Depuis presque un an, un groupe de femmes, d'origines marocaine, afghane et guinéenne en alphabétisation au Gaffi1, orga-nise des tables d'hôtes avec le soutien de leur formatrice Silvia. Ces tables d'hôtes sont à destination des autres femmes en formation, au sein de la maison. Les tables sont écologiques, locales et de saison. Un projet de résistance, à petite échelle, qui ambitionne à terme de nourrir un quartier.

Compte-rendu d'une discussion conviviale avec le groupe en apprentissage du français et leur formatrice. Quelques éléments factuels du projet ensuite.

MV : Pourriez-vous m'expliquer votre projet ?
Sana : On a suivi une formation avec Astrid2 de Rencontres des Continents (RDC)3 et après on a changé des choses dans notre tête. On ne savait pas pourquoi on mangeait bio, je ne savais pas que c'est sans produit chimique.

 

MV : Comment mangiez-vous avant ?
Assiatou : Avant on ne pouvait pas manger sans viande ou sans poisson. On a essayé de manger sans viande. Maintenant, même à la maison je fais très attention quand je vais au supermarché. Je regarde ce qui est bio ou pas, ce qu'il y a comme produits chimiques. Avant, j'achetais n'importe quoi. Maintenant je regarde et je vois. Quand je vais au supermarché, je dis même à mon mari de bien regarder ce qu'il achète mais on ne mange pas tout bio.
On sait reconnaître ces produits maintenant. Chez nous en Afrique, on mange bio. Mais ici c'est compliqué. Je croyais que c'était comme chez nous mais j'ai vu qu'il y a du bio et des produits avec du chimique.
S : Chez nous on sent que c'est bon mais ici on ne sent rien du tout ! On remplit le ventre mais le goût, ce n'est pas la même chose.

 

MV : Trouvez-vous qu'on mange mal en Belgique ?
S : Je trouve, oui. Dans notre pays, dans les grandes villes, on mange la même chose qu'ici mais dans les villages, on mange mieux. On fabrique nous-mêmes et c'est mieux que quand on l'achète.
A : Quand on cultive quelque chose au village, là on sait ce qu'on cultive, on sait que c'est bio. Ce qu'on achète ailleurs, on ne sait pas.
Oumou : Quand Silvia nous a proposé de suivre la formation, j'étais très contente parce que je voulais savoir beaucoup de choses. Le premier jour on pensait que le bio c'était cher parce que c'était ce qu'on entendait. Mais quand on a préparé, on a vu qu'un plat c'est deux euros et on a bien mangé !

 

MV : Comment peut-on manger bio pas trop cher ?
S : Il faut savoir quand tu fais les courses, comment tu vas cuisiner.
A : Le bio c'est plus cher mais comme c'est bon pour la santé, c'est pas cher ! Si tu as une bonne santé, c'est plus important.
S : On regarde parce que dans le bio il y a du cher et du pas cher. Quand c'est la saison, c'est moins cher que quand c'est pas la saison.

 

MV : Ça veut dire que vous regardez si c'est bio et en plus si c'est de saison ? 
S : C'est ça ! Avant, on ne savait pas ce qu'il y avait l'été ou l'hiver... Par exemple, les tomates de saison, ça c'est les bonnes tomates.

 

MV : Aller faire les courses, ça devient donc difficile ! 
S : C'est trop difficile ! Il faut trop réfléchir ! (rires)

 

MV : Pourquoi continuez-vous à le faire alors ?
S : Il faut qu'on change, on veut qu'on change, parce que si on ne le fait pas, on ne change jamais, on reste toujours les mêmes.

 

MV : Que voudrais-tu changer ?
S : Que les gens, ils changent leurs habitudes ici. J'ai changé mais je veux que les gens changent aussi.

 

MV : Que penses-tu qu'il faut faire ? 
S : Si tout le monde mange de saison, tout le monde fera la même chose. Si on fait venir d'ailleurs, il y a des produits chimiques, le transport. Mais si on le fait ici, on le mange directement frais et bio et c'est bon pour la santé ! (rires)

 

MV : Tu veux dire que si tout le monde achète bio, les gens des supermarchés vont comprendre que ce qui n'est pas bio n'intéresse pas les gens ? 
S : Voilà ! C'est ça. Ils sauront que tout le monde a changé ses habitudes. Ce qui n'est pas bio, personne ne va l'acheter.
Silvia : Tu disais aussi qu'il faut savoir pour changer.

