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La coexistence de la production P2P avec le système capitaliste n'est pas sans poser certaines questions. Si le système capitaliste ne peut produire de cette manière en raison du caractère distribué, volontaire et gratuit des collectivités qui développent les produits, il y a un intérêt de la part des firmes de s'approprier le « commun » ainsi créé. D'où l'intérêt de la « Peer Production License » qui veut laisser à la production P2P son autonomie.

Les expressions économie du savoir, économie de la connaissance ou économie de l'immatériel ou encore capitalisme cognitif en débordant l'aspect économique société de la connaissance, désignent ce qui serait une nouvelle phase de l'histoire économique dans laquelle, selon certains économistes, nous sommes entrés depuis la fin du siècle dernier.

La production entre pairs se limite-t-elle à la production de l'immatériel ? Il y a deux conditions : d'une part l'abondance et d'autre part la distribution. La production de biens immatériels se caractérise par l'abondance d'intellect. Il y a un surplus de créativité qui n'arrive pas à s'exprimer dans le monde du travail. Il y a abondance des moyens de production sous le contrôle des travailleurs : le moyen de production principal d'un travailleur cognitif, c'est l'ordinateur. Son prix d'acquisition n'est pas très important, si on le compare au prix nécessaire pour lancer une usine.

En ce qui concerne la production du matériel, si l'on prend par exemple le secteur automobile on doit distinguer le travail du design, de la conception, de celui de la production. Même s'il est nécessaire d'avoir du capital pour la production, la conception peut être assurée par une collectivité de personnes volontaires. Ainsi, il existe des collectifs d'ingénieurs qui font du design collaboratif. Il y a même un avion chez Boeing qui se fait de cette façon-là. Le design, c'est du logiciel, c'est de l'immatériel, donc il y a abondance, donc il n'y a pas de raison qu'on ne puisse pas faire ce genre de production en soi.

 

 

 

Voiture Open Source

Un autre exemple est le fabriquant de voitures mo-dulables et open-source Wikispeed qui a fait le pari de construire un modèle innovant sur la base des pratiques Peer-to-Peer. Ainsi, il aura fallu trois mois et 80 personnes d'une douzaine de pays sans aucun capital financier pour conceptualiser et produire une voiture de sport, constructible sur un modèle lego et produite localement, à la demande. Le délai d'une entreprise traditionnelle est lui de cinq ans. Il s'agit d'une voiture open source élaborée avec un design partagé, créée par une communauté mondiale, sans capital financier mais avec un capital humain important. Sa conception de type modulaire offre la possibilité à chacun de contribuer à une partie de la voiture. La construction se réalise dans de petites manufactures locales avec une série d'imprimantes 3D.

 

 

 

Wikispeed

Ce modèle de production qui s'appelle Wikispeed a développé sa propre méthodologie pour produire ses voitures. Elle se distingue fortement de la production industrielle où le modèle linéaire construit des voitures en série, suivant un contrôle hiérarchisé. Dans ce modèle, le développement distribué permet à chaque distributeur de modifier une partie de la voiture, chaque module étant open source. WikiSpeed n'est pas qu'une affaire de voitures. Sa mission est d'appliquer les méthodes agiles pour développer rapidement des solutions aux challenges de l'humanité. Son concepteur souhaitait d'ailleurs faire de Wikispeed une ONG, mais sa demande fut rejetée sous prétexte que la production automobile impliquait nécessairement un but lucratif. Pourtant, la "méthode WikiSpeed" a déjà été utilisée pour déployer le vaccin contre la polio ou encore pour construire du matériel médical à bas coût pour les pays qui en ont le plus besoin.

Un dernier exemple de production matériel P2P est celui de cet agriculteur, dans le Missouri, Marcin Jakubowski qui a fabriqué un tracteur dont il a publié les plans sur le net, avant d'imaginer le "kit de cons-truction du village global" : 50 outils répondant aux besoins fondamentaux des hommes, du four à pain à la presse à briques.

 

 

 

L'écologie Open

Il ne lui faut que trois mois et 6 000 dollars pour mettre au point le premier LifeTrac, une machine obtenue grâce à l'assemblage de tubes d'acier. Les plans, les méthodes de fabrication et le détail du budget sont mis à disposition de tous sur Internet, à contre-courant de la logique des brevets et du secret industriel. Ainsi naît le principe de l'Ecologie Open qui vise à « répondre à la simple question suivante : "Qu'est-ce qui se passe lorsque l'on décide de travailler véritablement ensemble, avec les autres ? » Ce principe s'applique à tous les secteurs de la société, de l'économie, à tout le reste...

