Un regard philosophique sur la haine

 


Après un petit tour par « le terrain », nos commentaires de la « web-presse », attaquons maintenant la haine par son analyse philosophique selon Spinoza. Travailler une question exige cette tension entre analyse de terrain et travail théorique. Il faut éviter de la bouillie moralisante qui, tout en refusant d'admettre la complexité du réel, rechigne à travailler sérieusement le niveau théorique.

 

 

Les questions philosophiques peuvent être parfois difficiles à comprendre. Ça fait partie du jeu, du moins d'après notre expérience. Or, à notre époque, avec l'impératif de transparence, il faudrait toujours tout comprendre...

Pourtant, dès que l'on s'attache au détail, on s'aperçoit rapidement que notre existence fourmille d'incertitudes. Nous ne comprenons pas tout de la vie. Eh bien, ce constat ne nous empêche pas de vivre ! Au contraire, d'autres vont affirmer qu'une certaine ignorance nous est indispensable pour vivre. Pareillement, pour parler, inutile de connaître toutes les définitions du dictionnaire !

Tout comme il n'est pas nécessaire d'avoir lu tous les livres pour faire de la philosophie, ni de maîtriser tous les gestes techniques pour jouer au football ou danser le tango.

À l'opposé, les discours des experts en communication, les évaluations des managers, la télévision sont directement compréhensibles. Du moins, c'est leur objectif. Mais ces discours sont stériles : on ne peut rien en faire, ils ne peuvent être la source d'aucune création. Le passage d'un consultant en communication vide de leur sens les textes politiques. Il n'y a plus rien à comprendre. Une fois que le manager a tout réduit à des critères évaluables, il n'y a plus rien à redire. Il est impossible de s'approprier quoi que ce soit car derrière tous les discours transparents se profilent des ordres - travaillez, circulez, achetez, votez. On comprend tout parce que l'objet est très simple: des ordres auxquels s'attache une promesse de bonheur en échange de l'obéissance.

Par contre, les propos porteurs de sens résistent à toute assimilation immédiate. Il faut leur réserver une place, leur accorder du temps pour les recevoir activement, pour que le destinataire passe au rang d'interlocuteur, pour qu'il ait le temps de s'approprier le discours. Le sens ne peut être donné, il faut le fabriquer.

En voilà un joli détour ! Et pourtant, cette digression n'en est peut-être pas une. Elle nous fournit déjà une piste, une hypothèse de travail : la soumission à l'exigence de tout comprendre, de rendre tout transpa-rent aurait-elle des implications sur la haine ? Ce qui ne peut devenir transparent nous pose problème. Peut-être jusqu'au point d'en devenir haïssable ? À moins que ce ne soit le contraire...

Assez d'explications ! Et embarquons dans la troisième partie de « l'éthique » de Spinoza, prenons- la comme une invitation au voyage. On verra bien.

 

Spinoza
Nous avons choisi Spinoza comme guide pour ce voyage. Pourquoi ? La plupart des philosophes ont jeté un regard moral sur la haine. Ils se sont préoccupés du bien et du mal, de distinguer les bons des mauvais comportements.

Les « non » moralistes, en général, ne s'en soucient guère. Spinoza s'y intéressera, mais lui, d'un point de vue éthique, c'est-à-dire en se posant le problème suivant : Comment la haine fonctionne-t-elle ? Quels en sont les mécanismes ? Il laisse aux « Hommes libres » le défi de trouver, dans les situations singulières qu'ils vivent, le « comment faire ». Sa problématique et la nôtre sera celle de l'action.

D'où parle-t-on ?
La morale

« Ils (la plupart des philosophes qui parlent de la conduite de la vie humaine) attribuent la cause de l'impuissance et de l'inconstance humaines, non à la puissance ordinaire de la Nature, mais à je ne sais quel vice de la nature humaine : et les voilà qui pleurent sur elle, se rient d'elle, la méprisent ou le plus souvent lui vouent une haine ; (celui) qui sait avec plus d'éloquence et de subtilité accabler l'impuissance de l'esprit humain passe pour divin »1

La plupart décrivent le comportement humain d'après une position morale. Or, la morale peut être comprise comme la haine de la nature humaine, car elle poursuit l'idée que les femmes et les hommes sont incapables de vivre libres. Elle constitue le pouvoir haineux des gens persuadés de savoir comment devraient vivre les autres !

