C'est sous un soleil radieux que s'est tenue le 24 avril dernier au Théâtre de Namur la soirée de lancement du programme « Wallonie, District Créatif Européen », destiné à faire de la Wallonie un laboratoire de la créativité à l'échelle européenne.

Avec la Toscane, la Wallonie est l'un des deux territoires européens sélectionnés par la Commission pour leur stratégie « exemplaire » de soutien à l'économie créative. L'objectif central de Wallonia Creative District est de maxi-miser les échanges entre industries culturelles créatives et secteurs industriels « classiques » : une bonne occasion pour se pencher sur la genèse d'une marque de fabrique qui délègue et délaie la culture à et dans l'industrie de la créativité et l'innovation, au risque de la transformer en simple carburant. Bienvenue dans le mondes des ICC qui, cela a son importance, se lit de la même façon en français et en anglais.

Pour l'Europe, les « Industries Culturelles et Créatives » cons-tituent, avec la société de l'information, un domaine essentiel de spécialisation économique dans le cadre d'une économie mondialisée. Considérées comme un vecteur essentiel de sortie de crise, ces ICC doivent redynamiser un tissu industriel européen dont les activités de production re-levant des deux dernières révolutions industrielles se délocaliseraient inéluctablement dans les pays émergents. Les métiers, produits et services, dans leur plus grande majorité immatériels, qui reposent sur l'intelligence, les idées, la créativité et l'innovation deviendraient ainsi un champ de développement privilégié des anciens pays industrialisés. Extrait du livre vert 2010 « Libérer le potentiel des industries culturelles et créatives » publié par la Direction Générale éducation et culture de la commission : « Si l'Europe veut rester compétitive dans un environnement mondial en constante évolution, elle doit mettre en place des conditions permettant à la créativité et à l'innovation de s'épanouir dans une nouvelle culture entreprenariale. »

 

A la place de l'industrie culturelle
Voilà pour le cadre. Les industries créatives trouvent leur origine dans l'Angleterre de Tony Blair des années 90. Elles sont se juxtaposer -voire se substituer- aux industries culturelles, un concept lancé par l'école de Francfort dans les années 40 sous la houlette de Theodor Adorno et Max Horkeheimer. Ces deux philosophes réfugiés aux Etats-Unis opèrent une distinction entre l'art populaire et les marchandises de l'industrie culturelle. Pour Adorno et Horkeheimer, l'industrie culturelle, c'est la volonté délibérée et forcenée de mettre sur le marché des produits pensés pour la consommation de masse.

 

Réduits à l'état de masse
Theodor Adorno : « Chez les intellectuels qui veulent s'accommoder de ce phénomène et qui cherchent à concilier leurs réserves à l'égard de l'industrie culturelle avec le respect de sa puissance, un ton ironique s'est installé. « Nous savons, disent-ils, ce qu'il en est de tout cela, ce qu'il en est des romans feuilletons, des films de confection, des spectacles télévisés à l'intention des familles et délayés pour en tirer des séries d'émissions, et ce qu'il en est des parades de variétés, des rubriques de l'horoscope et du courrier du coeur. Mais tout cela est inoffensif et d'ailleurs démocratique parce qu'obéissant à une demande, il est vrai pré fabriquée. De plus, tout cela produit toutes sortes de bienfaits par exemple par la diffusion d'information et de conseils. » Or ces informations sont assurément pauvres ou insignifiantes comme le prouve toute étude sociologique sur une chose aussi élémentaire que le niveau d'information politique. Les conseils qui se dégagent des manifestations de l'industrie culturelle sont de simples futilités ou pire encore. Dans l'industrie culturelle, la domination technique progressive se mue en tromperie des masses, c'est à dire en moyen de garrotter la conscience. Elle empêche la formation d'individus autonomes, indépendants, capables de juger et de décider consciemment. Elle les réduit à l'état de masses. »

 