 

 

 

Trois types de biens communs

Les biens communs correspondent à l'ensemble des ressources, matérielles ou non, relevant d'une appropriation, d'un usage et d'une exploitation collectifs. Renvoyant à une gouvernance communautaire. Ils supposent ainsi qu'un ensemble d'acteurs s'accorde sur les conditions d'accès à la ressource, en organise la maintenance et la préserve. Les biens communs matériels se distinguent d'un bien public caractérisé par sa non-rivalité et d'un bien privé individuel. Il cristallise de nombreux enjeux juridiques, politiques, intellectuels et économiques dans la mesure où il propose une alternative au modèle marchand et génère de nouveaux espaces de diffusion de la connaissance.

On peut distinguer trois types de commun :

- Les biens que l'on hérite : l'eau, l'air, la nature, les forêts… et l'on peut se poser la légitimité de la possession privée de ces biens que l'on n'a pas créés soi-même.

- Ceux que l'on a créés tels que le langage, la culture, l'internet, les logiciels libres et qui ont fait l'objet d'une production commune.

- La matière, les biens matériels que l'on crée. Dans l'exemple de Wikispeed décrit précédemment, si le design est collaboratif, les moyens de production, ici des imprimantes 3 D, ont été conçus spécialement pour la fabrication des divers modules composant les voitures.

 

 

 

Gestion collective des ressources

Les biens communs immatériels, également appelés biens communs de la connaissance ou biens communs informationnels, ne sont pas rivaux, c'est-à-dire que leur utilisation ne les épuise pas ou n'en prive pas les autres utilisateurs. Au contraire, leur diffusion et leur propagation sont source de création. Cette particularité les rapproche des biens publics au sens économique courant. Si les deux termes se chevauchent, ils se différencient néanmoins par la gestion collective des ressources

La généralisation des biens communs tend à redéfinir la circulation des idées par opposition à l'appropriation privée, générant une situation conflictuelle. Ce sont deux conceptions du monde qui s'affrontent, l'une reposant sur la coopération et la diversité des acteurs, l'autre reposant sur des multinationales monopolistiques. L'extension du domaine de la brevetabilité à des plantes traditionnelles cultivées depuis longtemps et les résistances qui en découlent illustrent cette évolution.

 

 

 

Capitalisme et P2P

La coexistence de la production P2P avec le système capitaliste n'est pas sans poser certaines questions. Si le système capitaliste ne peut produire de cette manière en raison du caractère distribué, volontaire et gratuit des collectivités qui développent les produits, il y a un intérêt de la part des firmes de s'approprier le « commun » ainsi créé. Pour contrer cette tendance et rendre autonome la production P2P « la Peer Production License » est en voie de constitution. Celle-ci préconise que les firmes privées qui utilisent le commun sans y contribuer doivent apporter une contribution financière à cette utilisation. Par contre tous les organismes sans but lucratif ont la possibilité d'en bénéficier gratuitement.

Par ailleurs la Fondation P2P préconise la création d'un réseau solidaire et éthique autour du commun.

 

 

 

Le capitalisme netarchique

Si l'on considère que la production P2P est inévitable, tant sa performance est efficace, la propriété et le contrôle de ces technologies n'est pas gagné d'avance. Cela dépend des rapports de force dans la société. En fait si l'on considère qu'il y a deux axes : un axe contrôle centralisé et un axe contrôle distribué, un axe pour le profit et un axe pour le commun, le capitalisme netarchique combine un contrôle centralisé des technologies P2P. avec une orientation destinée au profit.

Un exemple clé est facebook qui voit le développement de dynamiques sociales P2P où l'on échange en communauté et où l'on tisse des liens et du partage de projets. Cependant les utilisateurs ne sont pas propriétaires de leurs données, ne contrôlent pas le design de la plateforme et la hiérarchisation est exclusivement faite par facebook. Le capitalisme netarchique est donc ainsi la hiérarchie qui se pratique sur les réseaux.

