Tant que les lions n'auront pas leurs conteurs,
les récits de chasse seront toujours faits
à l'avantage des chasseurs.
(proverbe africain)

 


Depuis une quinzaine d'années, nous partons à la recherche de ce que serait le métier de formateur en Éducation populaire au XXIème siècle1.

Nous interrogeons des formateurs travaillant dans des secteurs différents, l'éducation permanente, l'aide à la jeunesse, l'insertion professionnelle, les arts plastiques, la littérature, les nouvelles technologies… Ils racontent leurs parcours, partagent leurs doutes, leurs convictions, leurs observations. Nous tentons de repérer en quoi ce métier se distingue des autres métiers de formateurs pour adultes ? A quoi forment-ils ? A l'exercice d'un métier ? A l'action politique ? Comment s'y prennent-ils ? Qu'observent-ils ? Pourquoi s'engagent-ils dans la formation pour adultes ? Quels sont leurs enjeux personnels ? De quels enjeux collectifs sont-ils porteurs ?

A quoi ça sert ?

Une volonté de rendre visibles et lisibles ces pratiques. Faire exister l'Education populaire. Elle existe et nous en faisons partie. Mais, l'affirmer ne suffit pas.

Pourquoi l'affirmer ne suffit-il pas ?

Faisons un petit détour par l'analyse avec Pierre Bourdieu, sociologue français.
Il nous propose d'observer une société en nous intéressant aux activités sociales et professionnelles qui ont conduit à la constitution de ce qu'il appelle des champs. Ces champs se sont spécialisés dans l’accomplissement d’une activité sociale donnée, le champ médical, éducatif, artistique…

Il nous apprend que pour qu'un champ existe, il doit s'orga-niser autour d'un enjeu légitime, le soin, le savoir, l'œuvre… ; d'une figure professionnelle emblématique, le médecin, l'enseignant, l'artiste... ; de pratiques professionnelles et d'un langage spécifiques. Derrière cette figure professionnelle emblématique, on voit apparaître une série de professionnels différents. Dans le champ médical, on retrouve le médecin, l'infirmier, la secrétaire médicale… ; dans le champ artistique, l'artiste, le critique d'art, la commissaire d'exposition…

Vincent de Coorebyter, à qui nous faisons souvent référence, nous dit que le champ socioculturel existe. Son enjeu est la citoyenneté2. La figure professionnelle est l'animateur socioculturel, avec ses pratiques et son langage, certains diront son jargon. Derrière cette figure emblématique, il existe des animateurs, des formateurs, des artistes-animateurs...

Mais, nous dit Pierre Bourdieu, pour qu'un champ existe, il doit être reconnu par ceux qui l'occupent et par ceux qui en sont extérieurs ; le plombier, le pharmacien, nos vieux parents, nos enfants, …avec qui nous parlons de notre boulot. Parfois apparentés à un loisir pour les ani-mateurs ou au métier d'enseignant pour les formateurs, ces métiers ne sont pas reconnus comme tels par le public, en tout cas pas de manière spontanée.

Comment nous nous y sommes pris ?

Nous avons fait le pari que ces métiers du socioculturel, et plus particulièrement celui de formateur, pour parvenir à une reconnaissance collective, doivent accumuler des descriptions voire des fictions, qui créent au sein de la collectivité les imaginaires qui leur sont liés.

C'est ainsi que depuis plus de dix ans, Florence Darville récolte des histoires de métiers brutes de décoffrage. Nous avons ainsi accumulé une cinquantaine de parcours.

Nous avons ensuite voulu aller un pas plus loin en ima-ginant le personnage de Suzanne3. Au départ de ces parcours de formateurs, d'une étude du CESEP sur l'Education permanente et ses enjeux4 et d'un travail d'équipe sur ce que serait la formation en Education permanente5, Maud Verjus a recensé une série d'éléments qui définissent théoriquement ce métier à la recherche d'un éventuel idéal type du formateur en Education permanente quel que soit l'endroit où il travaille.

Nous avons dégagé quelques traits grossiers. Ensuite, le challenge, en collaboration avec Luc Jaminet, était d'utiliser les codes de l'écriture théâtrale pour donner vie à Suzanne, une formatrice fictive en Education permanente… et lui refiler la patate chaude !!!

La patate chaude ?

D'une part, nous voulions faire connaître ce métier de formateur, qui au quotidien, se débrouille pour former des professionnels, éducateurs, assistants sociaux, animateurs socioculturels, responsables de services publics, militants… et plus largement des adultes dans l'aménagement de chemins d'accès au politique. Des hommes et des femmes qui osent parler d'un partage équitable du savoir et du pouvoir. Des hommes et des femmes qui osent permettre à d'autres hommes et femmes de s'émanciper individuellement et collectivement.

D'autre part, l'histoire de l'Education populaire du XIX et du XXème siècle est faite d'utopies, de luttes, de résistances d'hommes et de femmes, d'ouvriers, d'intellectuels, de mandataires politiques qui se sont intéressés à d'autres hommes et femmes marginalisés politiquement et socialement. Ils ont bâti une société fondée sur un accès par tous à l'exercice des droits économiques, sociaux, politiques et culturels. Face aux enjeux d'aujourd'hui, que peut l'Education populaire ? Que peut le formateur ?

Enfin, raconter des histoires de métier ne suffit pas. Il manque une dimension mythique, un récit fondateur qui conditionne nos représentations et nous fait voir le monde autrement qu'au travers du récit particulier du néolibéralisme car l'humain est un animal songeur.

