On connaît surtout le P2P pour l'échange et le téléchargement de fichiers musicaux. Mais le peer-to-peer est bien plus qu'une technologie. On se trouve en face d'une nouvelle manière de produire les choses et d'être au monde. Pour Michel Bauwens, le théoricien belge auteur de travaux de référence sur lesquels cet article est basé, le P2P est une « dynamique relationnelle dans les réseaux distribués ».

 

 

Les réseaux distribués

Il existe trois types de réseaux : le réseau centralisé qui s'articule sur un centre qui commande et relie tous les postes, le réseau décentralisé et le réseau distribué.

Le réseau décentralisé se compose de hubs et de nœuds, un hub étant un point central où se trouvent toutes sortes de communications. Dans un réseau décentralisé le centre de pouvoir s'est décentralisé et on se retrouve avec plusieurs centres de pouvoirs qui induisent de la hiérarchie et où, par ailleurs, le passage par un hub y est obligatoire.

Par exemple, si l'on veut aller de la New Orleans à Minneapolis, on est obligé de passer par le hub d'Atlanta. En tant que voyageur, on n'a pas le choix, la liberté est limitée par un hub obligatoire.

Par contre dans un réseau décentralisé le hub est volontaire, il résulte d'un choix libre, par exemple dans certains réseaux routiers, il est possible de contourner le hub. Le réseau distribué permet donc aux personnes une liberté pour établir des relations entre elles et cela sans coercition. Il peut y avoir d'autres formes de pouvoirs mais il n'y a pas de hubs, ni de hiérarchie. Et induit l'émergence de nouvelles pratiques.

L'hypothèse principale émise par Michel Bauwens est que l'on se dirige vers une situation sociétale, politique et sociologique où l'infrastructure principale de la société est celle des réseaux distribués. La logique intégrante de ces réseaux s'avère être importante pour comprendre la société d'aujourd'hui et de demain.

Les différents baromètres de confiance mondiaux, annuellement établis par la société américaine Edelman, montrent une chute importante de la confiance qu'ont aujourd'hui les personnes envers les institutions telles que la médecine, les hôpitaux, l'enseignement, la politique, les entreprises...

Par contre on observe un développement de la con-fiance interpersonnelle entre les gens, entre les pairs. Il s'agit ici d'un changement psychologique et socio-logique important de la manière de voir le monde dans une relation P2P.

On passe de la logique de l'institution qui communique avec des individus isolés, consommateurs, dans une relation d'influence top down et ici on se situe dans une situation de réseaux décentra-lisés car il y plusieurs médias concurrents qui jouent à une situation où l'individu connecté communique avec ses pairs par le biais des technologies P2P, réseaux, forum, meeting box, mailing list… qui va demander par exemple : « j'ai un cancer, qu'est-ce que je peux faire, quels sont les bons médecins, quels sont les bons hôpitaux, quelles sont les bonnes thérapeutiques, qui possède de l'expérience… ? »

Cela montre un changement dans la dynamique sociale qui s'instaure entre les pairs où l'on passe d'une situation de réseaux hiérarchiques à des réseaux distribués qui deviennent le format dominant.

Aujourd'hui, les phénomènes et les processus sociaux qui existent (aient) dans de petits cercles limités de personnes grâce à la technologie, peuvent interagir dans une coordination globale composée de microgroupes.

Dans le mode de production de Linux, il y a en-viron 80.000 personnes qui y travaillent, mais ce n'est pas comme dans une usine car les projets développés sont modulaires et 80% de ceux-ci ont pour auteurs une à quatre personnes ; il s'agit d'une collection de microgroupes.

Dans le cas de Wikipédia, il y a un individu qui travaille à un petit bout et il est rejoint par d'autres personnes pour changer, améliorer le sujet dans l'encyclopédie. La logique qui était possible dans un petit groupe devient possible dans un plus grand groupe.

 

 

 

Trois processus sociaux

Les réseaux distribués génèrent trois processus sociaux.

