Sur base d’un entretien avec Josep Rafanell I ORRA

 

Au départ, une question : dans notre société, de plus en plus organisée comme un espace de gestion, de contrôle et de contraintes, quelle place est laissée à la politisation des questions ordinaires et à l’initiative populaire ? Autrement dit, quels sont les interstices où le réel peut encore être envi-sagé dans ses dimensions plurielles et réaménagé sur base de nos aspirations collectivement définies ? Mis en débat lors de l’édition 2014 du Festival des Libertés, ce questionnement aboutissait logiquement à dépasser ce cadre ponctuel et à prolonger la réflexion par la mise sur pied d’un atelier d’enquête politique. Nous avons rencontré Josep Rafanell i Orra1, qui, en collaboration avec Juliette Beghin de Bruxelles Laïque, accompagne depuis avril 2015, le développement de ce processus. Psychologue clinicien, il a beaucoup travaillé dans les institutions sociales et l’articulation entre soin et politique fait, depuis longtemps, l’objet de ses réflexions et de ses pratiques.
Pourquoi ce choix d’un atelier d’enquête politique ? Quelle est son intention et comment se met-il en place ? Ce sont les questions que nous lui avons posées.


L’enquêteur embarqué
D’abord notre intention était de sortir des réflexions très programmatiques construites à partir d’énoncés qui se trouvent en surplomb d’une situation. Nous ne voulons pas adopter une position de recul critique où le sens est donné par une personne extérieure qui décrypte, interprète, classifie et parfois même définit ce que les autres vivent. Nous voulons plutôt trouver un moyen d’approcher l’expérience. Partir de ce que l’on vit et de comment on fait sentir ce que l’on vit. Au départ d’une situation donnée, ce qui nous intéresse, c’est de dégager les zones de partage. Aller voir en quoi cette si-tuation nous parle et ce qu’elle nous fait dire. A quoi elle nous rend sensible ? Dans ce processus d’approche, l’enquêteur est forcément impliqué dans la situation. Il vient avec ses expériences, ses idées, ses sensibilités, ses affects. Toute sorte d’éléments qui sont aussi mis en jeu dans la situation et participent également à construire le récit.
C’est à partir de cette narration réciproquement, collectivement formulée et adressée à d’autres que s’installe le partage. Au départ d’une situation vécue et de sa relation (dans les deux sens du terme) à d’autres personnes, s’échangent diverses manières de penser ce qui est vécu et diverses manières d’éprouver ce qui est pensé. Il y une logique de transmission de ces choses qui nous ont affecté, qui nous ont fait penser. Progressivement, s’élabore la construction commune mais non homogène qui pourra à son tour circuler et se raconter à d’autre gens.


Et si on demandait aux gens ce qu’ils vivent ! ?
Nous parlons aussi d’un processus d’enquête « politique ». Politique ici signifie retrouver de nouveaux régimes d’existence de l’expérience. Nous voulons éviter de qualifier telle ou telle expérience, de la classifier dans tel ou tel registre. Ce qui, en somme, revient à dire aux gens ce qu’ils vivent ; à leur dire ce qu’ils sont ; à les déposséder. Notre présupposé est que les gens quand ils se racontent savent de quoi ils parlent. Et que ces expériences nous parlent autrement du monde que nous vivons.
Prenons le cas des entendeurs de voix2. A la suite d’une rencontre3 entre un psychiatre et une entendeuse des voix, diagnostiquée schizophrène.. le travail avec ces personnes dites atteintes d’hallucinations auditives, a été envisagé autrement. Jusque-là ces gens se voyaient désignés comme psychotiques et, en fonction du syndrome qui leur était attribué, se voyaient appliquer une série de pratiques : médicamenteuse, asilaire ou disciplinaire et tout un tas de présupposés qui variaient en fonction de l’école théorique du clinicien. Forcément, être diagnostiqué « psychotique » et se faire neuroleptiser pendant 10 ou 20 ans, induit une autre manière de penser sa propre existence. Les psychiatres ont alors demandé à ces personnes de qualifier elles-mêmes ce qu’elles vivaient. Ils ont proposé à ces gens de voir si, au lieu « d’écraser » les voix, ils pouvaient se mettre en rapport avec elles. Des groupes se sont créés et se sont mis à dialoguer entre eux pour dire ce qu’ils vivaient. Pour certains, entendre des voix étaient très angoissant ; pour d’autres, c’était aidant. Toute une série de positions sont apparues, chacune avec leur singularité. C’était une manière de faire exister autrement l’expérience au-delà de la seule explication psychopathologique ; une manière de la sortir d’une interprétation extérieure et univoque. Pour les entendeurs de voix, cette réappropriation non seulement leur donnait plus de force pour discuter des protocoles auxquels on les soumettait mais les mettait également dans un rapport plus égalitaire aux soignants ; et dans certains cas, leur permettait de s’en passer. Donner accès à d’autres registres d’intelligibilité, susciter une lecture plurielle des événements et des expériences, voilà, à notre mesure, notre intention avec ce processus d’enquête politique.