Le moraliste, c'est chacun d'entre nous, de temps à autre, de temps en temps. Indignés à l'écoute d'un fait divers en buvant son café du matin. Outrés sur Facebook parce que le monde ne tourne pas rond. Nous l'incarnons aussi quand nous nous complaisons dans ce désenchantement, ce cynisme, qui traverse souvent le travail social : nous nous échinons à soutenir des gens qui ne se laissent pas « aider » comme il faut.

Celui qui agit en moraliste n'est pas préoccupé par le sentiment d'une difficulté qui le dépasse. Il n'éprouve pas d'angoisse devant l'ampleur d'une tâche, mais ressent une irritation un peu hautaine, car les hommes n'agissent pas « bien », « à bon escient » alors que la solution nous semble simple et évidente.

Adopter une position moralisante est plaisant dans un certain sens : imaginer que ceux avec qui il travaille – le « public » - devraient agir autrement, devraient être « autres ». Moment plaisant... un rien mégalo... Parce que déterminer comment devrait être la nature humaine, exige de la surplomber et donc de passer pour divin (en ce sens, il y a beaucoup de « divinités » laïques.)

Le moraliste incarne une position néfaste parce qu'il ne permet que deux types d'action : la force ou le cynisme. La force, quand il tentera d'imposer aux gens un savoir-être adéquat (la politique 
d'activation en est un exemple omniprésent). Le cynisme quand il s'entêtera à revendiquer son impuissance : « on n'y peut rien », tout en se ressassant, éventuellement, le bon vieux temps.

La morale – nos conceptions de ce qui est bien ou mal – ne nous fournit aucune clé pour comprendre la haine. Tout simplement parce qu'elle nous place déjà dedans2.

 

Puissance d'agir
Spinoza définit la haine comme une image qu'on associe à l'impuissance. Le point de départ est donc le suivant : « Le corps humain peut être affecté de beaucoup de façons qui augmentent ou diminuent sa puissance d'agir »3.

Pour penser les sentiments humains, il ne faut pas oublier que les êtres humains ont un corps et, par conséquent, des désirs, une histoire, un âge. Un être humain vit quelque part...

Tous, nous avons des désirs singuliers. Un désir déborde de la simple envie. Un désir, c'est un mouvement qui nous engage dans ce que nous sommes. Lorsqu'il devient la source de nos actes, nous éprouvons une sorte de joie. A contrario, lorsque nous ne sommes que les causes partielles de nos actes, nous ressentons une sorte de tristesse4. Nous avons l'impression de n'être que les rouages d'une machine. Désir, joie, tristesse sont pour Spinoza les affects primaires.

Qu'est-ce donc que cette puissance d'agir ? Comment la définir ? C'est en quelque sorte comprendre les liens qui nous traversent, développer une action qui conçoit les enjeux de la situation que nous habitons. Toutefois, puissance d'agir et autonomie – dans son acceptation néolibérale — n'ont rien à voir. L'autonomie se situe même à son opposé.
Le modèle fabriqué par les managers véhicule un idéal de l'homme libre, capable de s'adapter à tout. Ils rêvent l'homme libre comme « rouage universel », qui, plus précisément, disposerait d'une infinité de petits rouages de base (des compétences) susceptibles d'être employées dans n'importe quelle situation. Un emploi sans que jamais il ne soit question du sens. Le résultat de cette flexibilité est déjà connu : le malaise social à France Télécom, Actiris, Electrabel... Inutile de revenir sur la tristesse qu'un tel management engendre, sur le sentiment d'impuissance qui s'en dégage.

L'exemple inverse peut prendre l'incarnation du travailleur social qui connaît son quartier, son secteur.... Loin de s'imaginer tout puissant, il est au contraire très conscient des actes à ne pas poser... Il sait aussi qu'il est impossible de retenir tous les paramètres d'une réalité donnée ou d'aboutir à un consensus parfait. Par contre, il peut agir dans la complexité 
de la situation qu'il habite. C'est tout simplement cela, la puissance d'agir.

La puissance d'agir, au sens de Spinoza, n'a rien de psychologique. Ce n'est pas la force de la volonté, mais l'action elle-même. Quand on « agit » comme un rouage, notre puissance d'agir diminue parce qu'on pâtit, de fait, de l'action de tous les autres mécanismes.