 

 

 

Fausse abondance et fausse rareté

Pour Michel Bauwens les acteurs du P2P se doivent de concevoir une vision commune globale destinée au changement de la société. Le monde actuel combine une fausse abondance et une fausse rareté : on croit que le monde physique est infini et on va cependant l'appauvrir et en même temps on crée des propriétés intellectuelles qui rendent difficiles la coopération, la culture, la science et le partage. Le monde P2P reconnaît d'une part les limites du monde physique et l'abondance naturelle du partage immatériel. La rareté et l'abondance est une manière de voir le monde. Michel Bauwens qui habite en Thailande fait état de l'existence de communs dans ce pays. Ce commun génère de l'abondance, car il y a toujours moyen d'utiliser les ressources au besoin pour se nourrir. Mais lorsque on commence à privatiser le commun, on se trouve dans une situation de rareté. Si vous ne possédez pas de terrain, vous êtes dans la rareté. La rareté et l'abondance ne sont pas des données toujours objectives et des caractéristiques uniquement matérielles, elles s'avèrent être une façon d'agencer la terre. Dans ce contexte l'Internet joue un rôle important car il a socialisé les nouvelles générations pour le partage. L'abondance présente dans le monde virtuel a favorisé la redécouverte de l'abondance par le partage.

 

 

 

Les enjeux actuels

Selon Michel Bauwens, le peer to peer sera le noyau de la société. Puisqu'on va vers un monde où la production immatérielle est dominante et que dans ce type de production, on voit que le peer to peer est de plus en plus efficace et dépasse les résultats du monde entrepreneurial. On a le noyau de la société, selon cette dynamique-là. Il y aura nécessairement un marché mais pas forcément un marché capitaliste. Dans son modèle, il propose une mutualisation des connaissances et également une mutualisation du physique. Si l'on prend comme exemple historique la crise de l'empire romain, à un certain moment de son histoire, il s'est avéré que le coût du maintien de son existant par les conquêtes successives était devenu trop élevé. Il y avait donc une crise d'extension matérielle de l'empire. Lors de son effondrement on a vu une relocalisation de la production qui jusqu'alors était assurée par les conquêtes.

Paradoxalement ce sont les moines chrétiens qui cons-tituaient une sorte d' « open design community » qui ont maintenu par leur travail et leurs échanges culturels la sphère culturelle européenne. Ils ont développé de l'innovation dans l'agriculture et les techniques et ont été à la source de la prospérité vers le 10ième siècle.

 

 

 

Vers une économie de portée

Aujourd'hui on se trouve dans une situation comparable, on a appauvri les ressources terrestres telles que les matières premières et énergétiques, l'eau, la nourriture… Or la compétition capitaliste est une économie d'échelle, où il faut produire plus pour être compétitif, ce qui nécessite la consommation de matière et d'énergie. En comparaison l'exemple de la production de Wikispeed est une économie de portée, c'est-à-dire faire davantage avec les connaissances que l'on possède et produire plus avec la matière dont on dispose. Dans cette optique les communautés Wikispeed vont contribuer au développement du produit, mais également de l'outil de production. Il y a ici une optimalisation de l'usage des ressources qui constitue une économie de portée et non de compétition.

 

 

 

Un shift de civilisation

A l'instar de ce qui s'est passé dans l'empire romain, la raréfaction des ressources générée par le système actuel va faire en sorte que l'on va avoir besoin de ce shift civilisationnel.

Pour récapituler, l'internet et les réseaux distribués ont favorisé l'émergence de communautés engagées dans des processus de production P2P comme un troisième mode de production qui n'est géré ni par un mode hiérarchique ou par l'état, ni répondant à des impératifs de profits ou modulés par un prix. Le ca-ractère participatif et passionné des acteurs de ces communautés sont les facteurs qui rendent ce mode de production particulièrement performant.

 

 

 

Intelligence collective

Des productions immatérielles, on commence à produire des biens matériels de cette façon. L'aspect open source des biens contribuent à façonner un troisième type de propriété : le bien commun. Le ca-pital principalement humain qui est ainsi mis en œuvre et son aspect non rémunéré lui confère une abondance en contraste avec la production capitaliste génératrice de la rareté. Bien que coexistant aujourd'hui dans une économie capitaliste de marché le mode de production P2P s'imposera dans une société post-industrielle où se développe une production qui met en œuvre des processus d'intelligence collective.

 

 

 

Sources :

Rachel Botsman, co-auteur de What's mine is yours, The rise of Collaborative Consumption.

Erwan Lecoeur, Le partage, un nouveau mode de consommation

Walter Sahel, The Performance Economy; Palgrave London, 2006

Lisa Gansky, The Mesh Why The Future of Business is Sharing

Blog de la consommation collaborative, http://consocollaborative.com/

http://fr.wikipedia.org/wiki/Consommation_collaborative

Réseau des Consommateurs responsables : http://www.asblrcr.be/