J'ai rencontré Marie, 39 ans, une bien belle personne comme on dit, et qui, à bien des égards, s'est révélée emblématique de la situation, du comportement et du parcours de nombre de celles qui sont exclues actuellement du droit aux allocations d'insertion.

 

D'abord par la philosophie avec laquel-le elle prend la situation potentiellement désastreuse et tout à fait stressante à laquelle elle doit pourtant faire face. Elle est révoltée par ce qui lui arrive, « Je trouve vraiment ça dégueulasse » dit-elle, ce sont ses mots ; d'ailleurs ce matin, elle s'est fâchée sur l'assistante sociale du CPAS « qui veut tout savoir et exige des papiers et des papiers » et fouille dans sa vie privée, son passé, ses petits héritages et pourquoi elle vit dans un appartement avec une si belle cuisine. « On doit puer la misère pour avoir droit au Revenu d'intégration ? » demande-t-elle. Elle qui n'a pourtant rien fait pour en arriver là. 

 

Mais rapidement, Marie se raisonne, elle se dit qu'il existe des situations bien pires, celles que vivent d'autres personnes exclues, et donc qu'elle ne doit pas se plaindre : « J'ai encore de la chance entre guillemets, d'avoir une famille sympa. Bon, elle ne pourra pas payer mes factures, c'est pas ça, puis c'est pas éternel une famille, et mon papa ne roule pas sur l'or. Mais moi, au moins, je sais que demain, je ne serai pas à la rue, que je ne crèverai pas de faim mais franchement les gens qui sont dans mon cas et qui n'ont plus de famille, qu'est-ce qu'ils font ? » Alors elle mord sur sa chique : « Je fais attention à tout. Quand je vais dans mon frigo, j'me dis « je vais laisser ça pour la petite », ben oui, faut bien qu'elle mange matin, midi et soir. Moi je m'en fous si je ne mange que le soir, et des fois je ne mange pas du tout quoi, parce que moi, je suis pas la fille à aller mendier »...

 

Marie est aussi emblématique des victimes d'imbroglios administratifs dans lesquels un individu s'englue, et peut définitivement couler s'il n'y fait gaffe, s'il ne se bat pas tous les jours pour ses droits. Elle oscille entre plusieurs pistes de survie. D'abord, monter un dossier vite fait, car il ne lui reste que quelques jours, pour obtenir une prolongation de deux ans maximum de ses allocations d'insertion. Pour cela, elle doit se faire reconnaître par l'Onem comme « handicapée définitive à 33% ». Elle devra alors s'engager à suivre au Forem un « parcours adapté » en terme de recherche d'emploi mais cela veut dire qu'elle doit se déclarer apte à pouvoir encore travailler à temps plein. Or, ses multiples ma-ladies, problèmes de dos, hernie discale, puis cinq opérations à la hanche et placement d'une prothèse suite à un accident, l'ont rendue incapable d'assumer aujourd'hui ce type de boulot. Tout au plus un temps partiel, « un travail de bureau ça devrait aller quoi », elle ajoute même : « J'aimerais bien être dans la vie active, avoir plus de contacts ». Elle qui ne manque pourtant pas de s'activer chaque jour dans cet espèce de labyrinthe, de parcours du combattant... Mais dire ça au Forem serait suicidaire : « Il va falloir que je mente quoi ! » en attendant peut-être que se débloque la deu-xième piste qu'elle tente : le SPF Sécurité sociale, et donc quitter le système chômage pour émarger définitivement au statut de personne handicapée, ce que l'on appelait avant la Vierge Noire. 

 

Cette piste lui paraît la plus logique vu sa situation qui à son avis, -et elle est tout de même bien placée pour le savoir-, s'aggrave d'année en année : « Quand j'étais vendeuse, à 27 ans, je traînais ma jambe... Maintenant j'en ai 44. Le soir, à 8h, chez moi, je dors. Je peux encore marcher genre trois km mais pas plus ou alors je dois m'asseoir, faire des pauses ». Pourtant, alors qu'elle était reconnue en incapacité d'autonomie à 9 points il y a 20 ans, elle a d'abord été rétrogradée à 7, cotation quasi limite pour obtenir ce statut SPF Sécurité Sociale, puis aujourd'hui on l'a descendue à 4! Et là, bardaf ! La porte s'est refermée. Elle n'a pas compris... Mais elle se bat, Marie, alors elle va en recours contre le SPF et espère que ses points vont remonter... mais, du coup, elle est amenée à pousser la logique inverse à celle qu'elle doit mettre en avant au Forem : prouver qu'elle est lourdement handicapée et qu'elle ne peut plus travailler, qu'elle est en « incapa-cité de gains », comme ils appellent ça !