Pour Spinoza, la haine est donc à chercher du côté de l'impuissance, dans ce qui limite notre puissance d'agir. Elle n'est pas le fruit d'une erreur, d'un défaut, d'un dysfonctionnement, ce n'est pas un problème psychologique.

 

Qu'est-ce que la haine ?
« L'esprit répugne à imaginer ce qui diminue ou contrarie sa puissance et celle du corps. Par là, nous comprenons ce qu'est l'amour et ce qu'est la haine. L'amour, en effet, n'est rien d'autre que la joie accompagnée de l'idée d'une cause extérieure ; et la haine, rien d'autre que la tristesse accompagnée de l'idée d'une cause extérieure »5.

Qu'est-ce que la haine ? Le dégoût envers quelque chose que notre imagination associe à une diminution de notre puissance d'agir.

Spinoza ne définit pas, ne fige pas la haine, il décrit son fonctionnement, son mécanisme ! Et dans la perspective de l'action, quoi de plus utile que la découverte d'un mécanisme ?

Pour comprendre cet extrait, reprenons-le schématiquement :

D'après le philosophe, 
- Les choses nous affectent soit en augmentant, en diminuant, soit restant sans effet sur notre puissance d'agir.

- Ensuite, l'imagination rentre en action. Elle intervient en fabriquant des images : nous découpons les éléments qui nous semblent significatifs dans
une situation. Puis, nous les combinons, nous les relions à des choses ou à d'autres images mentales de notre passé. L'imagination nous permet dans
l'immédiat de comprendre les choses. Nous associons des images à ce qui nous affecte.

- Lorsque des images mentales sont associées à une diminution de notre puissance d'agir, notre esprit
s'efforce de les éliminer ( L'esprit répugne à imaginer...). Nous tentons alors de nous débarrasser des images qui, associées à une diminution de notre
puissance d'agir, contribuent, elles aussi, à cette tristesse. Mais ce mouvement échoue quelques fois... Par conséquent, l'image reste.

Voici le mécanisme de la haine: nous haïssons l'image que nous avons associée à notre impuissance. Lorsque cette image se fixe dans notre esprit, nous ne pouvons plus comprendre comment nous habitons une situation. Sa présence sature tout. Nous devenons une cause partielle de nos actes. Cette image devient elle-même cause de tristesse et d'impuissance.

Un ex petit-ami, un voisin bruyant ; les automobilistes, les cyclistes, ou encore ces musulmans dont la présence grandissante nous empêche de trouver des lardons à l'épicerie du coin.... Ils nous obsèdent. Ils apparaissent comme cause universelle de ce qui nous arrive. En conséquence, ils entravent cet exercice qui nous permet d'imaginer comment, nous, nous pouvons être cause de nos actes. À chaque difficulté, ils ressurgissent. Cette obsession diminue notre puissance d'agir et fait croître la haine.

Ainsi, « du seul fait que nous avons considéré une chose dans la joie ou dans la tristesse, ce dont elle n'est pas la cause efficiente, nous pouvons l'aimer ou la haïr »6

Voilà le nœud du problème : le lien entre les images et ce qui nous affecte réellement est arbitraire.

Ainsi, les Black Panthers affirmaient que le racisme n'était pas une affaire de noirs, mais un problème de blancs ! Inutile de prouver aux blancs rationnellement que les noirs ne correspondaient pas à leurs représentations... Il leur revenait de comprendre comment, eux les blancs, en étaient arrivés à produire une connaissance d'autrui aussi pauvre. Comment avaient-ils fabriqué cette image ? Qu'est-ce qui, dans leur rapport au monde, les a amenés à une existence aussi pauvre ?

Ces associations produisent des réactions en chaîne : notre haine s'applique aux amis de mes ennemis, aux ennemis de mes amis, à ce qui s'oppose à ce que j'aime... La haine est donc toujours liée à un enchaînement infini. C'est pourquoi il n'y a pas de sens à chercher le début de l'affaire. Où cela commence ? Savoir ce qui – rationnellement – se cache derrière telle haine n'a pas de sens. C'est une tâche inutile et infinie.

La haine devient une image associée à toutes nos tristesses et elle s'auto-alimente, se renforce en devenant elle-même source de tristesse.

