Danseuse depuis mon plus jeune âge, j'ai très vite appris à faire le grand écart, à coordonner mes mouvements et à défier le sens de l'équilibre. Aujourd'hui, j'ai un pied dans la médiation culturelle et l'autre dans la pédagogie, une main dans l'archivage et l'autre dans l'écriture, la tête dans la recherche chorégraphique et les papilles toujours en éveil. Le tout dans un corps souple et multifonctionnel, centré autour de l'art du mouvement. 

À travers mes diverses pratiques, je suis souvent confrontée à la question « qu'est-ce que la danse ? ». Je n'en cherche pas une définition définitive, mais je tente de suivre son évolution. Pour Secouez-vous les idées, je souhaite interroger le cadre institutionnel de la danse, là où passe la reconnaissance professionnelle d'un artiste et où différentes démarches chorégraphiques cherchent une place. Dans ce contexte, j'essaye de démystifier ce qu'on appelle « la danse contemporaine » et son caractère « inédit ».

 

 

Si on parle de danse, de quoi parle-t-on ?

Il serait illusoire de vouloir définir la danse de façon objective. Ce désir relève de l'impossible, le terme danse est polysémique, pluralité révélatrice de significations très diverses. Mais nous pouvons certainement être d'accord sur le fait sui-vant : la danse, quels qu'en soient sa forme, ses principes, ses fondements idéologiques ou philosophiques, ses propositions techniques… met en jeu le corps. Joëlle Vellet2.

Parlons donc du corps. Le corps est la première interface entre soi et le monde. Il semble doté d'un langage unique que même les mots ne sauraient remplacer, bien qu'il ait ins-piré des expressions telles que : « prendre ses jambes à son cou », « perdre la tête », « en avoir plein le dos », entre autres. Les danseurs ont démultiplié l'alphabet du corps. À travers la danse, le corps devient plus qu'un langage. Il est pulsation, il est animal, il est chair, il est os, il est souffle, énergie, émotion, mouvement, immobilité… La liste est longue.

La danse est plurielle comme la pluralité des corps, éphémère comme l'éphémérité des corps. La danse est un art sans cesse en mouvement. Pour la saisir dans son éphémérité, la nommer afin qu'elle soit reconnue, une classification et un vocabulaire issus notamment du langage des historiens, des anthropologues, des archivistes, des critiques et des artistes se sont développés : danse africaine, danse latino, danse urbaine, danse de salon, danse contemporaine, danse classique, jazz, danse spirituelle, hip-hop…

Les danses se révèlent dans un contexte artistique, social, géographique, politique, anthropologique et économique. Elles se transmettent, évoluent dans le temps et se reconnaissent par des codes qui forment des groupes d'appartenance. Les danseurs se croisent au long de leur parcours, s'influencent les uns les autres, brisent les frontières et de nouveaux styles apparaissent multipliant sans cesse la définition de la danse et élargissant le paysage chorégraphique. Celui-ci est teinté aujourd'hui de nombreuses couleurs, reflétant différentes démarches artistiques, des plus traditionnelles aux plus innovantes. Mais dans les institutions culturelles, on observe que l'honneur est à la danse contemporaine. 

 

 

Danse(s) contemporaine(s) 

La danse contemporaine est un terme employé en Occident au début des années 80 pour désigner les approches chorégraphiques de jeunes artistes issus d'écoles de danse académique, du théâtre, des arts plastiques, des arts martiaux, et de tout un champ d'études (la philosophie, la littérature, la psychologie, l'histoire de l'art, la biologie…). Chaque proposition artistique, unique et savamment argumentée, avait comme impact de déplacer sans cesse les repères sur la danse. Elle n'hésitait pas à mélanger différentes disciplines, à mettre en scène des corps atypiques et à questionner les codes esthétiques des générations précédentes. Katie Verstockt, historienne de la danse et journaliste, témoigne des conditions d'émergence de cette nouvelle génération de chorégraphes en Belgique dans les années 80 :

À leurs débuts, ces nouveaux chorégraphes n'avaient pas de scène. Aucun théâtre ne voulait montrer cette danse contemporaine. Le Ministère de la culture et les programmateurs disaient : « ce n'est pas de la danse, ces gens ne savent pas danser ». Alors les artistes ont cherché d'autres lieux, ils squattaient des maisons, des anciennes usines vides. Ils étaient logés dans des locaux avec des fuites quand il pleuvait et ils vivaient sans subsides. Les spectacles étaient donc créés dans des situations très précaires, dans des lieux sans électricité et sans chauffage. (...) C'est là que se sont passées les choses les plus intéressantes.3

L'institution a peu à peu reconnu ces démarches comme étant innovantes, lui donnant une place bien ancrée dans le paysage chorégraphique subventionné. Aujourd'hui, elle attend toujours de la danse contemporaine qu'elle soit innovante. 

