Accélération, temps compressé, urgence et manque de temps : en matière de formation aussi, il y aurait moyen de se plaindre et de dénoncer. Plus assez de temps pour se former ; des formations-éclairs qui prétendent suffire à nous rendre compétents ; un développement du marché de la formation qui promet le rendement au prix fort et qui impose au temps de formation lui-même les règles du coût-bénéfice mesurable immédiat ; le paradoxe d'une injonction de se former tout au long de la vie en face du regard soupçonneux porté sur celui qui souhaite se former, trop souvent suspecté de vouloir se soustraire à la sacro-sainte productivité ; etc. Sans nul doute, il y aurait à dire.

 

Mais je choisis ici une autre exploration : celle de la façon dont une formation, vécue en profondeur, investit le temps et compte avec lui. La vision que j'expose est idéale, m'objectera-t-on peut-être. Certes, le temps ne s'arrête pas parce que j'entre en formation, mais, avec cette démarche, une nouvelle trame temporelle se tisse par-dessus, ou par-dessous le temps ordinaire, et m'ouvre, si je le veux, de nouvelles possibilités de penser et d'agir.

 

 

 

Le temps de formation : durée alchimique

Un temps de formation – c'est banal de le dire – est un temps de gestation, de chrysalide, de croissance. La grossesse et l'accouchement, la maturation des cultures jusqu'à la récolte, et aussi l'alimentation, la digestion, l'assimilation : autant d'images familières pour parler d'apprendre ou de se former. Or, se nourrir, c'est bien plus qu'avaler. C'est littéralement incorporer, faire sien ce qui se présentait d'abord comme un simple produit comestible et, dans les meilleurs cas, appétissant. Voilà la chimie de l'apprentissage.

 

Le temps de formation est donc un temps de transformation. Le défi, en réalité, pour le formateur, est de faire entrer, plutôt même de laisser entrer le participant en (trans)formation. Le temps nécessaire pour cela n'est pas quantifiable. Non pas seulement, pas même essentiellement « parce que le programme est chargé » et qu'on ne sait pas « si on aura le temps de tout voir » ça, c'est plutôt l'illusion, et même parfois (souvent?) l'illusion du formateur lui-même : il faut remplir le temps avec des contenus, il faut que le participant en ait pour son argent...

 

Le temps nécessaire à la (trans)formation n'est pas quantifiable, parce qu'il ne s'agit pas d'appliquer une recette. Il n'y a d'ailleurs pas de recette miracle pour y parvenir. Et puis, surtout, le formateur a beau connaître son métier, ce n'est pas à lui de faire tout le chemin, comme s'il suffisait d'aller imprimer les choses dans des cerveaux de cire vierge. Ce n'est pas là le cœur de son métier : il est plutôt un ouvreur d'espaces. Ou d'espaces-temps. Il met à disposition. Voilà la temporalité de l'apprentissage : patience, attente, durée, issue incertaine et part de mystère, car qui sait vraiment comment œuvre le temps ?

 

Ensuite, c'est en effet une question de rythmes individuels, d'émulsion qui « prend » dans un groupe en formation, de moments adéquats pour entreprendre la formation ou pour qu'un « déclic » se fasse. Une alchimie : science occulte faite de techniques chimiques restées secrètes et de spéculations mystiques, dit le dictionnaire. Inscrits à une formation, certains y entrent véritablement, tout de suite ou plus tard, certains n'y restent pas,

certains, pourtant physiquement présents, n'y entrent pas. Aucune moralisation, là-dedans, bien sûr. Je souligne seulement que le parcours n'est pas linéaire ni standardisé. Il est fait de remous, de hauts et de bas, d'avancées, de résistances et de doutes...

 

En cohérence avec ces constats, une conséquence pragmatique s'impose : affirmer qu'il y faut du temps, c'est recommander des formations longues. Qu'est-ce à dire ? La notion est éminemment relative, mais là n'est pas le point. Une formation courte se vit comme un temps ramassé, condensé, économisé, rentabilisé. En à peine trois journées, deux soirées, un week-end, on vous fournit tout ceci : des outils de travail, des techniques, de l'information ou des mises à jour ponctuelles, et cela peut être bien utile et intéressant. Mais cela ne vous transforme pas.

 

Une formation longue ne vous requiert pas nécessairement à temps plein, mais elle s'étend sur des semaines, des mois ou des années. Elle accompagne tout un temps votre vie. Et, sans doute, vous n'en sortez pas intact. Elle a modifié votre regard sur les choses, votre façon de les aborder, votre relation aux autres, vos priorités, vos valeurs. Elle vous a renvoyé à vous-même, à vos compétences, à vos désirs, à vos potentialités, à vos limites. Elle vous a mis en projet autour de ce que vous y avez découvert, ou elle vous a convaincu de changer certaines choses dans votre vie professionnelle et/ou privée. Elle vous a façonné nouvellement, elle vous a... formé.