De ses premiers balbutiements à son dernier souffle, il possède une prodigieuse capacité à rêver le monde. Tout, chez lui, en lui, se transforme en images mentales : les idées, les émotions, les lieux, le désir, la morale, les souvenirs, les projets (…). L'imaginaire n'est donc pas le refuge de chimères que l'on a si longtemps cru, et qui tiendrait les rêveurs à l'écart des réalités. Une révolution conceptuelle est en train de balayer les anciennes dichotomies philosophiques : imagination contre raison, imaginaire contre réel, virtuel contre actuel. Avec elle émerge une nouvelle conception de l'ima-ginaire, désormais perçu comme une dynamique par laquelle un sujet entre en contact avec le monde, y œuvre et s'y construit.6

Comment fabriquer un récit fondateur ?

Lors d'une journée d'étude organisée par la SAW-B7, cette dernière a suggéré comme première étape de dépasser les histoires particulières pour trouver ce qui serait fondateur d'un autre modèle de société. Lors de cette journée, nous avons retrouvé Gregory Pascon, rédacteur en chef de C4 et co-auteur de « Choming out », Jean Delval, animateur au Théâtre des Rues et des Éditions du Cerisier et Jean-Charles Massera, écrivain et artiste. Tous trois tenteront de répondre à comment faire récit ?

Dépasser les histoires particulières

Gregory Pascon partira de la mutation du travail et l'installation d'un chômage de masse parlant de l'âge d'or du chômage et de la nécessité de se débarrasser de la honte d'être chômeur. Il propose de retourner ce stigmate en cessant de s'en remettre au récit qui nous excède tous et de reprendre en main la narration de ce quotidien qui fera l'histoire sociale de demain. Passer du récit en Je au récit en On, pronom indéterminé qui renvoie à un ou des récits collectifs.

Remarquons ici que cette proposition de récit en On expliquerait peut-être aujourd'hui cette histoire sociale conjointe à laquelle nous assistons, une histoire sociale plurielle faite de mouvements, de récits mais pas encore d'un Nous suffisamment puissant pour opposer une force de résistance au modèle néolibéral.

Jean Delval insistera sur un travail d'écriture inscrit dans le réel pour imaginer le changement. Il citera Rue des italiens de Girolamo Santocono comme un des livres qui racontent des histoires, mais pas n'importe lesquelles. Des personnages ancrés dans le réel, mais qui nous entraînent loin dans l'imaginaire. Des auteurs, non pas réfugiés dans leur tour d'ivoire mais qui affrontent la société, questionnent l'état du monde. Des livres qui nous parlent parce qu'ils nous parlent de nous.8

Jean-Charles Massera s'arrêtera sur l'importance de l'inconscient collectif, concept inventé par Carl Gustave Jung, s'attachant à désigner les fonctionnements humains liés à l'imaginaire, communs ou partagés, quels que soient les époques et les lieux, qui influencent et conditionnent les représentations individuelles et collectives.9

Quel lien avec le formateur ? Quel lien avec les histoires de métier de formateur ?

Ces formateurs que nous rencontrons concourent comme d'autres à bâtir un autre possible. Ils s’attachent à désigner les fonctionnements sociétaux liés à un imaginaire qui voue une partie des humains à la mort sociale et réelle. Ils assistent parfois impuissants et tentent de reprendre en main la narration d'un autre quotidien.

Mais raconter des histoires de métier ne suffit pas nous l'avons dit. Il manque une dimension mythique, un récit fondateur qui conditionne nos représentations et nous fait voir le monde autrement.

Au terme de cette réflexion, deux pistes sont possibles, continuer à raconter des histoires inscrites dans le réel et tenter d'opérer une politique de révolution du Je en passant de l'histoire particulière d'un professionnel à des histoires de métiers collectives et /ou inviter Suzanne à rencontrer d'autres personnages dans des fictions qui nous permettent de lire le social.

Avec précaution cependant car comme d'autres l'ont déjà dit gare aux fictions collectives, familiales, culturelles, religieuses, institutionnelles, sociales, économiques, politiques et médiatiques qui saturent le réel.

 

 

 


1. Parcours de formateur par Florence Darville. Par ailleurs, ce travail de prospection se couple aux descriptions de formation dont nous témoignons au travers de témoignages dans ce journal.
2. Une déclinaison de ce concept est envisagé dans l'article Vous avez dit participation de Julien et Myriam Vander Brempt p.5
3. « Queue de poisson ou eau de boudin ? Vous reprendrez bien un peu de pâté en croûte ! » - Luc Jaminet et Maud Verjus in Secouez-vous les idées n°100 – déc 204-février 2015 - p16-18
4. « Education permanente : ses enjeux actuels et à venir » - Christine Delhaye et Chantal Dricot - 2012
5. « L'éducation permanente selon le CESEP » - Jean-Luc Manise et l'équipe de formateurs en éducation permanente – in Secouez-vous les idées n°100 – déc 2014-février 2015 - p.3-5
6. Les pouvoirs de l'imaginaire – dossier coordonné par Héloïse Lherété – p 33 – sciences humaines n°273 – p.33-59 - août-septembre 2015
7. « Quels récits pour quels mouvements ? Pourquoi et comment faire récit/faire mouvement » SAW-B et Inter-mondes – Bruxelles - 3 avril 2015
8. Éditions du Cerisier – Catalogue Faits et Geste - http://www.editions-du-cerisier.be/
9. https://fr.wikipedia.org/wiki/Inconscient_collectif