Sur base d’un entretien avec Christine MACHIELS

 

Entre l’histoire officielle et les mémoires collectives, il y a de nombreuses formes de récits dont la nature et le contenu varient en fonction du groupe dont ils sont issus, de leur support et de leur mode de diffusion. Dans le cadre de ce dossier, il nous a semblé cohérent de nous pencher sur la mémoire collective propre aux résistances sociales et aux combats politiques. Dans cette perspective, nous avons rencontré Christine Machiels qui est historienne et directrice du Carhop1. Comment se constitue la mémoire d’un groupe, dans ses dimensions sociale et politique ; comment se transmet-elle ; peut-elle être un outil de compréhension des réa-lités actuelles ; et de son observation, quels enseignements peut-on tirer ? Ce sont ces questions qui ont servi de fil conducteur à notre entretien.


Un travail de récolte et de comparaison
La mémoire ouvrière et la mémoire collective sont au cœur du projet Carhop puisqu’il naît à la fin des années 70, d’une initiative des « équipes populaires » qui mettent sur pied des cellules de mémoire ouvrière aux quatre coins de la Wallonie (Jumet, Verviers, Seraing). Avec l’idée de récolter la mémoire des acteurs et des actrices de terrain, certains de ces récits ont permis le lancement de la collection « Les travailleurs témoignent ». Le travail réalisé par la cellule de Seraing a donné lieu à une réflexion sur les événements de 1886 et s’est poursuivi par une exposition et une publication « 1886 -1986, Des travailleurs témoignent » dont l’intention était d’apporter un éclairage historique aux questions posées par la crise et d’établir des éléments de comparaison avec 1886, une période de fortes révoltes sociales en Belgique. Les émeutes de 1886, d’abord très durement réprimées, ont ensuite abouti à une enquête sur le travail industriel et les conditions de vie de la classe ouvrière. Le but était de vérifier dans quelle mesure ces éléments d’enquête étaient transpo-sables 100 ans plus tard et dans ce cas, quelles auraient été les revendications des travailleurs. Les projets que le Carhop mène aujourd’hui consistent à partir de la réalité des travailleurs pour qu’ils puissent se réapproprier leur histoire, au titre de témoins et d’acteurs. Je parle de réappropriation parce que cette histoire est souvent confisquée. A l’échelle d’une usine par exemple, c’est le plus souvent « l’histoire officielle » qui domine. Produite avec des archives économiques, elle retrace la destinée de l’entreprise. Notre travail consiste à retisser le fil sur base de la réalité des travailleurs et de ce qu’ils ont vécu. Cette réappropriation peut d’ailleurs avoir une portée plus large. C’est notamment le cas lors d’une faillite. Le travail de récolte et de diffusion des témoignages sert à établir le rapport entre la tragédie personnelle vécue par chacun des travailleurs et la logique économique qui est à l’œuvre. Il y a là un lien qui se fait entre un niveau individuel et un niveau plus sociétal, plus macro.


Pour éclairer les luttes et les acquis
Nos missions sont à cet égard très articulées puisque nous réalisons d’une part un travail de récolte de la mémoire. Principalement, une mémoire qui se dit parce que l’histoire des travailleurs repose sur assez peu d’écrits. Avec en corollaire, la réalisation d’un travail de conservation et de valorisation de ce qui est un patrimoine culturel à part entière. D’autre part, sur base de cette trame historique, nous réalisons un travail de compréhension des trajectoires sociétales actuelles. D’un côté, nous sensibilisons les travailleurs et les militants à conserver des traces. Ce sont autant de jalons qui permettront de suivre l’histoire sociale de leur usine ou les luttes dans lesquelles ils se sont impliqués. De l’autre, nous utilisons ce matériel pour travailler à la réappropriation de cette histoire-là et faire en quelque sorte le travail inverse c’est-à-dire tirer le fil chronologique qui éclaire le chemin parcouru grâce aux luttes sociales et les acquis engrangés par le mouvement ouvrier ; conquêtes qui sont aujourd’hui à défendre.