 

MV : Qu'est-ce que ça vous apporte de « savoir » ? Ce n'est pas toujours facile, quand on sait, on ne peut plus faire comme si on ne savait pas !
A : Mais ça nous apporte beaucoup ! On cuisine différemment, je cuisine les repas des marocains, d'Afghanistan, ... Maintenant, je fais plein de recettes.

 

MV : Vous pensez que vous pourriez retourner en arrière et faire comme vous faisiez avant ?
S : Non ! On peut encore apprendre des choses qui sont bonnes mais pas faire des choses qui sont mauvaises pour nous. Ce qu'on mangeait avant ce n'était pas bien pour la santé. On peut vivre mieux. A l'intérieur, ça change.
A : Ça a changé. Moi, je n'ai jamais fait la cuisine comme ça. Je suis très contente ! Ça me donne de l'expérience et j'aimerais bien que le projet continue.

 

MV : Si le projet pouvait devenir encore mieux, ce serait quoi ?
S : Gagner de l'argent ! Pour pouvoir acheter plus de produits et gagner un peu pour nous, aussi.
Silvia : Et être plus libres parce qu'on est très limitées dans ce qu'on fait.


MV : Tu disais que tu voulais avancer sur ce chemin que tu découvres. Tu disais aussi que tu as envie que les gens autour de toi changent leurs habitudes. Par quels moyens faites-vous ça dans votre quotidien ?
S : Les amis, les frères, les sœurs. Avant, je ne parlais pas de ça mais maintenant je parle mieux. Je dis souvent à mes sœurs « ça c'est bio, dans le reste il y a beaucoup de produits chimiques ». Ils répondent « si on a les moyens d'acheter du bio ! ». Je leur dis qu'il y a moyen ! Il y a ce magasin, celui là. Je sais pas accompagner mais j'explique.
A : Quand on va au marché des Tanneurs, tout est bio ! C'est pas très cher. Moi aussi je parle à ma famille. Qu'ils puissent plus manger du bio !

 

MV : On voit que beaucoup de personnes qui n'ont pas beaucoup d'argent ne connaissent pas tout ce que vous savez. Ça vous fait quoi ?
S : Beaucoup de gens croient que tout est la même chose. Parce qu'ils ne savent pas qu'il y a des choses pas bien pour la santé. Moi non plus je ne savais pas. Mais maintenant, je sais !
Silvia : Qu'est-ce qui se passe avec les hôtes qui viennent manger le jeudi ?
S : Elles disaient que c'était cher ! Elles cro-yaient qu'on faisait juste « à manger ». Et pas qu'on voulait qu'elles changent ! Elles croyaient que c'était juste pour remplir leur ventre ! Mais c'est pas ça. C'est changer leurs habitudes. Le projet, c'est ça.
A : Au début, les hôtes ne savaient pas que c'était bio. 
O : Il y a beaucoup de gens qui connaissent maintenant parce qu'il n'y a pas de poulet, pas de viande... Ils commencent à comprendre.
S : Mais au début c'était difficile : « y a pas de viande et c'est cher ! »
Silvia : On en a parlé à nos réunions. Au début, certaines des hôtes n'étaient pas contentes parce qu'elles ne comprenaient pas bien le projet. Petit à petit, les gens commencent à comprendre. On a réfléchi avec RDC et on s'est dit que ce serait bien de faire des actions de sensibilisation pendant les tables d'hôtes. Mais en une heure de table, c'était impossible. Alors on a imaginé des actions de sensibilisation dans tous les groupes d'éducation permanente, tout au long de l'année, comme le jeu de la ficelle4.
S : Les autres femmes ont compris ce qui se passe derrière la nourriture.