 

A jouer sur les deux tableaux, elle peut tout perdre bien sûr. Et elle le sait. Alors elle dit que « tout ça lui fait très peur ! », mais elle prend tout son courage pour prendre les devants, même si ça la gêne à fond d'être « sur le Cpas », tellement gênée qu'elle n'oserait jamais le dire dans son voisinage. 

 

Et là commence la fouille dans sa vie. Elle est séparée, Marie, mais la relation avec son « ex » se passe très bien, il vient voir la petite régulièrement, il l'emmène parfois pour le we même si c'est difficile pour lui de la garder davantage parce qu'il habite avec sa mère, il paie la pension alimentaire, il continue de payer une partie du remboursement du prêt hypothécaire parce que « la maison, c'est une sécurité pour la petite ; on voudrait pas partir sans rien lui laisser. C'est bien nécessaire par les temps qui courent ». Mais l'assistante sociale suspicieuse lui demande : « Et pourquoi n'avez-vous pas divorcé ? », « Et puis-je voir le jugement de séparation ? », « Il me faudrait aussi les revenus de votre papa », mais il vit en Afrique depuis de nombreuses années... Fouineuse et moralisatrice, en plus : « Et si vous avez payé votre nouvelle cuisine et d'autres travaux de l'appartement avec votre héritage (une donation en fait, venue d'une tante), ce serait bien de le prouver, ça permettrait qu'on voit que vous n'avez pas dépensé votre argent n'importe comment »... « Mais qu'est-ce que ça les regarde! », commente Marie, toute colère retenue, embrayant sur ce dossier de RIS qui traîne, toutes ces questions qui font perdre du temps, et ses papiers qu'il faut trouver ou retrouver, et amener au Cpas, et faire la file et prendre des rendez-vous et le temps qui passe et elle qui se dit chaque matin : « qu'est-ce que je vais toucher au 1er février ? ». 

 

Et là, Marie a peur car l'AS se veut pressante sur cette histoire d'héritage. Or, elle peut bien justifier une partie mais une partie seulement : « Il a fallu abattre toute l'ancienne cuisine, j'ai dû prendre un entrepreneur, que j'ai payé en noir... mais je vais pas aller dire ça! J'ai bien le devis des travaux qui correspond à la totalité de l'héritage, mais je me suis dit merde, je vais pas lui donner ça, ça ne la regarde pas, pourtant là je serais tombée pile mais j'ai pas envie que l'entrepreneur ait des pro-blèmes ». Puis en réalité, elle a aussi utilisé une partie de cette donation tombée du ciel pour se permettre ce qu'on ne se permet pas quand on fait partie de ceux qui vivent de peu : « Je suis allée à New-York avec ma fille qui est autiste. C'était un rêve... 10 jours inoubliables »... qu'aujourd'hui elle regretterait presque, parce que si l'AS le découvrait...

 

 

Pourtant elle a vachement bossé, Marie, autre point en quoi elle est bien représentative de l'énorme majorité des gens exclus, depuis le 1er janvier 2015, sur base de l'article 63§2, et qu'on accuse souvent de n'avoir jamais « travaillé », d'avoir profité de la vie sans contribuer, « cotiser » au bien commun en quelque sorte.... « Début des années '90, par mois, je gagnais 17000 FB au chômage (= 475 euros) mais mon loyer, rien qu'à Bruxelles, c'était 15000, fallait payer mes charges et tout, c'était pas possible alors la seule façon, c'était d'aller faire les boîtes-aux-lettres, j'allais mettre des toutes-boîtes, j'allais nettoyer, enfin n'importe quoi, et de fil en aiguille, j'ai eu trois ou quatre boîtes comme ça, et ça complétait.

 

J'ai fait ça 5 ou 6 ans et puis donc je suis venue à ici pour ouvrir une boulangerie, je suis restée un an, j'ai investi quasi tout l'héritage de ma maman qui s'est suicidée quand j'avais 18 ans, c'est pour ça que j'ai pas réussi mon graduat en comptabilité, je crois. La boulangerie, ça marchait pas. Au début, si : les fournisseurs étaient très sympas et corrects, j'avais des clients, et mes pains et brioches arrivaient à 6h15 mais ça a vite commencé à foirer, ils ont amené la marchandise à 6h45 puis à 7h15, en retard quoi, et les clients n'étaient pas contents, à juste titre... Bref, je me suis bien cassé la figure, et tout l'héritage de ma maman y est passé.

