Qu'est-ce que la participation ? Difficile de répondre à cette question à partir d'un tour d'horizon des espaces et des projets qui recourent aujourd'hui à cette notion. Elle indique la tenue de réunions publiques dans le cadre d'un plan de rénovation urbaine ou d'une définition de budget, la constitution de collectifs de vigilance et de surveillance, les conseils et comités de tous ordres (de quartier, des enfants, des jeunes, des aînés, des personnes handicapées, des associations et parfois même « des sages »), l'ouverture d'espaces numériques de discussion ou de commentaires, l'implication dans un groupe d'achat commun ou un atelier de réparation de vélos, l'organisation d'un pique-nique entre voisins ou d'une parade, l'exposition de quelques œuvres par des artistes amateurs ou le partage de processus créatifs avec des professionnels... « et plusieurs ratons laveurs » : s'il était question de poésie, on rendrait hommage à Jacques Prévert.


Pas facile de s'y retrouver tant les écarts sont grands entre toutes ces propositions réunies sous le même mot, « parti-cipation ». A première vue, les dictionnaires ne nous aident pas à cerner plus précisément la notion : la participation y est définie comme « action de prendre part activement à quelque chose ». C'est large. On comprend que les projets qui mobilisent cette catégorie partent en sens divers. Mais cette définition n'est cependant pas insignifiante.

Littéralement, prendre part requiert une prise, une implication effective, un engagement personnel. Prendre part suppose de s'investir comme une partie contribuant à quelque chose de plus vaste, de partagé avec d'autres. La participation nécessite donc toujours d'agir en commun, de se coordonner mutuellement, de se gouverner collectivement. Apparaissent ici des questions de pouvoir, d'émancipation, de domination… qui indiquent que l'idée de participation contient inévitablement une dimension politique.

La participation, si facilement invoquée aujourd'hui, est d'ailleurs souvent assortie de l'adjectif « citoyenne ». Les projets qui s'en réclament partageraient alors une orientation démocratique et considéreraient les personnes comme des citoyens (et non comme des clients, des usagers ou des spectateurs, par exemple). Pourtant, lorsque ces projets sont présentés, outre leur prétention hypocrite à l'inclusion de tous et à l'ouverture totale1, la plupart revendiquent ne pas faire de politique. Mais alors, de quoi s'agit-il ?

Nous pensons que ce qui se glisse aujourd'hui derrière l'étiquette « participation citoyenne » doit être mis en doute, questionné, discuté. Dans ces expériences dites à la fois citoyennes et apolitiques, quel projet politique, précisément, passe en sous-main ? Malheureusement, les horizons visés et valeurs défendues dans la plupart de ces espaces n'ont plus grand-chose à voir avec l'idéal démocratique. Ces horizons et valeurs sont d'ailleurs partagés avec d'autres projets participatifs, qui ne prétendent pas à cette orientation citoyenne, comme le management participatif2.


Participation = responsabilité individuelle ?
Commençons à gratter le vernis de cette façade en identifiant, avec Jean-Louis Genard, la conception particulière du participant qui sous-tend l'immense majorité de ces espaces :
« Pour prôner un élargissement de la participation, il faut bien admettre que les acteurs appelés à participer disposent de certaines capacités et compétences à la fois cognitives, celle d’énoncer des arguments par exemple, et éthiques, celle d’écouter l’autre, celle de saisir la différence entre bonne et mauvaise foi..., nécessaires au bon déroulement et à la crédibilité des scènes participatives »3.

En outre, on considère généralement que, pour être activées, ces compétences à participer convenablement requièrent que les personnes concernées se comportent comme des êtres responsables, fassent preuve de « bonne volonté ». Cette appréhension des êtres humains par leurs compétences et leurs volontés individuelles, ça vous fait penser à quelque chose ?