Chaque continent, à chaque époque, connaît ses propres révolutions esthétiques remettant en jeu les codes établis. L'histoire de la danse est marquée par plusieurs ruptures entre les générations. De tout temps, les artistes « innovants » ont manifesté le désir de s'émanciper de cadres figeants, opérant ainsi des allers-retours entre l'institution, le milieu alternatif et l'espace public.

Le marché de l'art qui s'est développé ces trente dernières années en Occident, s'intéresse à toujours plus de nouveautés. Il semble finalement avoir instauré le code de l'inédit, celui qui assure une reconnaissance institutionnelle aux artistes. Ce code, inscrit dans la danse contemporaine presque comme une marque déposée, peut lui aussi paraître oppressant à un certain moment et freiner la création. 

 

 

L'inédit : un rien pour un tout

Pour l'Occident, la valeur esthétique s'articule sur l'individualité, l'artiste se doit d'être sujet d'exception se distinguant de tous les autres par l'origina-ité de son génie, ce dernier est censé tirer tout ce qu'il exprime de son fonds propre et ce qu'il propose dans ses œuvres doit impérativement être frappé du sceau de l'inédit. Christian Béthune4

Le philosophe Christian Béthune nous met face à ce que représente la modernité dans nos sociétés compétitives et arrivistes. L'artiste contemporain doit toujours se démarquer pour être reconnu. L'historienne de la danse Laurence Louppe, quant à elle, nous met en garde sur cet aspect banalisé de la création contemporaine dont le caractère d'inédit risque lui-même, à force d'être réitéré comme tel, de s'effacer.5

Cette mise en avant de l'inédit comme stratégie de communication est-il toujours objectif ? L'inédit fait pression, selon moi, sur le regard du spectateur mais aussi sur la créativité de l'artiste à qui l'institution peut dire « ça a déjà été fait », le classant au rang des oubliés. Comment se détacher de cette pression ? 

Pour le chimiste, philosophe et économiste français Antoine Laurent de Lavoisier (1743-1794) : Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme. Pour la danseuse américaine Isadora Duncan (1877-1927) :

L'homme ne peut pas inventer, il peut seulement trouver6. Révélée en Europe dans les années 20, cette pionnière de la danse dite « moderne » fait partie des héritages de la danse contemporaine en Occident. 

À travers ces deux visions, la danse contemporaine perd son caractère d'inédit, sans pour autant s'abstraire de sa singularité. Elle reste une danse d'auteur, témoin d'une pluralité d'intentions. Même si elle semble hors cadre, ne se reconnaissant pas dans une esthétique particulière, elle n'hésite pas à puiser dans le bagage des danseurs nourris de diverses techniques selon leur parcours (hip-hop, arts-martiaux, techniques de cirque, danse classique, orientale, africaine…). La particularité des esthétiques contemporaines réside dans une approche artistique questionnant le monde d'aujourd'hui à travers des concepts variés qui mettent en jeu le corps et ce qui existe déjà. Dans la création artistique contemporaine, on peut alors considérer l'inédit comme le résultat de l'expression de tout un héritage. Chaque nouveauté donne la possibilité de tirer des ficelles d'un continent à l'autre et d'une époque à l'autre, avant de s'affirmer unique dans un cadre institutionnel.

 

 

 

1. Contredanse asbl, née en 1984 à Bruxelles, a pour mission de soutenir le développement de l'art chorégraphique et préserver la mémoire de la danse par divers biais (un centre de documentation et d'informations, des éditions annuelles, un journal trimestriel, des formations, des colloques). La plupart des références citées dans cet article sont consultables au centre de documentation de Contredanse, 46 rue de Flandre, 1000 Bruxelles. Ouverts les mardis et jeudis de 13h à17h et le vendredi de 10h à 14h. www.contredanse.org 

2. Joëlle Vellet, « Les représentations sociales de la danse », Danse : Le corps en jeu, Paris : Presses Universitaires de France, 1992, p93

3. Katie Verstockt, propos que j'ai recueillis pour mon mémoire de recherche La place des danses dans la société et la nécessité d'une médiation culturelle à double sens, dans le cadre d'un Master en Médiation culturelle de l'art, Université d'Aix Marseille, 2013.

4. Christian Béthune, « Entre science et tradition cachée », Dossier improviser, in Mouvement n°68, mars-avril 2013, p 44

5. Laurence Louppe, Poétique de la danse contemporaine, Bruxelles : Contredanse, 2004, p 12

6. Isadora Duncan citée par Jacqueline Robinson, L'aventure de la danse moderne en France (1920-1970), Paris : Bougé/Chirion, 1990