 

6 mois après, j'ai trouvé du travail comme intérimaire, 6 ou 7 jours par mois, dans un magasin. 6 ou 7 jours seulement parce que le problème, c'est que mon mari à ce moment-là, il n'avait pas de travail, il était chômeur chef de ménage. Donc moi, quand on m'appelait pour travailler, si je dépassais d'une heure sur le mois, on perdait 20 000 francs ce mois-là (du coup en effet, son mari passait de chef de ménage à cohabitant...!). Donc je devais chaque fois calculer mes heures et parfois on m'appelait, et je disais « écoutez, je saurais pas venir parce que si je viens travailler chez vous, je perds de l'argent, quoi ! »... Et c'était vrai . »

 

500 euros d'un seul coup, pour une seule heure de travail... en trop. 

 

Elle continue : « Ce que je ne savais pas, je l'ai su après, c'est que, quand on travaille comme intérimaire, c'est un peu comme si on ne travaillait pas... » Marie fait allusion au fait que, pour pouvoir quitter le système de réinsertion et donc aujourd'hui éviter un jour de tomber comme elle en fin de droit, il faut travailler un an équi-valent temps plein sur une période de 21 mois, et un an et demi sur une pé-riode de 33 mois si on a, comme elle aujourd'hui, plus de 36 ans !

 

Ces années d'intérim, ces petits boulots en noir pour compléter les fins de mois difficiles, et un an comme indépendante... ? Du vide au regard de la règle d'accès aux allocations, toujours illimitées aujourd'hui et appelées « allocations sur base d'un travail ». Comme une impression alors d'injustice au fond de la gorge. Et pourtant pour bosser, elle a même eu recours à la ruse quand il le fallait : « Une année j'avais postulé comme vendeuse pour une boulangerie. J'ai été travailler pendant une semaine et y a des fois je savais un peu cacher que je boitais quoi, puis le dernier jour le patron me dit « Vous convenez, je vous prends et tout » et puis à la fin du jour, ben là, je faisais un peu moins attention, j'étais rassurée, et il me dit « Qu'est-ce que vous avez à la jambe ? », « ben, j'ai eu un accident ». Et du coup je convenais plus quoi. Donc ça aussi c'est des injustices parce que les patrons, ils ne vont pas engager quelqu'un qui a des problèmes de santé... »

 

Le pire pour Marie, c'est peut-être ceci. « Bon, faut de tout pour faire un monde.. mais y a des gens c'est vrai qui profitent de la situation, alors que y en a d'autres qui sont vraiment dans la merde. Et qui ne profitent pas. En fait les gens qui sont honnêtes, ils n'ont jamais rien et les gens qui mentent et qui fraudent, et bien eux, ils ont droit à tout ». Pourtant, quand on scrute son parcours à Marie et qu'on réécoute son récit, ils sont jonchés, chez elle comme chez bien d'autres, de petits mensonges, de ruses, de cachotteries, de manières contournées de présenter les choses, de « savoirs situés, efficaces en terme de débrouille » diraient certains, « de tricheries et de fraude », diraient d'autres, qui ne comptent jamais sans doute leurs sous, à la fin du mois... 

 

Stress d'être prise mais aussi mauvaise conscience : « Ce mois-ci, j'ai pas eu grand chose, alors j'ai fait comme d'hab quand je me retrouve dans cette situation. Comme je connais des personnes âgées et tout ça, j'ai dit « écoutez, si vous avez besoin... » Bon, je crève de mal au dos mais j'y vais parce que ... Bon j'ai pas reçu grand chose, 300 euros mais 300 euros, c'est 300 euros.. C'est vrai que c'est dégueulasse, je le sais, mais bon, qu'est-ce que je fais moi ? Qui me paie ? Avec quoi je la nourris ma fille et je paie les charges et le loyer ? »... Ben oui, comme quasi tous les autres « fraudeurs » , fraudeurs de la pauvreté, de la survie... Quel autre choix ? « Maintenant avec la vie qui devient dure et tout, ben là où on sait gratter, on gratte ». C'est dit comme ça, avec gravité et désolation, sans fierté et sans honte en même temps...

 

Parce que quelque part, elle sait comme beaucoup de ses pairs, « pourquoi y a des gens qui se suicident... (et pourquoi il va) y avoir des braquages... ca va être de pire en pire. Avant-hier, j'avais lu, trois braquages, il y avait eu »... Alors pourquoi tout ça ? « C'est à cause de l'Etat qui doit faire des économies, alors il va prendre là et prendre là... »... Là, dans ces poches vides ? Et elle est là, Marie, fragile, interpellante et souriante quand même, qui espère l'annonce d'une décision bienveillante qui n'arrivera peut-être jamais, avec cette incompréhension dans la tête : « Depuis '94, je suis reconnue à la Vierge Noire, puis au SPF Sécurité Sociale comme handicapée pour manque d'autonomie, et ça jusqu'en 2014... Pendant 20 ans. Et comme ça, du jour au lendemain, quand j'arrive presqu'en fin de droit au chômage, que je pourrais me sauver en passant chez eux totalement, je ne suis plus reconnue mais POURQUOI ? »...