Il est trop tard. Trop tard pour rattraper ce gâchis. Que de temps perdu. Je vais bientôt plier bagage. Partir là où chacun croit qu'il peut aller, rejoindre les miens, ceux qui m'ont tant donné. J'aimerais tant m'envoler le cœur plus léger, mes bagages chargés des plus belles choses à poser devant l'Histoire. Je n'emporterai que des valises lourdes de mes errements.

Tant pis pour moi. Que dire pour les autres ? Tous ceux qui ont cru en moi. Pour tous les gens de ce terroir, pour toutes les âmes qui longent ces canaux et leurs peupliers tordus ? Pour tous ceux qui ont coché inlassablement mon nom. Que de promesses oiseuses. Ne me dites rien, ne m'excusez pas, puissiez-vous juste m'oublier. Oui, c'est cela, m'oublier, même pas me pardonner, juste tirer un trait sur mon bref passage.

J'ai tout foiré. Je voulais tant être un grand homme. Je serais le "leader" de ce peuple rêvé des anciens. Je lui avais promis Byzance. Il brasserait ses richesses, bien replié sur son lopin de terre à l'abri des digues. Né sur la terre promise, il ne lui restait qu'à se barricader. J'ai attiré les nostalgiques d'un ordre dépassé. J'ai ferré les nantis qui regardaient seulement les diamants dans leur nombril en se fichant pas mal du peuple, de ceux d'en bas qui parlaient pourtant la même langue. J'ai séduit les peureux, ceux qui ont la Mercos dans le garage et que tenaille la peur de la panne. J'ai parlé aux innocents, à ceux qui n'avaient plus rien et certains m'ont cru. J'ai séduit les incultes, les adeptes du "y a qu'a" qui m'ont suivi. Que des promesses, que de paroles en l'air, que de phrases creuses. Je n'ai rien signé. J'ai juste prêché le faux, j'ai simplement caressé leurs peurs, j'ai seulement brassé leurs bas instincts jusqu'aux coudes. Je leur ai juste dit que ce n'était pas eux. Que c'était les autres. Et je n'ai rien lâché, jamais, c'était ma marque de fabrique, l'homme de fer.

Les bien-pensants, les intellos, les gauchistes, les socialos, les pacifistes, les passéistes, les wallons, les étrangers, tous ceux qui se sont mis au travers de ma route m'ont souvent reproché mes origines, mes anciens engagements, les fréquentations de mon père, les ennuis de mon grand-père. J'ai des origines disons...particulières. Les miens ont plus que fleureté avec la bête, ils lui ont plus d'une fois caresser la fourrure, le regard tourné vers les teutons. Ma garde rapprochée, quelques fidèles lieutenants, tisaient des liens pour le moins troubles. Je les ai attirés, ils avaient peur des autres, des inconnus, des contestataires, des sages, des hommes pour qui la nuance est reine. C'étaient des gars sûrs, des femmes d'engagement, je n'avais besoin de rien d'autre. Je n'avais besoin... Si seulement j'avais compris, si seulement j'avais voulu écouter, si au moins j'avais eu d'autres amitiés, si seulement je m'étais attaché à des gens de valeur, si j'avais ouvert d'autres livres.

Il y a d'abord eu la langue. C'est l'essence de mon histoire, le ferment de mon engagement. Cette langue que mon peuple a dû trop longtemps tourner vingt fois dans sa bouche. Sauf que je n'ai pas connu cette période. Je retardais de deux guerres, je tapais en pure perte sur un clou enfoncé depuis tellement longtemps. Ce peuple pouvait depuis belle lurette tirer la langue quand bon lui semblait. Je voulais l'indépendance de mon carré de polders. J'en étais obsédé, comme une névrose. Pourquoi faire ? Pour séduire qui ? Pour les gens qui s'y mouillent les pieds ou pour moi-même ? Pour pouvoir bomber le torse devant mes aïeux, fier du devoir accompli, une fois le moment venu ?