 

Bien sûr, d'autres facteurs entrent en jeu. Les qualités du formateur et des participants, l'intérêt du groupe pour le sujet, l'implication volontaire de chacun dans le parcours... tout cela importe beaucoup et permet d'être effectivement transformé ou non, ou à peine. Mais le temps, la durée en est la condition de possibilité irremplaçable.

 

 

 

Le temps en formation : propagation à la surface de l'eau

 

Se former, cela prend du temps : si on voit les choses de cette façon, se former suppose de soustraire du temps à sa vie professionnelle et privée et, dès lors, d'avoir du temps en moins pour... Certes, dans une conception du temps comme un capital à dépenser, c'est mathématique !

 

Toutefois, le temps où l'on se forme n'est pas confiné aux heures passées dans le local de formation. Ces heures-là sont comme le galet lancé à la surface de l'eau (ou le pavé dans la mare?) : quelque chose s'en propage, en ondes centrifuges, dans tous les domaines de notre vie. Pour tenter de rendre compte de ce rayonnement énergétique complexe, examinons ce qu'il advient du temps passé en formation à la lumière de la grille d'Ardoino1.

 

Le modèle d'Ardoino2 s'appuie sur trois idées majeures. La première, c'est qu'il y a toujours plusieurs niveaux d'intelligibilité possibles d'une situation (le réel est complexe). Deuxièmement, les cinq niveaux distingués par Ardoino sont toujours co-présents et en interaction dans une situation, même si certains peuvent sembler absents et d'autres prédominants au premier abord. Troisièmement, certaines visions des choses et stratégies d'action particulièrement adéquates à l'un ou l'autre niveau de la grille peuvent s'avérer sans pertinence à d'autres niveaux. Qu'en est-il donc des effets de temps, dans le cas d'une formation longue ?

 

Le premier niveau de la grille est le niveau individuel. Dans notre propos, c'est la partie émergée de l'iceberg. Un individu s'inscrit en formation, il y consacre des heures, des jours. Simultanément, sans qu'on sache trop comment, l'alchimie du temps entame son œuvre : pensées flottantes, remémorations, retour sur ses origines et sur son propre parcours antérieur, associations libres entre des concepts entendus en formation et des situations vécues, questions, intuitions, enthousiasmes... Le tout circule dans les deux sens : le participant apporte en formation son histoire, ses expériences, ses idées, et il exporte vers d'autres domaines de sa vie, peu à peu, des acquis de formation.

 

Deuxième niveau : le relationnel. C'est la formation comme temps privilégié de belles rencontres. La situation de formation met en quelque sorte les apprenants sur pied d'égalité. Tout à coup, des rapprochements sont possibles entre des personnes d'horizons très différents, de curieux effets-miroirs se produisent, des collaborations inattendues se nouent. Parfois, d'autres règles semblent même pouvoir présider aux relations interpersonnelles que celles en vigueur d'ordinaire : chacun peut s'adresser à n'importe qui d'autre, tous ont le droit à l'erreur, chacun est invité à s'exposer au regard des autres sans attendre d'être en position de maîtrise... Cette liberté bienfaisante demande évidemment la sécurité d'un cadre adéquat, qui s'instaure au troisième niveau de la grille d'Ardoino : le niveau groupal.

 

En formation, le niveau du groupe est particulièrement important, à la fois parce qu'il permet d'installer les conditions nécessaires de confiance (sécurité et confidentialité), de respect de chacun et des rythmes d'apprentissage, et parce qu'il instaure un temps collectif. J'y reviens plus longuement ci-dessous.

 

Dans la grille d'Ardoino, il reste alors les niveaux organisationnel – où le collectif se formalise et se régule de façon structurelle – et institutionnel – où l'on rejoint les significations politiques et idéologiques, les valeurs et les finalités plus larges. Pour que la formation ne soit pas un travail en chambre, une parenthèse sans lendemain, la prise de conscience de ces deux niveaux et de leurs implications, dans la formation comme en dehors, est fondamentale.

 

Il y va, en effet, de l'engagement des individus et des groupes dans la société. Ces deux niveaux renvoient l'apprenant, en continu, du contexte de la formation à ses propres rythmes et investissements professionnels, sociaux ou politiques, et vice versa. Ce faisant, ils contribuent à faire résonner le temps passé en formation comme une interpellation : « Et vous, dans quoi allez-vous vous inscrire, aujourd'hui et demain, pour donner sens à votre action ? ».

