En quelques années, l'ex Vlaams Blok est passé de 24 % à moins de 10 %. Ostracisé par le cordon sanitaire mis en place par les partis politiques flamands et francophones, il a creusé un sillon dans lequel la N-VA a pu s'inscrire pour surfer sur la droitisation de la Flandre et représenter une alternative crédible. Mais il faudra encore compter lors des prochaines élections sur l'extrême-droite flamande.

En Flandre, l'extrême-droite n'a pas connu la même évolution qu'en Wallonie. En 20 ans, elle a connu une évolution et une progression dont peu de partis peuvent se réclamer en Belgique. La recette de son succès : un leader et une structure forte, un ancrage entre les thématiques classiques de l'extrême-droite -l'immigration et le sentiment d'insécurité principalement- et les préoccupations régionales flamandes d'une population de plus en plus droitisée. A cela s'ajoute la valeur travail. Les élus VB sont des bosseurs, prennent la parole, déposent des projets de loi et défendent les richesses des flamands qui ont mouillé leur chemise, face aux non-natifs, immigrés et autres wallons, qui vivent au crochet d'une flandre menacée dans son homogénéité et sa prospérité.

 

Coup d'arrêt en 2006
Jean Faniel, directeur général du CRISP : « C'est une extrême-droite forte qui a connu son apogée en 2004, avec un coup d'arrêt en 2006 lorsque Philippe De Winter et son équipe n'ont pas réussi à prendre la ville d'Anvers, alors qu'il avait fait de cette conquête son principal objectif. Il s'agit pourtant d'une victoire objective. Le VB a connu une légère progression en passant de 33 à 33,51 % et globalement a vu son nombre de conseillers communaux dépasser les 700 alors qu'il en comptait 400. Ces résultats ont pourtant été considérés à l'intérieur et l'extérieur du parti comme une défaite « subjective », à cause des 35,28 % réalisés par son concurrent socialiste à Anvers. Les scores de 2006 ont confirmé cette inversion et la tendance s'est accrue en 2007, 2010 et finalement 2012 lors des élections provinciales où le Vlaams Belang est passé en dessous de la barre de 10 % ».

 

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Et à Bruxelles ? 
Jean Faniel : « Le VB est à Bruxelles le décalque exact du VB en Flandre. C'est un parti qui a connu le succès et n'est plus aujourd'hui que l'ombre de lui-même. Avec une spécificité cependant : capter une partie de l'électorat francophone. Pour former un gouvernement, il faut une double majorité dans les groupes linguistiques francophone et flamand du parlement bruxellois. A un moment donné, les partis traditionnels ont craint que le VB ne soit en mesure de bloquer les institutions bruxelloises en obtenant la majorité absolue des sièges du côté néerlandophone. Cette capacité potentielle de paralysie a pu séduire une tranche de l'électorat francophone en rupture avec les partis politiques traditionnels. D'où des initiatives dans les rangs du VB pour attirer des électeurs francophones « anti-système » en utilisant son argumentaire de base : l'immigration et l'insécu-rité. On se souvient de l'arrivée en 1999 de Johan Demol, ex-commissaire en chef de la police de Schaerbeek qui a été à ce moment le chantre sécuritaire du VB. C'est pour contrer cette possibi-lité que les accords du Lambermont de 2001, entrés en vigueur en 2004, ont notamment prévu d'augmenter le nombre de sièges dévolus aux néerlandophones. Depuis, la menace s'est estompée avec le reflux du VB et Johan Demol a été exclu du VB en 2010 ».

 

Des cibles immigrées choisies
L'électorat du VB est essentiellement populaire, de type ouvrier, petit pensionné, éventuellement chômeur, pêché notamment dans les rangs du Sp.a. 
Jean Faniel : « A cela s'est ajouté un électorat de catégorie sociale plus élevée, des indépendants, une population avec un certain niveau de fortune ». Ce sont les nouveaux riches flamands à la villa 4 façades et aux deux voitures dont un 4x4. « De façon symptomatique, le meilleur du VB en 2006 a été réalisé à Schoten, dans la banlieue aisée d'Anvers. Avec ses 34,7 %, il a dépassé d'une tête le cartel CD&V/N-VA. Les deux électorats se rejoignent sur les politiques sécuritaires et anti-immigratoires, mais ils ne ciblent pas nécessairement les mêmes immigrés. L'électorat populaire se considère parfois en concurrence directe avec une certaine catégorie d'immigrés, notamment en terme de recherche d'emploi et d'obtention de prestations sociales. Il est séduit par l'idée que s'il y avait moins d'étrangers, il y aurait plus d'emplois pour eux. L'électorat plus huppé aurait plus comme motivation de se préserver des bandes organisées de romanichels qui viendraient piller ses belles propriétés ».