La langue ne me suffisait pas. Il y avait l'autre, les AUTRES ! Tous ceux qui ne parlent pas comme nous, ne pensent pas comme nous, rêvent d'autres choses, ne nous ressemblent pas tout à fait. Ceux qui bousculent les idées, les images, les clichés. Ceux qui réfléchissent, qui mettent de la nuance dans le noir et blanc des idées. Dès que j'ai eu quelque pouvoir dans ma bourgade sur les rives du grand fleuve, j'ai pu montrer de quoi j'étais capable. Montrer de la force, du caractère. Sale temps pour les homos, opgepast immigratie, branle-bas de combat dans la culture. La culture, cet éternel flambeau que brandissent les contestataires. L'immigration ! Je m'en suis régalé. J'ai tout mélangé, j'ai foutu la trouille à plein de gens. Des pauvres soukeleirs qui fuyaient les bombes transformés en une phrase assassine en dangereux immigrés qui venaient pour toujours prendre le pain de notre bouche, le cimeterre entre les dents. J'ai pris la plume, sans honte, pour partiellement effacer ce que tant de gens avant moi, de 1864 à 2005, avaient patiemment rédigé à Genève pour le bien des hommes. Comme si pour une raison bizarre le monde ne pouvait plus faire face, comme si Aylan, lors d'une petite escapade en famille, était mort pour s'être imprudemment penché au bastingage.

Il me fallait aller plus loin, on ne rallie pas sur la seule peur des autres. Il me fallait de l'assise, du sérieux, du technique. Je suis devenu un vrai néolibéral, un Chicago boys, quand tout le monde commençait à s'en détourner. Je retardais d'une guerre, comme d'habitude, comme toujours. Je n'ai jamais bien compris ces matières, j'ai fait confiance au VOKA1, j'ai mis des patrons et des boutiquiers à la manœuvre des réformes économiques et sociales. Je ne me suis pas posé de questions, je n'ai pas pensé au "qui gagne ? Qui perd ? Tant pis pour les laissés pour compte, les exclus, les malades, les chômeurs, tous ceux qui un jour ont perdu.

J’ai gâché une belle opportunité. Il y avait une place à prendre. Les partis traditionnels étaient perdus dans un monde déboussolé. Les repères s'effondraient. Il fallait un visionnaire, un tribun qui retrousse ses manches, qui ose parler sans ambages des vrais problèmes de son temps, de la technologie qui galope, des valeurs qui s’érodent dans le climat qui s’emballe, du travail qui tue, du travail qui fout le camp, des mômes qui s'appauvrissent jour après jour, de l'avenir qui s'éloigne à chaque pas en avant.
Je n’ai choisi que la facilité. Je n’ai proposé qu’à quelques-uns de se replier sur leurs acquis, comme les poilus dans les boyaux de la mort,  en affirmant à tous que c’était la seule solution.

Pourquoi tant d'errements ? J'étais pourtant "de Slimste mens"2. Tous les hommes politiques mettent leurs peurs, leurs croyances, leurs valeurs et leurs acquis dans les projets qu'ils portent. Les uns y ajoutent la faconde, parfois de la roublardise et de la malhonnêteté, tous y mettent une bonne dose d'énergie, celle qui les porte, de soirées en kermesses, de débats en congrès, de réunions en meetings, de défaites en victoires. Les gens prennent ou ne prennent pas, adhèrent ou ne marchent plus. J'avais cette énergie, j'avais mes convictions. J'étais un tribun. Une idée, un micro, une situation et je vous emballais tout cela dans un paquet cadeau. Il ne fallait cependant pas l'ouvrir. On n'y trouvait que l'approximation, la peur, la haine, le rejet et l'exclusion prêts à s'en échapper, comme les maux dans la boîte de Pandore. Et encore, cette dernière avait gardé l'espérance.

Je vais bientôt retrouver mes ancêtres. Je ne leur dirai rien. Je leur dois beaucoup. Ils m'ont donné la force, le courage, l'entêtement. Pourtant, si les mains qui me guidaient, enfant, avaient pu m'emmener plus loin que la tour grise de l'Yser3, si on m'avait bercé avec d'autres comptines que le Vlaamse Leeuw4, j'aurais pu être un grand homme, un de ceux que l'histoire encense. Ceux qui tendent leurs bras, qui rassemblent, qui illuminent leur peuple de leurs idées généreuses. Qui ouvrent le rideau sur le théâtre de l'avenir. J'ai dit un jour "La communication politique ne supporte pas la nuance, la communication scientifique se nourrit de nuances"5. Tout était là. C'était mon crédo. Retirer la nuance à la communication politique, c'était basculer dans le poujadisme, c'était nager dans le populisme. Je n'ai pas hésité.

 


1. VOKA : Vlaams netwerk van ondernemingen, réseau d'entreprises flamand.
2. De Slimste mens : l'homme le plus intelligent. Emission notamment diffusée par la VRT, chaîne publique flamande.
3. La tour de l'Yser est un monument aux morts en hommage aux soldats flamands tués durant la première guerre mondiale. Il est aujourd'hui un lieu de pèlerinage pour les nationalistes flamands et pour l'extrême droite.
4. Vlaamse Leeuw : le Lion des Flandres, hymne officiel de la Flandre.
5. Wikipedia