Les sciences sociales, tout au long de leur histoire, ont dénié l'ancrage individuel de ces capacités et volontés, en les rapportant plutôt à des positions dans un espace social, où certains en dominent d'autres. Mais aujourd'hui, plutôt que de domination, on parle souvent de fragilité, de vulnérabilité, d'épuisement, de fatigue. Les pouvoirs publics vont alors presser ceux qui sont dans cet état de passivité d'en sortir, de récupérer leur autonomie et leur respon-sabilité (comprenons rétablir des individus actifs et performants sur le marché du travail). Au contraire de l’État-Providence s’appuyant sur un principe d’octroi de droits collectifs, les prestations de l’État Social Actif sont réservées à ceux qui se montrent disposés à « faire des efforts ». L'accès à l'aide sociale (mais aussi aux soins, à l'éducation et à la culture) est conditionné à certaines capacités et/ou volontés individuelles des personnes.

Les projets qui se réclament aujourd'hui de la participation (citoyenne ou non) nourrissent donc une visée politique, souvent passée sous silence et néanmoins pesante, celle « d'un monde fondé sur l'autonomie individuelle », pour reprendre les mots de Luca Pattaroni. Mais cette exigence d'autonomie, autant que celle de responsabilité qui la suit généralement, ne pèse pas du même poids sur tous les citoyens : c'est à ceux qui sont les plus éloignés de la parole publique – qu'on les nomme dominés, faibles, exclus, sans-voix… – que s'adressent généralement les projets participatifs, considérant que « les autres » (ceux qui occupent des positions dominantes) n'en ont pas besoin pour se faire entendre. Ce qui n'est sans doute pas faux mais revient à inviter ces « autres » à ne pas endosser leur statut de citoyen en-dehors des élections4.


Regard sur les origines de la participation citoyenne
Faut-il alors dénoncer tous les projets visant la participation et la citoyenneté ? Évidemment, non. Aujourd'hui comme hier, certains projets participatifs sont porteurs d'autre chose. Pensons à la démocratie athénienne, à la démocratie directe dans certains cantons suisses dès le XVIIe siècle, à la Commune de Paris, aux conseils ouvriers des premières heures de la révolution soviétique et à ceux qui ont vu le jour en Allemagne et en Italie, aux communautés anarchistes espagnoles au milieu des années 1930, au mouvement étudiant et ouvrier de la fin des années 1960, aux Groupes d'Action Municipale français…

Observons ce qui est sans doute, en Occident, le moment inaugural de la participation citoyenne : la démocratie athénienne au Ve siècle avant J.-C. Il faut être clair, cependant : si cet épisode de l'Histoire nous rappelle aujourd'hui le sens politique de la participation citoyenne, ce n'est pas dans sa mise en œuvre historique (exclusion des femmes et des esclaves, accès effectif au pouvoir possible seulement pour les riches...) mais dans sa formalisation philosophique donnée par Platon5.

En très bref, voici le raisonnement : la démocratie, selon son étymologie grecque, est le régime politique qui donne le pouvoir au peuple. Pour qu'il y ait véritablement démocratie, il faut donc que tous les habitants du territoire aient accès au pouvoir. Il ne suffit pourtant pas de le dire pour que ce soit réalité. Ce principe d'inclusion de tous reste un vœu pieux s'il ne s'accompagne pas de conditions, à réunir absolument.

Ainsi, les besoins socio-économiques de base doivent bien sûr être rencontrés, pour garantir la survie de tous. De plus, l'adhésion de chacun au principe même de ce régime politique est nécessaire : il faut accepter de jouer le jeu. Enfin, tous sont réputés a priori capables d'exercer le pouvoir politique mais, pour que cette capacité devienne effective, les citoyens ont le devoir de se former. Nous y voilà : pour que ce régime politique du pouvoir par le peuple qu'est la démocratie puisse fonctionner, il faut que le peuple soit en mesure de participer à l'exercice du pouvoir et le fasse. Telle est la nécessité de la participation citoyenne en démocratie.

Ceci nous rappelle que la mise en place d'un dispositif de participation citoyenne n'est pas destinée à faire plaisir aux gens, à leur apporter de la reconnaissance ou à les flatter en leur donnant (vraiment ou non) de l'importance, à les dynamiser ou à les activer. La participation citoyenne atteste plutôt la prise en charge de l'exercice du pouvoir par les citoyens et donc l'effectivité de la démocratie elle-même.

