A l'heure de l'hyper-information, la question du classement, de la hiérarchisation et de la mise en relation de l'information est devenue un des éléments fondamentaux de l'exercice du pouvoir qui pourra, à partir des corrélations induites par des robots, déléguer automatiquement un nombre essentiel de décisions : avoir un crédit, recevoir une allocation, être surveillé, pouvoir être assuré.
Nous vivons à l'heure du big data. Les données pleuvent par milliards, et les fortunes naissent des outils permettant de trier, orchestrer, prioritiser et automatiser les informations afin d'induire des comportements prévus et prévisibles : nous sommes entrés dans l'ère du comportementalisme numérique. Qui mieux qu'un ordinateur est à même de faire remonter des informations significatives en assurant des corrélations, en quelques millisecondes, entre des millions voire des milliards de données ? Et qui plus difficilement qu'un humain pourra avoir accès à la recette animant la forêt d'algorithmes à l'origine de ce résultat, du conseil qui en découle et le cas échéant de la décision prise ? En France, la loi renseignement prévoit l'installation, chez les fournisseurs d'accès Internet et opérateurs télécoms d'un dispositif d'analyse automatique de données créé par les services de renseignement et censé, selon la formule du projet de loi, « révéler une menace terroriste » de manière automatisée. Mais le problème, souligne le quotidien « Le Monde » dans son édition numérique du 4 avril 2015, est que, «pour s'assurer du fonctionnement « démocratique » des algorithmes mis en œuvre, «il faudra très vraisemblablement inspecter le code source dudit programme. Ce code source peut être constitué de milliers de lignes et mobiliser, pour des logiciels similaires et dans le secteur privé, des entreprises entières ».

 

La loi, c'est le code. Le pouvoir, ce sont les algorithmes

La loi, c'est le code a dit de façon très prémonitoire Stallman. Le pouvoir, ce sont les algorithmes qui les mettent en musique, la grammaire qui tire la quintessence politique et économique des corrélations issue des nuages d'informations qu'on nous vend à la sauce Cloud. Le nouvel or noir, le business à plusieurs milliards d'euros dont dépend le redressement de la vieille Europe, c'est le big data et le data mining, dont les plus récentes ramifications se greffent sur notre peau et nos vêtements avec le dernier cadeau à la mode : les objets connectés.  Là où il y avait les puits de pétrole, il y a dorénavant les « data centers ». Ce qui se passe sous nos yeux, qu'on regarde du côté des pouvoirs publics comme du côté des pouvoirs économiques, c'est la constitution à marche forcée de gigantesques silos de données dans lesquels on va pouvoir pomper pour injecter l'information par terraoctects dans les raffineries du « data mining ».

 

Le puits sans fond du Big Data

Une grande partie de notre vie sociale est d'ores et déjà définie, répertoriée, caractérisée par ces traces numériques que nous versons de manière volontaire et involontaire, au gré de nos échanges sociaux et de nos démarches administratives en ligne, dans ce puits sans fond qu'on appelle cloud (nuage en français) ou big data. L'exploitation automatique et intelligente de l'information comme réponse à tout, au terrorisme, à la crise économique et au réchauffement climatique. Comment résister à l'attrait d'une technologie de la corrélation des informations en temps réel qui, en plus de donner un sens numérique à notre vie, va sauver notre planète. En permettant de remonter l'information à partir de capteurs et autres objets connectés, les outils analytiques pourraient jouer un rôle décisif dans la lutte contre le dérèglement climatique et nous aider à mieux gérer des ressources comme l'eau, l'énergie et les aliments. Tous les secteurs de la société sont concernés : les transports, la production, la consommation, ...

