« Les hommes sont libres – d'une liberté qu'il faut distinguer du fait qu'ils possèdent le don de la liberté- aussi longtemps qu'ils agissent, ni avant, ni après ; en effet, être libre et agir ne font qu'un. »1

 

 

En introduction, l'analyse précédente se proposait de questionner le rapport entre l'accélération des processus de transformation et l'invalidation du politique. Reprenons le deuxième terme de ce rapport (l'invalidation du politique) et examinons la terminologie par laquelle il s'exprime le plus souvent. La formulation la plus courante pose la question de la crise du politique et de sa perte de légitimité. Outre que cette formulation (la crise du politique) semble déjà impliquer que le centre du problème relèverait du politique lui-même, elle semble de plus oublier que le politique ne peut être pensé que dans nos systèmes de représentation, de croyances, de valeurs et d'actions. Depuis une autre perspective, on peut soutenir que l'espace politique dans nos démocraties, n'étant pas une entité autonome, n'est défini que par les systèmes qu'il est censé organiser et arbitrer et à ce titre, il est lui aussi soumis à leur influence. Et son intégrité n'est préservée que dans la mesure où les sous-systèmes la reconnaissent indispensable.

 

 

 

De la politique sans le dire…

Ironiquement, l'idéologie de l'impuissance se diffusait dès les années 1980, niant la pertinence et la légitimité du politique. Elle le faisait par la voie de la parole politique, reconnaissant implicitement par là l'efficacité de cette parole. Une démarche pernicieuse mais efficace qui a consisté à techniciser, rationaliser, économiser, financiariser pour mieux dépolitiser c'est à dire extraire de l'espace public des matières qui en relèvent parce qu'elles posent un choix entre plusieurs futurs possibles. Et dans le même mouvement, la capacité et ensuite la légitimité du politique à les prendre en charge s'est vue discréditée. A la suite de quoi s'est logiquement élaborée «une culture de l'incompétence et de l'illégitimité du citoyen à s'avancer, en tant que citoyen concerné, sur les scènes où pourraient se discuter le bien commun et les questions relatives à la « grande société ». »2

Plutôt que d'une crise, c'est d'une confiscation du politique dont il faut parler, du détournement de ses prérogatives par des systèmes restreints qui, par définition, n'ont pas pour horizon le bien commun.

 

 

 

Entre linéaire et circulaire

Revenons maintenant sur la relation complexe et privilégiée que l'espace politique entretient avec le temps ; une relation privilégiée qui fait du second un instrument particulièrement adapté pour comprendre le fonctionnement du premier. L'analyse précédente l'évoquait, l'espace politique est le point d'articulation entre les temps humains et le temps historique, entre le temps individuel et le temps collectif ; entre les temps hétérogènes des sous-systèmes qu'il rassemble. Il articule mais il assure aussi une transition entre un avant et un après, entre un passé et un futur. Il est le point de synthèse entre des forces simultanées de résistance et de poussée. Cette référence chrono-logique constante est centrale à l'espace politique parce qu'il déploie son action en reliant les ressources propres à chaque étape temporelle. Le politique relie héritage et expériences du passé d'une part, aux besoins, contraintes et désirs du présent, d'autre part, aux défis et à l'anticipation du futur à construire, enfin. A cet égard, dans sa fonction idéale, il est à la fois le producteur et le ga-rdien d'une stratification temporelle de connaissances et d'expériences qui servent à construire le devenir indéterminé du bien commun. Un indéterminé qui est l'espace indispensable à l'existence de notre liberté d'action. Sans lui, notre liberté se réduit, au risque de disparaître.

 

 

 

La dimension délibérative

Par principe, lieu d'expression des altérités et du pluralisme, l'exercice démocratique est celui de la rencontre et de la négociation entre des forces hétérogènes. Il permet tout à la fois la confrontation et l'agrégation des tendances contradictoires. Jeu d'équilibre et de contrôle réciproque, le moment du débat et de la délibération favorise aussi la constru-ction de liens sociaux. Il confère, de cette manière, consistance et légitimité au bien commun qui se dessine dans son cadre. Le temps long s'y applique nécessairement parce que c'est aussi le temps de la réflexion, du processus et de la stratégie. Autant d'éléments qui se révèlent essentiels à la détermination de logiques structurelles qui sont applicables et engagent sur le long terme. Enfin, le processus de décision démocratiquement organisé permet d'atténuer l'inégalité radicale, dans la capacité d'influencer les intérêts en jeu3.