 

Raciste et francophile
Très vite, Philipe de Winter va mettre en avant les courants racistes génétiquement présents dans le Blok Flamand. « On se trouve dans le courant flamingant le plus radical avec une forte dimension raciste. On trouve dans le Vlaams Blok des anciens collabos, des gens qui admirent le nazisme et le fascisme. Ce sont des gens qui vont clairement décider de mettre en avant le racisme, exactement au même moment où en France, Jean-Marie Le Pen fait la même chose. Tout en reprenant à pleins poumons les thèses anti-francophones, le VB est largement francophile. Il va reprendre les thèses de la nouvelle droite française. Avec Alain de Benoît et d'autres, il va les traduire en néerlandais pour les populariser. Les liens idéologiques avec l'extrême-droite française sont incontestables et revendiqués. L'interview de Marion Maréchal Le Pen dans l'édition janvier-février 2014 de « Vérités Bruxelloises » s'inscrit dans cette proximité his-torique. On retrouve par ailleurs dans les thématiques de ce numéro du VB francophone la prose du Front National français : une double page sur les syndicats, qui restent une des bêtes noires du parti, un sujet sur la criminalité de bandes orga-nisées venues de l'Est, mixant insécurité et immigration, un article sur les minarets en Suisse, un autre consacré au terrorisme islamique et un document sur les sans-papier afghans dont une série de mouvements de gauche militent pour leur régularisation. Il y a vraiment une grande cohérence entre les axes idéologiques du FN en France et du VB ».

 

Défendre le peuple flamand
Le VB est fondamentalement un parti nationaliste. « En France, le FN met en avant la nation. En Flandre, c'est le peuple. Il s'agit de lutter contre tout ce qui nuit au peuple flamand, avec les questions éthiques contre l'euthanasie, contre l'avortement, la dépénalisation des drogues douces, le mariage entre personnes du même sexe. Il y a évidemment tout ce qui est flux migratoire qui va venir empiéter sur le peuple flamand tout comme les wallons qui vivent aux crochets de la Flandre. Il y a cette préoccupation d'un peuple qui doit rester homogène, il y a cette idée que la richesse flamande doit être partagée entre les flamands avec une forte connotation méritocratique. S'il faut bien s'occuper un peu des nécessiteux flamands, il s'agit surtout de ne pas priver des fruits de leur labeur les flamands qui ont réussi. Le VB a des ennemis clairement identifiés. Les partis de gauche tout d'abord, la Sp.a, le PS wallon bien-sûr mais aussi Groen et Agalev. C'est aussi une lutte féroce contre les deux grandes organisations du mouvement ouvrier, les syndicats et les mutuelles. Plus largement, il y a une animosité féroce contre la gauche et toutes ses composantes, en ce et y compris le monde associatif ».

 

Le cordon sanitaire
C'est dans les années 90 que les partis traditionnels ont mis en place ce qu'on a appelé le cordon sanitaire. Celui-ci prévoit qu'on ne forme pas d'alliances gouvernementales ou dans un collège de bourgmestre et d'échevins avec le VB, qu'on n'adopte pas de proposition de loi ou de décret déposée par le VB et, c'est un pas plus loin, qui nécessiterait l'apport de voix du VB pour passer. Voilà du côté flamand. « Du côté francophone, on a repris cette stratégie et on l'a étendue aux contacts. Il ne peut y avoir de relations avec les élus d'extrême-droite, qu'ils soient francophones ou néerlandophones. Du côté flamand, les élus se saluent, se parlent, vont à la buvette et discutent ensemble. Dans les médias flamands, le VB peut intervenir à tout moment, y compris en direct, contrairement à la RTBF et à RTL ».

 

L'empêcheur de tourner en rond
Si le cordon sanitaire a tenu, reste que le VB a fortement contribué et s'est nourri de la droitisation de la société flamande. « Deux listes se sont insérées et ont prospéré dans le sillon creusé par le VB. Celle de Dedecker et bien-sûr celle de la N-VA qui a connu un véritable envol. La N-VA tient un discours qui n'est pas raciste mais est assez hostile. Pour le VB, il n'y a pas d'égalité entre l'homme et la femme, entre l'hétéro et l'homosexuel, entre le flamand et les autres. Pour la NV-A, on est plutôt dans un discours d'assimiliation. Il y a le peuple flamand, dans lequel il faut obligatoirement s'assimiler. Si vous habitez en Flandre, vous parlez flamand. Le cordon sanitaire a permis de tenir le VB à l'écart grâce à une barrière que la N-VA n'a pas puisqu'elle n'est pas une organisation d'extrême-droite. Elle a pu dès lors être considérée comme une alternative crédible, un vote utile. Elle a d'ailleurs été consi-dérée comme un partenaire possible, voire probable dans la formation du dernier gouvernement fédéral, avant de se retirer ».

 

Quels sont les enjeux des prochaines élections ?
Jean Faniel : « A ce stade, si on regarde les résultats relativement constants des sondages et des résultats des dernières élections provinciales et communales 2012, fédérales 2010, européennes et communautaires 2009, on voit que le VB est sur une pente descendante et rien ne dit que cette chute ne continuera pas. Au niveau de la N-VA, depuis 2009, on constate une progression dans les années 2009-2010 puis une stabilisation dans les années 2010-2012 où elle est passé de 27,8 à 28 %. A ce stade, il est peu probable que le VB augmente fort et que la N-VA diminue également ». Le reste de l'histoire commencera à s'écrire le 25 au soir. « Une fois de plus, on va devoir compter avec le VB puisque personne ne veut s'allier avec lui mais qu'il continuera selon toute vraisemblance à disposer de sièges. Il faudra en tenir compte dans les alliances. On parle d'un gouvernement Elio di Rupo 2 qui reconduirait les majorités sortantes avec les mêmes trois partis francophones et les mêmes trois partis néerlandophones à la condition que, cette fois, ce gouvernement soit également majoritaire dans le groupe néerlandophone à la chambre ».