Concrètement, chaque citoyen a le droit de choisir de participer ou non. Mais la démocratie, elle, a impérativement besoin que les citoyens participent. Une démocratie où les gens ne participent plus à l'exercice du pouvoir devient, dans les faits, une oligarchie : le pouvoir est aux mains du nombre réduit de ceux qui ont envie de l'exercer personnellement et les institutions démocratiques (les élections, par exemple), réduites à n'être que des mécanismes vides de sens, sont délaissées par les citoyens.


Pour conclure
Ce regard dans le rétroviseur ne vise pas un retour aux sources qui négligerait les spécificités du contexte contemporain et des contraintes qu'il impose aux projets participatifs. Nous invitons plutôt à une forme de vigilance quant à l'horizon de la citoyenneté. Certes, souvent pour de bonnes raisons, ceux qui mettent en place des projets participatifs peuvent avoir d'autres objectifs que la pratique de la démo-cratie. Mais le caractère aujourd'hui incontournable, en même temps que le flou installé (et entretenu ?) autour de la notion de participation6, produisent une inflation dans laquelle plus personne ne voit clairement ce que veut dire « participatif ». Et le projet politique qui fonde la démocratie s'y dissout dangereusement.

Or, les associations reconnues en éducation permanente ont précisément pour mission de soutenir et de développer la dimension politique de la participation citoyenne : assumer et encourager un rôle critique à l'égard des pouvoirs publics, réfléchir sur et occuper l'espace public, mettre en place des lieux d'échange et de nouvelles définitions des façons de vivre ensemble… Ce n'est pas seulement une idée, cela doit s'engager dans des pratiques expérimentales et être animé par des volontés de changements institutionnels et de politiques publiques. Et toutes ces activités ne sont pas chasse gardée de l'éducation permanente telle qu'elle est définie par décret, évidemment.

Une démocratie où les citoyens participent effectivement au pouvoir est un régime politique où les gens peuvent non seulement s'exprimer, mais faire entendre leurs voix, même pour dire des mots qui fâchent ou pour donner un coup de pied dans la fourmilière. Dès lors, à nos yeux, un projet citoyen participatif prend particulièrement sens s'il contribue à permettre des modes d'expression politique qui, sinon, resteraient inaudibles et impartageables.

Il reste que la confusion ambiante sur tout cela place les travailleurs de l'associatif en charge de conduire ou d'animer les dispositifs en question dans une si-tuation pour le moins inconfortable. Dans de nombreux cas, s'ils prennent réellement en compte la dimension politique de la participation citoyenne, ils risquent bien d'effaroucher une partie de leurs publics, sinon leurs instances : « on a annoncé "participatif", mais faut pas exagérer et faire fuir les gens… ». Et s'ils capitulent sur ce front, leur rôle quant à la dimension participative des projets se résume souvent à être rendus responsables
(tiens, tiens !) d'y rassembler un nombre suffisant de personnes et de les motiver pour les « garder » jusqu'à la fin du dispositif.

Participation : le terme a aujourd'hui la cote et il est dans toutes les bouches, au risque de perdre sens. N'attendons toutefois pas que la mode passe et qu'on le mette au rebut : ce serait très mauvais signe pour nos démocraties, déjà menacées.

 

 

 

1. Question abordée dans une étude récente du CESEP en 2014, intitulée « Persona non grata. Au seuil de la participation » (M. Berger et J. Charles).
2. Question abordée dans une autre étude du CESEP, en 2013 « Les conditions de la participation, marqueurs de la vulnérabilité du participant » (J. Charles).
3. « De la capacité, de la compétence, de l’empowerment, repenser l’anthropologie de la participation », Politique et Sociétés 32, no 1 (2013): 43-62.
4. A titre d'exemple, il est devenu légitime d'imposer des cours de citoyenneté dans les programmes d'alphabétisation alors qu'il n'y en a pas trace dans le cursus universitaire des ingénieurs, des médecins et de tant d'autres...
5. Dans son dialogue intitulé Protagoras.
6. On peut dire la même chose, d'ailleurs, de l'adjectif « citoyen »...