Jeu d'équilibre subtil entre lenteur et vitesse, entre linéarité et circularité, l'espace démocratique est aussi le lieu de pondération de sous-systèmes qui évoluent à des vitesses variables. Sa fonction consiste précisément à réguler ces systèmes avec leurs accélérations propres, de manière à ce qu'elles soient assimilées par l'ensemble du corps social et à les intégrer dans la perspective de l'intérêt général.

 

 

 

Le politique et le quotidien

Délégitimés dans le rôle que nous avons à jouer dans l'espace public, nous nous en sommes naturellement distanciés, éprouvant de plus en plus de difficultés à établir un lien de causalité entre nos choix, nos expériences quotidiennes et notre devenir collectif. Nous perdons, nous les acteurs de la cité, notre prérogative à faire entendre notre voix, à exercer notre citoyenneté. Cette notion qui, à force d'être galvaudée, en vient à s'éloigner de son sens politique.

C'est probablement de là aussi qu'un réveil peut survenir. C'est l'hypothèse que pose Carmen Leccardi. Il est nécessaire, nous dit-elle, de repartir des «savoirs situés» que portent les sujets concrets, incarnés, des vies quotidiennes dans lesquelles ils sont plongés et qu'ils concourent à construire activement4. Dans ces espaces-là, qui sont également les lieux de nos transformations, nous pouvons éprouver notre capacité à agir. Lieux à temporalités multiples, nos quotidiens peuvent aussi s'avérer des bases de résistances dans lesquelles nous mesurons la puissance créative et subversive du temps lent. Par ailleurs consacré pour partie à la produ-ction de rapports sociaux, le quotidien est aussi celui de la corrélation et de l'interdépendance, celui de notre rapport aux autres êtres humains. C'est à ce titre un temps riche, génératif qui contient des réserves de sens et est en mesure à son tour de créer d'autres types de temps et de relations humaines.5 C'est sur ce terreau naturellement fertile que peut se développer la «temporalité de la citoyenneté»6 c'est-à-dire une culture politique qui valorise le débat, l'écoute et le respect des points de vue. Alors bien sûr, l'exercice de la mise en commun est fait de heurts et de bonheurs, d'avancées, de replis, de gains et de pertes, de désaccords et de rapprochements mais elle permet au final de se reconnaître dans l'expression des désirs collectifs. Pour ces raisons, cette démarche appelle une temporalité qui «accepte la lenteur de la rencontre, de la confrontation, de la connaissance des problèmes comme un élément constitutif de la vie démocratique»7.

 

 

 

Le cœur de notre travail

Tous ces défis ressemblent furieusement aux obje-ctifs et aux missions qui sont ceux de nos secteurs. Repartir des savoirs situés, susciter et entretenir la conscience/confiance que les individus et les groupes ont de leurs capacités à agir et à créer les conditions d'émergences d'une action, travailler à la compréhension de l'environnement et du rôle social que nous y exerçons. En d'autres termes, il s'agit de repolitiser ou plutôt de favoriser l'élaboration et l'expression d'une parole politique avec sa dimension sociale, relationnelle et contextualisée. Tordre le cou au mythe destructeur d'une nouvelle espèce d'individus apathiques parce qu'indifférents et préoccupés seulement de leurs intérêts particuliers. En 1998 déjà, Nina Eliasoph démontrait, lors d'une enquête ethnographique réalisée au États-Unis, que derrière l'apathie apparaissaient de manière tangible les formes de préoccupation à portée potentiellement politique mais que c'est leur thématisation publique que les citoyens ne se permettent plus de produire, parce qu'ils se présupposaient illégitimes et incompétents pour le faire. Travailler à la déconstruction des réalités frauduleuses, pour ensuite faire émerger des réalités plus respectueuse des principes fondamentaux de justice et d'égalité, voilà bien le cœur de notre travail.