La production en commun qui est la capacité des personnes à produire un commun sans structure bureaucratique ou d'entreprise. 98% de la production de Google est de la production entre pairs. Linux et Wikipédia ne sont pas des productions d'entreprises, mais bien des productions autonomes du social. Ici la société civile produit de la valeur d'usage sans passer par d'autres biais ; Il s'agit d'un troisième mode de production car il n'y a pas d'allocation de ressources par le marché, ni de prix, ni de structure hiérarchique, ni de mode de production centralisé à la soviétique. Ce n'est pas non plus un mode de production capitaliste basé sur des entreprises privées avec le marché comme arbitre des ressources, car dans la production P2P il y a abondance : les productions de Wikipédia et Linux sont digitales et ont un prix de reproduction infime, l'abondance tient du fait qu'il n'existe pas de tension entre l'offre et la demande.

La gouvernance entre pairs. Pour réussir ce genre de produits, les pairs doivent gérer, manager, créer des règles normatives et adopter un mode opératoire en commun.

Il s'agit également d'un troisième mode de gouvernance qui fait abstraction d'un mode hiérarchique et d'un mode de démocratie représentative. C'est la participation qui détermine le pouvoir de décision.

La propriété ou la distribution

Des techniques se développent pour faire perdu-rer les pratiques de la production et de la gouvernance entre pairs : un système auto-immunitaire pour protéger le commun de l'appropriation par le privé avec des licences comme le GNL. On peut employer du commun à condition qu'on produise aussi du commun avec ce qu'on a trouvé gratuitement. Ces pratiques sont importantes.

Emerge ici un troisième mode de propriété ni public, ni privé.

 

 

 

Caractéristiques de la production par les pairs

La production P2P se caractérise en premier lieu par l'équipotentialité : chaque personne est considérée par rapport à de multiples étalons. On ne peut plus juger la personne par rapport à des attributs formels comme par exemple un diplôme. Aussi on va distribuer, modulariser, atomiser les tâches. Il existe également un processus d' auto-sélection : la personne elle-même va décider des tâches qui lui conviennent dans la modularité d'un projet. Dans Wikipédia, il y a une personne que l'on appelle l'homme au point rouge qui construit dans l'encyclopédie des cartes pour les villes de plus de 30.000 habitants. Il n'y a aucune direction de journaux qui pourrait s'offrir une telle personne.

Le contrôle est également distribué. La validation de la qualité se fait aussi par les pairs. Il n'y a pas une instance séparée qui fait le contrôle du travail, le but étant d'empêcher la naissance d'une élite sur le groupe.

Une autre caractéristique réside dans l'holoptisme du système, c'est-à-dire d' un espace qui permet à tout participant de percevoir en temps réel les manifestations des autres membres du groupe (axe horizontal) ainsi que celles provenant du niveau supérieur émergeant (axe vertical). Chaque participant dispose d'une vue de l'ensemble et la transparence s'avère ainsi constitutionnelle dans le projet. C'est le renversement de la logique du "tout est transparent sauf ce qu'on ne veut pas partager". Il y a une innovation sociale très importante dans ce modèle-là.

La gouvernance entre pairs est ce que l'on appelle l'autonomie responsable. Dans un système décentra-lisé il y a toujours une obligation de négocier et d'arriver au préalable à un consensus. Dans un système de production entre pairs, la production se fait de manière autonome et la négociation se réalise à postériori. La liberté d'expérimenter est totale et elle induit de la démocratie dans tous les domaines.

Un autre aspect, important à souligner, réside dans le caractère « passionné » de la production, ce qui lui confère une meilleure performance sur d'autres systèmes. Par exemple dans une société féodale où le travail est une obligation à rendre au seigneur, la productivité y est faible. Dans le système capitaliste où, en théorie, l'échange est plus équivalent, la production fait l'objet d'un échange salarial, la productivité est plus importante, mais elle est cependant conditionnée par cet échange : s'il n'y a pas d'argent, il n'y a pas de production possible. Le P2P qui se base sur un volontarisme, un enthousiasme et une forte adhésion génère une productivité beaucoup plus importante ; cela est dû non seulement au libre choix de produire, mais également au libre choix du moment où le producteur va travailler dans les conditions qui lui sont optimales.