Création d’espaces polémiques
Naturellement, susciter une lecture plurielle de la réalité et mettre à jour de nouveaux registres d’existence revient à créer un espace de conflit avec les institutions chargées, au sein du corps social, de ce que Jacques Rancière appelle « la police » c’est-à-dire un système de gestion, de classification des places. Dans ce contexte-là, se réapproprier une capa-cité à qualifier son registre d’existence et refuser l’attribution de telle ou telle place ou étiquette, introduit du désordre dans une représentation classifiée des identités, installe un processus de désidentification.
Et nous les travailleurs sociaux nous sommes en plein dans ces mécanismes-là. Il serait faux de prétendre que nous sommes les rouages d’une grande machine de domination. Je pense même qu’il y a un souci sincère dans le travail de soin et d’accompagnement réalisé, et qu’un vrai appétit pour les rencontres existe. Il n’empêche que, la plupart des institutions pour lesquelles nous travaillons produisent cette forme d’assignation des gens à certaines places et que ce mouvement est renforcé par des logiques de contrôle de plus en plus disciplinaires.
La situation des chômeurs est à cet égard éclairante. Le demandeur d’emploi qui n’établit pas les preuves suffisantes de sa recherche d’emploi, même s’il s’agit d’un emploi pourri où il bossera pour des clopinettes ; s’il ne montre pas cet élan à s’intégrer dans la place qui lui est désignée, sera considéré comme un asocial, comme quelqu’un d’anomique.
Et des travailleurs l’encadrent, lui rappellent qu’il faut trouver du boulot alors qu’on sait qu’il n’y en a pas pour tout le monde. Ces travailleurs-là, obéissent à une logique qui n’a aucun sens, même d’un point de vue strictement gestionnaire. Simplement, il faut maintenir les gens en tension.


Entre failles et marges créatives
Encore une fois, je ne dis pas que tout est à jeter dans ces dispositifs-là. Mais il faut bien reconnaître que beaucoup de travailleurs dans les secteurs de la santé ou du social sont coincés dans des dispositifs qui ne leur conviennent pas vraiment. Des dispositifs qui créent beaucoup d’impuissance pour les personnes qui sont dedans, y compris pour celles qui sont censées les organiser. Mais le formuler comme ça, par le simple exercice d’une pensée théorique ne fonctionne pas. D’abord parce que cette pensée en surplomb tend à figurer la réalité à la place des gens et ce faisant, participe plus à écraser, à figer qu’à faire émerger des choses nouvelles. 

C’est pour cela qu’il est vital d’inventer de nouveaux dispositifs et d’éclairer ceux qui existent déjà. Dans un cas comme dans l’autre, ils ont recours à de nouvelles manières d’organiser la relation avec les autres, à de nouveaux rapports entre les individus et surtout à de nouvelles formulations du lien politique qui passent par la prise en compte et l’exploration sensible de réalités hétérogènes. De telles expériences émergent ici et là. Elles installent de la résistance. Ici, elles sont le fait de gens qui travaillent seuls avec des bouts de ficelles et sans faire trop de bruit pour qu’on leur fiche la paix. C’est une manière de faire effraction dans les dispositifs de contrôle, une manière d’en exploiter les brèches. Là, elles sont à la marge, dans des zones qui échappent au maillage des institutions. Elles sont le fruit d’alliances inattendues ou de collectifs de circonstance. Elles sont des lieux d’expérimentation où se rejoignent des expériences différentes qui se mettent côte à côte non pas parce qu’elles sont exemplaires ou merveilleuses mais parce qu’en nommant leur propre singularité, elles aménagent une possible rencontre ; elles instaurent de nouvelles formes de communautés.