La culture comme vivier de l'économie créative
En mai 2010, le Centre d'étude des médias, des technologies et de l'internalisation de l'Université Paris 8 publie, sous la houlette de Philippe Bouquillion, Professeur de Sciences de l'information et de la communication et de Jean-Baptiste Le Corf, Doctorant, un état des lieux de la représentation des industries et de l'économie créative dans les rapports officiels européens. Et les auteurs de constater qu'à l'industrie culturelle, les tink tanks des conservateurs britanniques préféreront un nouveau paradigme : celui d'industrie créative et/ou d'économie créative, dans la lignée du déploiement des perspectives néo-libérales en vogue à l'époque. « En 1983, le gouvernement de Margaret Tatcher a commandé un rapport annonçant le passage d'une économie d'atomes à une économie de bits. Dans celui-ci, les industries liées aux TIC et à la créativité sont présentées comme le secteur le plus porteur en terme de croissance. Les deux priorités de l'action publique doivent être désormais de promouvoir la formation et l'efficacité des travailleurs créatifs. Pour Chris Smith, premier secrétaire d'Etat à la culture et aux médias de Tony Blair, l'une des seules justifications du financement public du secteur culturel repose ainsi sur la nécessité de fournir des « viviers » pour l'économie créative. »

 

Libéraliser la culture et la communication
L'enjeu premier : combattre la désindustrialisation. Comment ? En surfant sur l'économie immatérielle et plus précisément sur la vague géante de la dématérialisation des « produits » culturels. L'idée de base : mettre dans un pot commun les activités des professionnels de l'art et de la culture et celle du monde de l'informatique pour former un secteur qu'on va intituler « industries créatives ». Ce concept va rayonner et devenir une priorité du protocole de Lisbonne dont l'enjeu est faire de l'économie européenne de la connaissance l'un des moteurs de son développement. 
Pour Philippe Bouquillion et Jean-Baptiste Le Corf, « il s'agit de développer des activités alternatives supposément non délocalisables dans les pays où le coût de la main-d'oeuvre est élevé. Mais il faut trouver des solutions économiques et urbanistiques pour les villes touchées par la reconversion industrielle liée en particulier à la disparition ou du moins la délocalisation des industriels de la première, voire de la se-conde révolution industrielle. Il s'agit encore de favoriser une libéralisation des industries de la culture et de la communication et d'aligner les dispositifs réglementaires de la culture et de la communication sur ceux qui sont en vigueur dans d'autres secteurs, notamment sur le plan de la propriété intellectuelle. Il faut enfin favoriser une libéralisation plus générale de l'économie et produire une idéologie favorable à ce mouvement ».

 

Des idées à l'esprit d'entreprise
Les auteurs pointent aussi, dans le chef de nombreux rapporteurs européens, la volonté -la nécessité- de favoriser un esprit d'entreprise au sein des travailleurs : « Le rapport des pays nordiques développe un vibrant plaidoyer dans cette perspective. Il s'agit notamment de transformer les idées en biens tangibles ou, du moins, en produits commerciali-sables. La référence à l'esprit d'entreprise est très présente dans tous les rapports. L'introduction du thème de l'économie créative se comprend par rapport aux processus de libéralisation des économies intervenus depuis ces dernières décennies. Les propositions néo-libérales trouvent là un nouveau moyen d'expression. Dans ce rapport, comme dans d'autres, sont évoquées les figures de l'artiste et du créateur ignorant des réalités économiques et commerciales et qu'il convient de sensibiliser et de former aux approches entrepreneuriales et aux techniques de gestion ».