Royal Boch
Un exemple particulièrement illustrant est celui que nous avons mené trois années durant (de 2010 à 2012) à la faïencerie Boch à La Louvière. Au départ, le projet se lance suite à la demande de l’asbl Kéramis. Un musée, le « Centre de la céramique » s’installait à La Louvière. Il mettait principalement l’accent sur les aspects artistiques de la faïencerie et son administrateur délégué souhaitait y ajouter une dimension d’histoire sociale. Dans cette perspective, nous avons commencé une récolte de témoignages sur ce qui relevait du savoir-faire des ouvriers et ouvrières. Nous nous sommes trouvés à une période charnière puisque la faillite définitive date de 20112. Par la force des choses, nous avons récolté aussi le sentiment des travailleurs face à cette si-tuation. La parole est venue toute seule. En contexte de faillite, ces travailleurs avaient beaucoup de choses à dire y compris sur la sociabilité et sur la culture ouvrière au sein de la faïencerie. On a aussi eu des paroles dures de l’ordre de « vous nous mettez dans un musée ». L’idée était de produire un beau livre qui fasse la part belle aux témoignages de ces gens, à la parole des témoins et qui mette en valeur, en tant que patrimoine immatériel, l’histoire sociale de Boch dans tous ses aspects. Aujourd’hui, on est à la fin du projet et on a des pistes d’édition. A ce stade, l’évaluation n’est pas encore été réalisée mais on peut déjà dire que cette expérience est représentative à plus d’un titre. 

Notamment par la réflexion que cela a suscité sur nos démarches d’Education permanente


Une forte portée symbolique
D’abord, typiquement, on se trouve ici face à la production d’un autre récit, issus de témoins de première ligne, à savoir les personnes qui y ont travaillé et ont vu l’outil progressivement leur être enlevé. La réappropriation était d’autant plus nécessaire que l’entreprise avait volontairement, au gré des faillites et des directions successives, jeté ses archives. Les seules traces écrites qui restaient étaient celles que les travailleurs eux-mêmes avaient conservées.
De réappropriation, il s’agissait aussi dans la mesure où la construction du récit permettait aux témoins d’exprimer comment ils vivaient ces événements tragiques à la fois de manière individuelle mais aussi de manière collective. Dans le cas de Boch, le choc était d’autant plus douloureux que la faïencerie bénéficiait d’une représentation symbolique très forte, au niveau de la ville et de la Belgique mais aussi au niveau international. Le savoir-faire, la renommée, la noblesse du travail de la terre et de la céramique, tout cela y participait. La faïencerie Boch était porteuse d’un patrimoine largement intégré par ses travailleurs. Il y avait une fierté à travailler chez Boch. Une dimension symbolique très forte, renforcée par les politiques patronales qui avaient contribué à forger l’idée que l’entreprise ne pouvait pas disparaître. Les logiques paternalistes propres au 19éme siècle (avec la mise en place de toute une sociabilité autour de la création d’écoles de cités ouvrières, de chorales, de fanfares) avaient produit les mêmes effets. Les dirigeants avaient réussi au cours de son développement à faire adhérer les travailleurs à la logique de l’entreprise y compris quand il s’est agi d’introduire une dimension industrielle avec la mécanisation.


Un récit pluriel
Cette forte affiliation des travailleurs à l’entreprise nous a amenés à construire un récit pluriel. Parce que récolter la mémoire de travailleurs en réelle si-tuation de deuil impliquait beaucoup de nuance et de délicatesse. Nous ne pouvions, ni ne voulions contredire leur récit. D’autant plus que cela tient aussi à la nature du propos. Quand il s’agit de mémoire et de surcroît de mémoire collective, on produit un récit avec des souvenirs. On parle de l’époque où on a commencé à travailler, on avait 14 ans et même si c’était difficile ; si le travail s’apparentait parfois à du travail à la chaîne ; si les luttes étaient dures et les conditions de travail pénibles ; tout cela dans les témoignages était balayé d’un revers. C’était difficile mais on était jeune et on avait un savoir-faire, c’était de l’artisanat. Nous voulions faire la part belle aux témoins et entendre ce qu’ils disaient. Nous voulions aussi décrire les conditions dans lesquelles les gens devaient travailler avec une infrastructure qui n’avait pas été modernisée. A certains moments, cela nous a mis un peu en porte-à-faux entre cette mémoire collective et l’analyse critique qu’on voulait en proposer ; entre décrire quelque chose qui ressemble à un âge d’or et qui s’assimile pour ses témoins à de l’artisanat, et décrire le processus d’organisation et de division du travail qui était à l’œuvre depuis le 19ème. C’est la tension avec laquelle nous avons dû jouer. Voilà ce qui nous a amené à proposer un récit pluriel. C’est-à-dire que ces témoignages s’assimilaient effectivement à un autre récit et constituait un patrimoine immatériel important mais - et c’est là que l’historien intervient - qu’il fallait aussi le considérer à la lumière d’une logique industrielle qui s’étale sur plus d’un siècle (1841 – 2012). A partir de là, il devenait possible de relier les deux et d’éclairer d’une part l’évolution de l’entreprise sur base de logiques industrielle et sociale claires et d’autre part de monter les répercussions de ces logiques sur le monde ouvrier et sur les individus qui le constituent.