Née de notre impuissance, elle diminue notre puissance d'agir, car l'image de référence est déliée de ce qui nous affecte. Pourtant, nous persistons à essayer de comprendre ce qui nous touche à travers elle.

La haine n'est pas adéquate pour l'action parce qu'elle génère un type de connaissance où nous ne pouvons pas être cause de nos actes.

Quelques conclusions
La question de la haine renvoie d'une certaine façon à celle des images et de l'action. Ce que la proposition de Spinoza a de particulier est qu'il défend la nécessité d'images pour pouvoir agir. Comme le dit Pierre Macherey, la proposition de Spinoza n'est pas de moins imaginer mais de mieux imaginer7.

En effet, moins imaginer équivaudrait à succomber à l'air du temps ! Rentrer dans cette course effrénée qui voit courir des flots d'images dont aucune ne se fixe, des flots d'images por-teuses de leur logique propre dont on devient esclave. Moins imaginer ne signifie aucunement adopter un comportement raisonnable ! Un imaginaire trop pauvre nous force à agir ou plutôt à pâtir avec les images qu'on nous offre, qu'on nous vend.

Les mouvements de libération ont tous commencé par se débarrasser de l'image créée par l'oppresseur et pour autoproduire des images joyeuses d'eux-mêmes. C'est-à-dire des images qui vont dans le sens d'une action.

Bien entendu, il n'est pas question ici de s'occuper de son seul aspect extérieur, ce n'est pas un problème de communication, mais de la manière dont on se pense, s'imagine, se conçoit. Frantz Fanon dans Les damnés de la terre8 produit une fantastique analyse. Il y a vingt ans, les homosexuels se sont mis à défiler dans une joyeuse et revendicative Gay pride!

C'est un peu cela mieux imaginer : arriver progressivement à regarder les choses sous l'angle du processus, des liens. Placer ces images dans des situations concrètes. Enrichir une image fixe, lui donner une épaisseur, percevoir, étudier son mode de production, les tensions, les conflits qui la traversent. 
C'est ajouter progressivement d'autres causalités à ce qui nous affecte. Sortir de ce rapport dans lequel les choses ou les gens sont des causes magiques de ce qui nous arrive et trouver comment les choses nous affectent. Mieux imaginer, c'est produire des images complexes (pas forcément compliquées), chargées de sens, des images qui ne soient pas des représentations mais qui possèdent l'épaisseur suffisante pour nous permettre de penser et agir. C'est aujourd'hui un vrai défi parce que les conditions de travail et une bonne partie des objectifs du travail social vont justement dans ce sens.

Il y a quelques années, lorsque Chirac lançait son discours haineux sur le bruit et l'odeur des immigrés, le groupe de rap Zebda lui avait répondu en enrichissant un peu son image. Le bruit Et l'odeur ET le marteau-piqueur. Ce n'était qu'une image en plus, le marteau-piqueur, mais il ouvrait la possibilité de penser. Tout à coup, l'assertion présidentielle perdait en transparence.

L'art est capable d'épaissir les images pour autant qu'il dépasse le seul objectif du divertissement. L'Education populaire aussi est capable d'offrir d'autres images, de les enrichir, pour autant qu'elle ne soit pas bien pensante ou cynique.

 

Guillermo KOZLOWSKI avec la collaboration de Cataline SENECHEAL

 

 

1. SPINOZA, Baruch. Éthique, 1677, livre III. 
2. Voir notamment la fin de l'article suivant.
3. SPINOZA, Baruch. Éthique, 1677, livre III- postulats. 
4. Expliqué de cette manière cela peut sembler trop simpliste ou trop compliqué, ou les deux à la fois. Je ne peux pourtant pas faire un commentaire exhaustif de l'Éthique, ce n'est pas l'objet de ce texte. Pour ceux qui en seraient frustrés, la bonne nouvelle est que l'Éthique peut se trouver facilement. Par ailleurs, il existe beaucoup de commentaires , je me permets de conseiller notamment celui de Pierre Macherey introduction à l'éthique de Spinoza. 
5. SPINOZA, Baruch. Éthique, 1677, proposition XIII. 
6. SPINOZA, Baruch. Éthique, 1677, proposition XV. 
7. MACHEREY, Pierre , introduction à l'éthique de Spinoza , cinquième partie» , PUF, 1994, p 74.
8. Éditions Maspero en 1961