Cette frénésie du stockage rencontre l'adhésion du plus grand nombre. L'annonce de la mise en place d'un nouveau centre de données, c'est non seulement plus d'investissements et plus d'emplois mais c'est surtout plus de matière première que chacun pourra transformer en fonction de ses objectifs, avec toujours le passage obligé par les algorithmes de traitement. Les gouvernements récoltent un maximum de données à des fins de sécurité, de contrôle, de gestion des ressources et d'optimisation des dépenses. Et les entreprises privées font leur collecte à des fins de marketing, de publicité, d'individualisation de leurs offres, d'amélioration de la gestion de leurs stocks. Les scientifiques collectionnent les données à des fins d'acquisition et d'amélioration de connaissances, les individus eux-mêmes partagent bénévolement leurs données sur les réseaux so-ciaux, les blogs et les mailing lists. Toutes ces données sont stockées pêle mêle dans des entrepôts de données, tous potentiellement connectables entre eux.

 

Données anthropomorphiques

On stocke tout, de manière aveugle. Les corrélations se fe-ront ensuite. Mais on voit bien que le potentiel est dans le vivant. Dans le séquençage par trace du réel : conduite de voiture, jogging, repas, loisirs, travail, conviction, santé. Un des faits marquants de ces dernières années est la multiplication des points de collecte de données anthropomorphiques. Les caméras, web cam et drones sont omniprésents. Ils ont pour fonction de capter un maximum d'information en temps réel pour interpréter, puis guider nos conduites : nos achats, notre consommation, notre mode de vie, notre mode de pensée. «Les logiciels », explique Antoinette Rouvroy, « sont désormais capables de reconnaître les émotions, d'en faire la donnée, de traduire les mouvements d'un visage, les colorations d'une peau en donnée statistique, par exemple pour mesurer l'attractivité d'un produit, le caractère (sub)-optimal de la disposition des marchandises dans un étalage, aussi bien que le caractère suspect d'un passager. » Cette phase de traitement et d'analyse des données, de par la masse de celle-ci et son côté temps réel implique nécessairement un traitement automatisé, sans intervention humaine, qui débouche sur des prises de décisions dans de très nombreux domaines : obtention d'un crédit, décision d'une intervention chirurgicale, tarification d'un contrat d'assurance, suggestion d'achats ciblés sur des sites de vente en ligne.

 

Interface d'interprétations automatique de nos faits et gestes

Avec Now, Google donne en temps réel diverses informations que le système pense vous être utiles.
Il les affiche en fonction de votre position géographique qu’il détermine par le GPS intégré ou par l’adresse IP à laquelle votre appareil se connecte, des informations que vous lui avez fournies, des diverses recherches que vous avez faites sur Google Search et sur Google Maps, des rendez-vous à votre calendrier si vous utilisez Google Agenda, bref à partir de tout service Google que vous utilisez. A partir des données que le géant Mountain View fera remonter à partir des objets connectés dans lesquels il investit massivement, Google est en train de mettre en place une interface algorithmique d'interprétations de nos faits et gestes au quotidien, où que l'on soit.

 

Gouvernance algorithmique

En parallèle, la tentation est forte pour le politique, de se reposer sur ces algorithmes pour mettre en place une gouvernance basée non plus sur le
règlement des problèmes, mais sur le traitement de leurs effets. C'est ce que Evgeny Mozorov appelle la réglementation algorithmique : « en plus de rendre nos vies plus efficaces, ce monde intelligent nous met devant un choix politique intéressant. Si tant d'éléments de notre comportement quotidien sont déjà capturés et analysés, pourquoi s'en tenir à des approches non empiriques de la réglementation. Pourquoi s'appuyer sur les lois quand on a des capteurs ? Mozorov qualifie de
« solutionnisme » cette idéologie qui considère que les problèmes, les question de santé publique par exemple , doivent être traitées via des applications, des capteurs. « Les services de renseignement ont adopté le solutionnisme en réduisant le thème du terrorisme d'un sujet qui a un lien avec l'histoire et la politique étrangère à un problème d'information de l'identification des menaces terroristes émergents via une surveillance constante. Ils ont exhorté les citoyens à accepter que l'instabilité soit la règle du jeu, que ses causes profondes ne soient ni traçables ni repérables, que la menace ne peut être prévue que par une sur-innovation et une hyper-surveillance des ennemis en améliorant la communication.