 

MV : Qu'est-ce que les hôtes doivent savoir pour comprendre votre projet ?
O : Comprendre ce qu'il y a dans les produits. Et eux, s'ils comprennent comme nous on a compris, je crois que ça va changer quelque chose ! Il suffit de changer comment on pense parce que nous on pense que manger sans viande c'est pas possible ! Mais c'est possible. Il faut diminuer doucement.

Silvia : Certaines hôtes se plaignent, ce n'est pas toujours facile parce qu'on est aussi critiqué. Faire changer les gens, c'est difficile. Il faut assumer la critique.

 

MV : Vous vous sentez parfois découragées ?
S : Quand quelqu'un dit quelque chose de pas bien, je me sens un peu faible mais quand quelqu'un dit que c'est bien et qu'il faut continuer, tu prends encore du courage !

 

MV : Qu'est-ce que ça vous apporte d'être à plusieurs sur ce projet ? Toute seule, ce serait possible ?
S : On aime être ensemble. Même si quelqu'un est faible, l'autre lui donne un peu de courage pour continuer. Si on était toute seule, on ne saurait jamais faire ça.
A : Après la première fois, j'avais envie d'arrêter parce que c'était difficile : il y a les enfants, mon mari. Je me suis dit « je vais arrêter jusqu'à ce que mon mari vienne en Belgique et après je vais réfléchir si je continue ou pas ». Mais Silvia m'a encouragée à continuer et moi aussi j'ai eu le courage pour continuer. On est fière ! Maintenant on est comme des sœurs quoi !
Silvia : On fait un « quoi de neuf » aux réunions. On s'est dit qu'on allait parler à cœur ouvert, comme une famille, dans l'objectif de passer au-dessus. Parce que dans le travail et dans le stress, il y a beaucoup de difficultés.

 

MV : Comment voudriez-vous que le projet évolue ? Si vous rêvez...
A : On a envie de continuer parce qu'avant c'était la formation, maintenant c'est la cuisine. C'est petit à petit, après le projet va grandir. Chez nous, on dit « la pluie qui vient petit à petit, c'est elle qui remplit les vagues ».

 

MV : Pour toi, la « vague » ce serait quoi ?
A : On a fait la formation et la cuisine pour les hôtes, peut-être que ce sera ailleurs, ouvrir un restaurant par exemple.
S : Ça pourrait être ici au Gaffi !
A : Pour l'instant c'est nous qui cuisinons, faisons la vaisselle, peut-être que ce sera nous qui commanderons ! Nous qui serons le chef ! (rires)
Silvia : On appellerait le restaurant « La vague », on a déjà le nom ! (rires)

O : Maintenant il faut pratiquer et apprendre aux autres aussi.
Silvia : Ce qui était très difficile c'est que chacune connaît sa cuisine traditionnelle et quand on veut manger équilibré bio, il faut remplacer des aliments. Donc on se retrouve ensemble à imaginer, créer, mélanger les recettes pour faire un repas équilibré multiculturel et ça secoue parce qu'oser changer les traditions, c'est difficile. C'est fou comme ça aide dans l'ouverture d'esprit, dans la créativité. Ça a toujours été difficile au Gaffi : les marocaines mangent marocain, les guinéennes mangent guinéen. On est en train de tout mélanger et surtout, de se faire confiance.
A : Elle me disait que les piments guinéens « c'est du poison ça ! ».
S : Et maintenant, j'en fais à la maison ! (rire)
Silvia : C'est la force de ce projet, c'est une rencontre.
O : Depuis que j'ai fait la formation, je suis contre les multinationales. Parce qu'elles font des choses pour attirer les gens. Elles font travailler les gens sans les payer. Même si elles payent, c'est pas assez pour les gens. Ils travaillent plus que ce que les multinationales payent.
S : Elles pensent juste à elles et pas aux autres.
A : Elles veulent gagner plus, elle s'en foutent de la santé des gens. C'est seulement pour remplir leurs poches.
O : Depuis, quand je vois des publicités à la télé, je déteste ça ! Maintenant, je sais pourquoi je fais ça ou ça.
Silvia : Par rapport aux grands magasins, on doit s'améliorer dans le projet.