 

Le travail et le capital réconciliés
« En somme » continuent Philippe Bouquillion et Jean-Baptiste Le Corf , « il apparaît clairement que ces perspectives se veulent porteuses d'un consensus autour d'une représentation néo-libérale de l'économie de la société, du travail et de la culture. Selon Mark Banks et David Hesmondhalgh, les discours sur le travail créatif présentent son développement comme servant à la fois les intérêts du capital et du travail en particulier, parce que le travail créatif est présente comme non aliénant, favorisant l'expression individuelle et le développement personnel et comme source de revenu, voire de consécration et de gloire. Du côté du « capital », il est intéressant de souligner que les antagonismes entre capital et travail ne sont plus à l'oeuvre, et, en particulier, les travailleurs sont décrits comme plus impliqués dans leurs activités, réconciliés avec l'entreprise. »

 

Des statuts très créatifs
C'est une lecture qu'il est intéressant de croiser avec les recherches de Rosalind Gill et Andy Pratt sur les travailleurs créatifs dont Cyprien Tasset, Thomas Amossé et Mathieu Grégoire pointent les principaux résultats dans un rapport de recherche publié en mars dernier. Soit « Une prépondérance des emplois temporaires, intermittents et précaires ; des horaires importants et un rythme de travail « boulimique » ; l'effondrement ou l'affaiblissement des frontières entre le travail et le loisir, des rémunérations faibles ; des niveaux élevés de mobilité, un attachement passionné au travail et à l'identité de travailleur créatif (ex : web designer, artiste, dessinateur de mode) ; une attitude qui mélange bohémianisme et entrepreunarialisme ; un cadre de travail informel et des formes distinctives de sociabilité ; de profondes expériences d'insécurité et d'anxiété quant au fait de trouver du travail, de gagner suffisamment d'argent, et de rester à flot dans des secteurs qui se transforment rapidement »

 

Alimenter la pompe numérique
Voilà pour le statut de travailleurs appelés à générer des contenus culturels qui jouent, explique la Commission, « un rôle déterminant dans le développement de la société de l'information, alimentant les investissements dans les infrastructures et services à large bande, dans les technologies numériques ainsi que dans de nouveaux appareils électroniques et de télécommunications destinés au grand public. » En écho et en guise de conclusion, on est tenté de faire référence à Pierre Bourdieu qui en 2000 à Séoul, dénonçait une dynamique de marchandisation de la culture : « Les prophètes du nouvel évangile néolibéral professent qu'en matière de culture comme ailleurs, la logique du marché ne peut apporter que des bienfaits. Récusant la spécificité des biens culturels, ils affirment par exemple que les nouveautés technologiques et les innovations économiques qui les exploitent ne pourront qu'accroître la quantité et la qualité des biens culturels offerts, donc la satisfaction des consommateurs à condition évidemment que tout ce que font circuler les nouveaux groupes de communications technologiques et économiques intégrés, c'est à dire aussi bien des messages télévisés que des livres, des films ou des jeux soit tenu pour une marchandise quelconque et donc traité comme n'importe quel produit. » Attention, à l'heure où le programme Europe Creative 2014-2020 acte la fusion des volets culture et MEDIA, de ne pas en ajouter une couche en réduisant la culture au statut de simple carburant de l'économie de la création.

 

 

 


Sources & Infos

L'industrie culturelle. Theodor W. Adorno . 1962. Texte de deux conférences prononcées pour l'Université radiophonique et télévisuelle internationale. Traduit de l'allemand par Hans Hildenbrand et Alex Lindenberg.

Les industries créatives et l'économie créative dans les rapports officiels européens. Centre d'étude des médias, des technologies et de l'internalisation Université Paris 8. Philippe Bouquillion, Jean-Baptiste Le Corf, Centre. Mai 2012

La marchandisation de la culture. Pierre Bourdieu. Communication présentée au Forum international sur la littérature, Séoul Septembre 2000 et publiée sous le titre « la culture est en danger » dans Contre feux 2, Raisons d'agir édition.

Libérer le potentiel des industries culturelles et créatives. DG Education et culture. Bruxelles 2010

Qu'entend-on par industries culturelles ? Colloque Crisp Juillet 2007

La culture au rythme du marché. Gratia Pungu. Politiques, Revue de débat, N°70 - Mai Juin - 2011

Libres ou prolétarisés? Les travailleurs intellectuels précaires en île-de-France. Cyprien Tasset, Thomas Amossé, Mathieu Grégoire. Centre d'Etudes de l'emploi Mars 2013