L’histoire à rebours
Pour aborder la question des enseignements que l’histoire nous permet de tirer, le plus simple est encore de partir de mon expérience concrète de formatrice et du trajet que je fais avec les personnes qui sont devant moi. Sur base de texte de la fin du 19ème siècle, c’est-à-dire à un moment où l’ouvrier n’a en gros aucun droit, je leur demande de se projeter dans le monde du travail de l’époque et de mesurer ce qui nous en sépare. D’abord, le premier constat que je fais, c’est que la connexion entre mouvement ouvrier, monde du travail et monde de la culture ne va pas forcément de soi. Le passage par l’histoire précisément permet de reprendre conscience d’avancées qui sont aujourd’hui tellement intégrées qu’on perd de vue qu’à une époque pas si lointaine, elles n’existaient pas. Je parle ici des grandes conquêtes du mouvement ouvrier (l’assurance, la durée du temps de travail, les congés payés). Ce cheminement permet aussi d’aborder des notions qui ont énormément évolué. La classe ouvrière aujourd’hui n’est plus forcément la même. Le rapport au travail, sa flexibilité, sa raréfaction ; tout cela a beaucoup bougé.


Droits politiques et droits culturels
De la même manière, la référence à l’histoire sociale et au mouvement ouvrier fait apparaître de manière éclairante les liens intrinsèques entre la démocratie culturelle et la démocratie politique et sociale. Sans droits culturels, le suffrage universel est inapplicable. Ce combat pour les droits culturels est présent dès le début du mouvement ouvrier. Sans doute pas formulé de cette manière, mais tout de même, l’instruction obligatoire et à la suite la formation des adultes, sont les premières mesures concrètes réclamées. Pour nous, les acteurs de l’éducation permanente, il est essentiel de nourrir et de rappeler sans cesse cette connexion entre droits culturels et droits politiques parce qu’elle est à la charnière avec d’autres luttes et particulièrement celle du temps de travail, de sa réduction (le temps de loisir, le temps de formation et le temps destiné à s’émanciper) et celles des politiques à l’emploi. Toutes ces raisons me font dire que la dimension culturelle, loin d’être subsidiaire, est au centre de ce que l’on vit aujourd’hui. A ce titre, dans le rapport de force auquel nous devons faire face aujourd’hui, c’est un combat qui doit être au cœur de nos actions.

Une brèche ouverte
Au début de cet entretien, j’ai évoqué 18863 et la vague de révolte sociale qui a secoué la Belgique à l’époque. Des émeutes ont eu lieu. Elles ont été durement réprimées, il y a eu des emprisonnements et des morts. Pourtant, à un moment, le gouvernement, ne fut-ce que dans un but de contrôle social, a dû prendre en compte ce que ces émeutes exprimaient. Cela a donné lieu à la première enquête sur les conditions d’existence et de travail de la classe ouvrière. La procédure d’enquête n’a certes pas été optimale, parfois même des rapports ont précédé le prélèvement des témoignages. Pourtant, des gens sont venus y porter leur parole parfois au risque de perdre leur travail. Il n’empêche que cette enquête a débouché, sans perdre la logique de l’état libéral, sur une première vague de réforme. Cela marquait le début de la question sociale. Une brèche était ouverte.

 

 


1. Le Centre d’Animation et de Recherche en Histoire Ouvrière et Populaire (Carhop) a été créé en 1977. Il est constitué en asbl en 1980. Son objet est de recueillir la mémoire ouvrière, la sauvegarder et la faire connaître. Il est reconnu comme centre d’archives privées et comme service d’éducation permanente par la Fédération Wallonie-Bruxelles.
2. D’autres initiatives ont participé à relater l’histoire de cette débâcle : - Le livre « Usine Occupée », avec des photographies de Véronique Vercheval et des textes de Daniel Adam, Edition L'Image & L'Ecrit, PAC, Maritime, 2009
- la pièce « Royal Boch, la dernière défaïence », voir les informations sur http://www.lacompagniemaritime.be/index.php?option=com_content&view=article&id=40&Itemid=17
- le court métrage de Joël Splingard : « Des faïences sur les planches », de Joël Splingard https://www.youtube.com/watch?v=le8w7xtSAcw
3. En 1907, un monument est érigé dans le cimetière de Roux en mémoire des victimes. A cette occasion, Jules Destrée prononce : « La classe ouvrière doit à ces gens de 1886 une reconnaissance profonde. Il a fallu la secousse de ces jours pour faire sortir nos gouvernements de leur béate torpeur, pour leur faire confesser et reconnaître le bien-fondé des doléances populaires. Mais les martyrs de 1886 ont rendu à la classe ouvrière un service plus précieux encore. Ils l'ont secouée, elle aussi, réveillée de sa passivité et de son inertie. Ils l'ont fait réfléchir à sa détresse et à sa puissance ».