 

MV : C'est vrai qu'on achète presque tous nos courses dans les grands magasins, par facilité.
Silvia : Si on avait fait une table d'hôtes pure et dure bio et végétarienne ça n'aurait jamais marché. C'est petit à petit. Venir avec une idée et présenter quelque chose de fini, ça ne peut pas avoir d'impact. On doit habituer les hôtes à manger des choses sans viande et sans poisson alors que c'est sacré pour elles, c'est une preuve qu'on se débrouille bien dans la vie. Je me suis rendue compte qu'il fallait être très souple. Aller au rythme de l'évolution du groupe a permis de toucher d'autres personnes. Petit à petit, pour arriver à la « vague ». C'est par la table d'hôtes qu'elles passent le message.



Rencontre avec Silvia sur les origines du projet « tables d'hôtes ». Constats et questions dont il est né.
Rencontres des Continents est venu nous voir en septembre 2012 en proposant trois activités de sensibilisation. A la base, je trouvais que notre public n'était pas assez scolarisé pour leur projet de formation. Par ailleurs, je voyais ces femmes en très mauvaise santé avec des excès de poids, toujours malades. J'étais consciente que c'était leur façon de se nourrir qui intervenait aussi énormément. Elles servent souvent des frites surgelées et des hamburgers à leurs gos-ses, alors que je sais que ces femmes aiment faire à manger. Les enfants ont des problèmes de santé dont des allergies. Elles sentent qu'il y a quelque chose qui ne va pas. Je me suis dit que c'était intéressant de réfléchir à la façon de se nourrir. C'est ça qui a été le moteur. Après les trois demi jours de sensibilisation, RDC a fait la proposition de formation de 9 jours. La moitié du groupe était intéressée. Je crois que c'est le mot « formation » qui les a attirées. L'esprit de solidarité du groupe s'est créé et elles se sont organisées entre elles pour aller à la formation. Elles ont du être autonomes.
Elles revenaient très enthousiastes par rapport à ce qu'elles apprenaient. Je leur demandais d'être porte parole de ce qu'elles avaient vécu à la formation pour les autres.
Je constate qu'après nos 12 tables d'hôtes depuis le début de l'année scolaire, c'est maintenant qu'elles comprennent bien tout ce qui a été expliqué. C'est l'expérience qui fait assimiler toute cette matière donnée.
Suite à la formation, elles ont manifesté l'envie de créer quelque chose, une épicerie ou un petit restaurant. On s'est réunies deux ou trois fois avec elles et RDC pendant les vacances d'été passées. On a compris qu'en septembre, certaines allaient se retirer parce qu'une bonne partie commençait des formations ailleurs, les plus actives et motivées. J'ai eu peur. Les réunions n'avançaient pas. Je les ai réunies et je leur ai demandé d'imaginer un repas en sous-groupe en tenant compte de toutes les difficultés. C'est comme ça que ce projet est né. Au final, il y a un groupe stable de quatre personnes depuis le début. Il y a en moyenne entre 50 et 80 personnes par table d'hôtes. Après la table d'hôtes, il y a un partage des maigres bénéfices. C'est un minimum pour leur investissement !
Au début, c'était une expérience, c'est devenu un projet. Il y a eu une demande de subsides et je serai peut-être libérée d'un mi-temps pour le soutenir parce que, pour l'instant, on n'y arrive pas.

 

MV : Pour l'avenir, savez-vous ce que le projet va devenir ? 
Silvia : On va le réfléchir avec les femmes. C'est leur projet, je suis juste là pour les encadrer. Le projet vise le public du Gaffi avec le désir de l'ouvrir au quartier. La « vague » continue, c'est en train de se mettre en place.

 

 

 

1. Le Gaffi est une asbl implantée dans le quartier Nord à Schaerbeek. Elle travaille avec les femmes depuis 35 ans et les enfants plus récemment, en se donnant comme mission l'autonomie et l'émancipation de celles-ci à travers notamment l'apprentissage du français. 
2. Animatrice chez Rencontres des Continents.
3. ASBL d'éducation à l'environnement, à la citoyenneté et aux relations Nord/Sud. rdcontinents.canalblog.com/ 
4. Jeu interactif qui permet de représenter par une ficelle les liens, implications et impacts de nos choix de consommation.