 

 

 

La formation comme processus : laboratoire d'éducation permanente

 

La dynamique propre d'un groupe en formation fait intrinsèquement partie du potentiel d'apprentissage pour ses membres. Tous les formateurs le savent. Un groupe porteur optimise les bénéfices de la formation pour tous. Cependant, quand la formation relève de l'éducation populaire ou permanente, une dimension supplémentaire s'ajoute à cela, car tout ce qui se produit au niveau du groupe devient alors objet d'apprentissage à part entière. A commencer par le processus de formation lui-même. Deux temporalités parallèles interagissent donc, dans ce cas : celle des contenus de formation, construits d'avance et déployés pédagogiquement par le formateur, et celle du vécu groupal, inanticipable et sans cesse mouvant.

 

En quoi l'éducation permanente implique-t-elle spécifiquement cette double trame temporelle ? Pour le dire simplement, il me semble que, si l'éducation permanente vise bien à (re)donner aux gens du pouvoir sur leurs propres choix de vie et sur les choix de société, alors le minimum en formation est que le participant sache dans quoi il est et comment il peut avoir prise sur le processus lui-même. Non pas comme un client doit pouvoir lire le contrat qui le lie, individuellement, à un vendeur, mais comme un citoyen qui, dans toutes les circonstances de sa vie, est appelé à se tenir debout, à pouvoir dire non, à prendre la responsabilité de choisir et de s'engager, personnellement et aussi solidairement.

Car c'est bien ici au niveau du groupe en formation – et non d'abord aux niveaux individuel ou interpersonnel –, répétons-le, que cela se passe. Choisir sa place et éprouver, dans la vie même du groupe, le pouvoir d'action qu'elle donne, faire des alliances, organiser des collaborations, prendre la parole, écrire en je, soumettre son travail à la discussion, s'opposer, prendre parti, défendre des valeurs... Toutes ces démarches d'apprenant, au cours d'une formation en éducation permanente, sont peut-être des « exercices » d'étudiant, mais sont en tout cas aussi des démarches citoyennes. Et la situation de formation est une belle occasion de s'y familiariser, d'en comprendre les stratégies, d'en percevoir les enjeux.

 

Ce temps d'expérimentation citoyenne en laboratoire suppose une réelle vigilance de la part du formateur à trois points de vue au moins, dont aucun n'est jamais acquis une fois pour toutes. Premièrement, le formateur doit s'arracher à tout moment aux routines de type scolaire, qui renvoient à coup sûr l'apprenant à une situation de dépendance et le déresponsabilisent quant aux processus à l'œuvre dans le groupe. Deuxièmement, il ne faut pas minimiser le risque que la maîtrise professionnelle du formateur tende à se confondre avec une position dominante, elle aussi susceptible d'inférioriser les membres du groupe, sans même qu'ils en prennent conscience. Troisièmement, le formateur a à relever le défi de saisir l'opportunité des événements qui se produisent dans le groupe, ce qui n'est pas non plus une mince affaire...

 

Les implications de cela au niveau de la temporalité de la formation me paraissent multiples. J'en relève trois :

 

- Accepter de rompre la continuité : laisser du temps de réaction, pouvoir s'arrêter, au besoin, même s'il risque de ne plus rester, du coup, assez de temps pour « boucler la matière ».

 

- Perdre du temps à se mettre d'accord ou à mettre au jour un désaccord dans le groupe, à s'assurer que l'on avance ensemble, à expliciter les enjeux d'une stratégie de pouvoir ou de négociation, par exemple, à l'œuvre séance tenante dans le groupe lui-même.

 

- Tisser son propre rythme avec celui du groupe, malgré les lenteurs éventuelles du fonctionnement collectif, les blocages, les redondances...

 

En formation, c'est clairement avec le temps, sous toutes ses modalités, qu'il faut compter, car il travaille pour nous...

 

 

 

 

1. L'idée s'inspire de l'article de Muriel Compère, « Fractures temporelles, malaise

existentiel, 3e partie : Comment changer notre rapport au temps ? », mars 2011, disponible sur le site du Centre de Formation Cardijn, www.cefoc.be. Son propos ne porte pas sur le lien du temps avec la formation, mais son recours aux niveaux d'Ardoino souligne la nécessité d'analyser la question du temps sans ignorer sa comple-xité.

2. Jacques Ardoino, psychosociologue français né en 1927 ; voir Propos actuels sur l'éducation, 1re éd. 1963 et nombreuses rééd. depuis.