 

Faire de la politique par de la technologie

Pour Agamben, ce changement est emblématique de notre époque. Si le gouvernement vise les effets et non les causes, il sera tenu d'étendre et multiplier les contrôles. Identifier les causes demande de l'analyse de la connaissance tandis que les effets peuvent être vérifiés et contrôlés, la réglementation algorithimique est la mise en œuvre d'un programme politique par le bais technologique. Mozorov : « Appliquée aux soins de santé et à la protection sociale, c'est favoriser les objets connectés pour encourager les citoyens à prendre en charge eux même leur santé. C'est les inviter à utiliser des applications de suivi et de partage des données et de surveillance des indicateurs vitaux.  Dans un rapport de mai 2014 de 2020Heath, un groupe de réflexion propose des allègements fiscaux aux britanniques qui arrêtent de fumer, restent minces et boivent moins. Et bien sûr, les objets connectés peuvent aider ! « L'hypothèse sous-jacente de la plupart de ces rapports est que les problèmes de santé sont dûs à des déficiences personnelles. Ce n'est pas l'emprise des entreprises alimentaires ni les différences fondées sur les classes sociales ou les diverses injustices économiques.  En déplaçant l'attention des insuffisances institutionnelles et des malversations économiques pour s'attacher au contrôle des personnes, la réglementation algorithmique nous offre une bonne vieille utopie technocratique de la politique sans politique. »

 

Refuser d'acheter

Le 3 décembre dernier, le philosophe français Eric Sadin a inauguré le premier cycle de conférence organisé par PointCulture (en partenariat avec En partenariat avec : PACCesepCentre LibrexCulture & DémocratieGsaraConcertation des centres Culturels bruxellois), qui interroge la place de la culture à l'heure du numérique. Dans les colonnes du Soir, il met en garde contre la « mise en données » du monde à travers des capteurs toujours plus présents dans notre quotidien : « Puisque le pouvoir politique n’affirme pas suffisamment l’impératif de maintenir des exigences démocratiques fondamentales et plus encore, fait preuve de collusion avec le numérico-industriel, alors c’est aux citoyens, à la société civile dans son ensemble de se mobiliser et de mettre en crise ce modèle. Il nous revient de refuser en conscience l’acquisition d’objets connectés ou le téléchargement d’applications de mesure de la vie. Il me semble que jamais autant qu’aujourd’hui nos décisions de refus d’achat n’auront revêtu une telle portée politique. Il revient aux citoyens d’initier des actions en justice collective lorsque certains principes fondamentaux sont bafoués. Il nous revient encore de faire valoir d’autres modalités d’existence à l’écart de celles fondées sur les seules marchandisation et quantification de la vie. La vitalité démocratique exige de favoriser les contre-pouvoirs, c’est cela que nous avons en partie négligé depuis une quinzaine d’années laissant le techno-pouvoir se développer sans contradiction majeure. Nous devons faire valoir nos capacités à décider librement du cours de nos vies. De la portée de cette mobilisation dépendra la forme présente et à venir de nos sociétés et plus largement de notre civilisation. »

C'est de l'exercice de la démocratie, de sa délégation automatique à des robots et de la marchandisation de l'humain par le numérique qu'il s'agit.

 

 

Sources et Infos

La prise de pouvoir des données et la mort de la politique, par Evgeny Mozorov. Publié dans « The Observer, le 20 juillet 2014
Quand les algorithmes décident à notre place
Loi sur le renseignement : la boîte noire reste obscure, le monde informatique, 1 avril 2015
Sous le règne de l'algorithme, UP' Magazine, Webdoc de Fabienne Marion
Cycle : pour un numérique humain et critique