Le degré de résonnance …
Ce sont des points de vue situés, incarnés, et donc pluriels que ces nouveaux types de relation font apparaître. Quand je suis face à un usager de drogues qui revendique sa consommation de substances illégales et en connait le risque et qui du coup se confronte aux institutions qui le rangent dans une catégorie juridico-légale (délinquant, déviant) ou psychopathologique ; dans cette situation, si je ne veux pas d’emblée écraser toute chance de partage, je dois trouver quelque chose qui nous permette d’entrer en relation et qui ancre nos échanges. La résonance entre les personnes est un facteur déterminant dans la création de ces nouveaux dispositifs ; tout autant qu’elle est indispensable à la mise en collectif d’expériences singulières. Et sur base du même principe que des personnes se rassemblent en collectif en opposition avec les institutions qui classifient leur existence ; la multiplication de lieux alternatifs et leur mise en réseau est une manière de résister un peu à la codification de l’espace métropolitain où la seule chose qui importe est la circulation de la valeur. Du reste, être dans une logique de résonance fait aussi partie de nos intentions avec cet atelier d’enquête politique. Etre un lieu de mise en présence, de mise en réseau d’expériences alternatives et d’horizons nouveaux. Recréer des liens et par ricochet toucher les gens d’à côté qui ont envie de savoir que c’est possible. Par exemple, aujourd’hui nous avons rencontré Maxime qui est travailleur du sexe. Il nous a raconté comment s’est créé l’espace collectif4 par lequel ces travailleurs peuvent dire autrement leur profession. Ce qui leur permet de problématiser leur expérience comme quelque chose qui n’est pas forcément de la joie mais qui peut être assumé s’il n’y avait pas cette pression disqualifiante de l’activité prostitutionnelle (qu’il appelle la putophobie). Ce qui leur permet aussi de dénoncer la logique compassionnelle ou pire délinquante qui est souvent plaquée sur la prostitution. Aujourd’hui on a créé un lien. Maxime, on va le revoir. Il va raconter cette histoire ailleurs. Des gens vont entendre ce jeune homme plein de finesse qui dit des choses intéressantes et cela va changer des perspectives. Il faut d’ailleurs remarquer à quel point ce qu’il dit raisonne avec la question des usagers de drogues et la logique prohibitionniste. Ce lien-là, il faut le reconstituer. C’est un espace dans lequel on commence à se dire que c’est possible. Après on espère qu’une logique de propagation se met en œuvre.


… et de pluralité
C’est l’autre élément indispensable à ces nouveaux dispositifs. C’est vrai qu’on est parti d’un récit à la première personne parce qu’on veut susciter quelque chose qui soit de l’ordre des affects, pour ne pas que les gens se coincent dans la tentative de faire un bel exposé théorique avec tous les côtés inhibiteurs que cela comporte. On voulait aussi éviter le côté « je fais le beau », je montre que je réfléchis comme tout le monde ; ce qui éloigne de l’expérience. Partir du sen-
sible, des affects, est un choix délibéré. Il n’est évidemment pas question d’éviter de penser mais nous voulons susciter une pensée qui pense aussi le ressenti. Et puis, il y a ce passage entre individu et collectif qui est résumé dans ce qu’on appelle le transindividuel collectif. C’est une formule un peu compliquée mais qui convient bien pour dire ce moment qu’est l’individuation. C’est-à-dire ce moment où l’individu s’individue, c’est-à-dire où il se reconnait parce qu’il est dans le rapport aux autres, parce qu’il est dans la relation. C’est l’attention portée à la relation qui nous permet de créer des collectifs plus porteurs. C’est d’ailleurs la différence fondamentale entre le collectif transindividuel et le collectif politique. A un moment donné, le collectif politique devient toxique, je pense, parce qu’il manque d’hétérogénéité. Alors la logique idéologique te bouffe les idées, parce qu’elle doit être vérifiée par l’action en permanence. Et ça se transforme en une sorte d’absolutisation de l’agir. 

Je pense que cette dimension de pluralité est très importante. Mais attention veiller à la pluralité, cela ne veut pas dire être consensuel, on peut être dans la pluralité et pas dans une logique de consensus. On crée des diffractions, des antagonismes, de la polémique. Etre pluraliste, c’est juste avoir de l’appétit pour la diversité dans le monde. Et le prix à payer pour la politique, ce n’est pas d’écraser la pluralité.

 

 

 

Références bibliographiques :
- « La métropole et ses marges de manœuvre : enquêtons ensemble », Josep Rafanell i Orra, in Echos (Revue trimestrielle de Bruxelles Laïque), n°87, Décembre 2014
- « Prendre soin de nos manières de faire collectif », Josep Rafanell i Orra, in Echos (Revue trimestrielle de Bruxelles Laïque), n°90, Octobre 2015

 

 

1. Josep Rafanell i Orra est psychologue clinicien. Il est notamment l’auteur de : « En finir avec le capitalisme thérapeutique. Soin, politique, et communauté ». Editions La Découverte, Paris, 2011
2. Pour plus d’informations sur les entendeurs de voix en Belgique :
www.rev-belgium.org
3. Cette rencontre à lieu à Maastricht, à la fin des années 80, entre Marius Romme (psychiatre) et de Patsy Hague (une de ses patientes), à laquelle s'est joint très vite Sandra Escher, une journaliste
4. Pour plus d’informations sur les collectifs de travailleurs du sexe :
en Belgique https://www.facebook.com/UTSOPI-972139689512177/
En France http://strass-syndicat.org/