 

 

 

Refonder un futur élargi

En lieu et place d'un futur non anticipé, composé par l'écoulement des instants successifs, il est à l'inverse question ici de l'anticipation imaginaire des mondes possibles. Cette construction relève alors d'un investissement précis d'énergie et de choix réfléchis. Il s'agit d'un avenir conçu comme le fruit de notre volonté et des désirs qui la sous-tendent et dont le dessin concret serait directement issu de notre capacité d'imagination.8

Le propre du futur est d'être à la fois ouvert et déterminé par les actions que nous menons. « Cette combinaison d'incertitude et de responsabilité en fait une question éminemment politique, c'est-à-dire relevant de la délibération et de la légitimité collectives.9» Nous devons « faire du futur une catégorie réflexive et l'inclure avec tout son poids d'incertitude et de contingence, dans nos horizons de pensée et d'action10 ». Nous devons enfin appuyer cette construction sur une « éthique du futur ». Cela signifie qu'au regard de l'entrelacement spatial et temporel, nous devons élargir le contrat social à l'ensemble des communautés présentes et à venir, concernées par les impacts de nos décisions.

Dans cette même perspective, il est aussi nécessaire de relier futur et utopie. L'utopie, catégorie dévalorisée, et déva-lorisante pour ceux qui seraient encore tentés de s'en réclamer, n'a pourtant d'autre prétention que d'affirmer que les êtres humains peuvent seuls, sans référence transcendante, se construire, eux et la société dans laquelle ils veulent vivre. Et que cet idéal envisagé ne condamne pas à la perfection mais permet tout au contraire de considérer les règles qu'ils se donnent comme un moment défini de l'histoire qu'ils construisent. Politique et utopie se rejoignent sur la valeur qu'ils confèrent à l'action, constituée d'imprévisibilité et d'ouverture (celle des possibles multiples), s'accompagnant aussi d'une certaine radicalité nécessaire aux impulsions transformatrices.

 

 

 

Une pensée critique pour un monde non consensuel

« La société actuelle, nous dit Daniel Innerarity, dispose d'un savoir pluriel, inévitablement partial, ce qui convertit en illusion, l'aspiration à fonder sa cohésion, sur un savoir définitif et non polémique. »11 Cette affirmation, chargée de trop de pessimisme, est sans doute à nuancer. Il n'en demeure pas moins qu'elle a le mérite d'attirer notre attention sur deux éléments indispensables au développement de notre avenir politique. A savoir, l'existence, le renforcement d'une pensée critique nourrie des perspectives que le futur ouvert permet d'entrevoir. Cette pensée critique peut s'avérer un moteur de transversalité entre les différents systèmes sociaux que rassemble le politique et pourrait dans ce cadre, pour peu qu'elle veille à son accessibilité, servir à l'élaboration de langages partageables, politiquement appropriable12.

L'autre élément déterminant à souligner est que la repolitisation de la politique commence avec la reconnaissance du caractère constructif des différences politiques. Consensus et désaccord font partie intégrante de la normalité démocratique, ils constituent sa richesse et la garantie de sa dimension plurielle.

 

 

1. H. Arendt, « La crise de la culture », chap. IV : Qu'est-ce que la liberté ? Gallimard, Folio essais p. 198

2. Carole Gayet -Viaud, « Est-il devenu indécent de parler politique ? » Article publié dans La vie des idées.fr le 8 décembre 2010 sur le livre de Nina Eliasoph, « L'évitement du politique », 1998, Paris, Economica, 2010

3. Daniel Innerarity dans «Le futur et ses ennemis. De la confiscation de l'avenir à l'espérance politique », Paris, 2008

4. Carmen Leccardi, « Accélération du temps, crise du futur, crise de la politique », Temporalités [En ligne], 13 | 2011, mis en ligne le 7 juin 2011, URL : http://temporalites.revues.org/1506

5. Idem

6. W.E. Scheuerman, 2009. « Citizenship and Speed », in Rosa H., Scheuerman W. E. (dir.), High-Speed Society. Social Acceleration, Power and Modernity, Pennsylvania, The Pennsylvania University Press, p. 287-306. Cité par Carmen Leccardi

7. Carmen Leccardi

8. Pierre Bourdieu résumé par Carmen Leccardi

9. Daniel Innerarity dans «Le futur et ses ennemis. De la confiscation de l'avenir à l'espérance politique », Paris, 2008

10. Idem

11. Daniel Innerarity «Le futur et ses ennemis.

12. Florence Caeymaex, «L'intellectuel critique, une figure à réinventer ? » pu-blié dans Le 15ème jour du mois, Novembre 2014