Un siècle. Juste un siècle. A quelques jours près, quelques semaines, nous ne savons plus... Mais tout un siècle. Deux regards qui se croisent, qui s'accrochent. Ils fuient, balaient l'horizon, cherchent un lieu salvateur où se réfugier, un objet auquel s'accrocher mais ils reviennent sans cesse plonger dans la pupille de l'autre. Les cœurs tressaillent, sautent de joie, défaillent, battent la chamade, cognent à tout rompre.   Les rougeurs éclosent. Les joues explosent.  Il enfonce ses mains dans les poches, les cache au plus profond. Elle sauve ses mains sous ses manches. Ne pas trembler. Ne rien montrer. Très vite tout oublier.  Les regards hésitent.  Rester ? Partir ? Attendre encore un peu ? Fuir ? Fuir... Chacun part de son côté, retourne dans son quotidien. L'image persiste, survit. Rien ne l'efface. Elle est imprimée dans le fond des yeux. Jour et nuit. Et les regards se retrouvent. Par la main du hasard ?  Dans les traces du destin ? Ils s'en fichent. Ils s'en moquent. Ils se sont retrouvés. Ils ne veulent plus hésiter. Ils sont gauches, un peu niais, gênés aux entournures.  Qu'importe ! La vie leur tend les bras. Les regards ne suffisent plus. Ne plus se quitter. Les mains s'en mêlent, les doigts s'entremêlent. Furtivement. Discrètement. Ils se jaugent, se tâtent. Ils se caressent,  se sentent, du petit doigt au pouce, de l'index au majeur. Ils évitent pudiquement l'annulaire. Il restera vierge, ils s'en occuperont plus tard. Un jour. Le plus vite possible. Pour le couronner d'or.  Les doigts s'accrochent.  Les corps s'attirent. Ils sont jeunes, ils sont beaux... Ils sont seuls sur la plage de Southampton. C'est maintenant. Ils le savent et ne contrôlent plus. C'est trop tard. C’est grand temps. C'est l'explosion. C'est le panache de joie du volcan qui s’éveille. C'est leur premier baiser.

 

C'était en 1916. Une rencontre improbable. Deux belges déracinés, deux réfugiés parmi tant d'autres. Nos regards qui se croisent, nos mains qui s'accrochent, nos lèvres qui s'unissent.  Pour un mois, pour cinq ans, pour la vie... Pour notre vie. Celle de Jeanne et de Gérard.

 

Deux ans plus tôt, les Allemands forçaient nos frontières. Nous et nos parents avions fuit leur violence, leurs exactions, leurs pillages. La Peur. Ce sentiment humain et animal qui tétanise les uns et donne des ailes aux autres nous avait pris au ventre. Elle nous a poussés dans un bateau, avec quelque argent, deux ou trois vêtements, trois valises en cuir, l'un ou l'autre souvenir. Les chaudières chauffaient à la tristesse et à l'espoir. Les amarres larguées, à quelques brasses d'Ostende, nous étions des réfugiés, comme un million deux cent mille autre Belges, pour quatre longues années.

 

Nous avons été accueillis, encensés, chouchoutés. Nous venions d'une nation héroïque, nous étions les enfants de la résistance, du courage. Nous étions auréolés de la gloire du courageux perdant.  Ils ont pleuré nos ruines et nos morts. Ils nous ont nourris, donné un toit, habillés, aidés, avec les moyens du bord mais la main sur le cœur.  

 

Certes, le temps, ce monstre versatile, a fait son œuvre. Lui qui vient rapidement à bout des plus solides promesses, des plus fermes résolutions. Lui aussi qui jette les voiles de l'oubli sur les pires et les plus belles des choses quand on lui laisse...le temps. Il nous a transportés, en quelques mois, des bras accueillants aux mains les plus calleuses.  Les pauvres réfugiés de 1914 n'étaient plus aussi attendrissants en 1916. Pourquoi les tommies et les poilus mourraient-ils à leur place ? Pourquoi volaient-ils les toasts de la bouche des insulaires ? Au moins, nous avons été accueillis, nourris, aidés et soignés. C'était la guerre pour tout le monde. Nous l'avions fuie et nous étions sauvés.

Un beau jour,  les tranchées, magnanimes,  ont libéré les casques qu’elles retenaient prisonniers.  Nous avons laissé derrière nous quatre années difficiles mais nous étions vivants. L'amour, qui n'a que faire des frontières et des guerres, nous avait unis pour toujours. Nous avons voyagé, pour construire notre vie là où elle pouvait s'épanouir,  parce que nous estimions que c'était la liberté des Hommes. Après quelques années en Afrique et aux Iles Canaries, nous avons finalement piqué droit sur Bruxelles avec notre fils. Il nous a donné deux petits fils que nous avons malheureusement peu connus.

Il y a plus de 50 ans, nous accomplissions notre dernier voyage. Celui pour lequel on n'emporte que des souvenirs, que l'on accompli sans bagage, sans un sous en poche, juste avec son plus beau costume et sa plus belle robe,  pour être beau et décent à jamais.

 

Vous ne nous voyez pas. Vous ne savez rien de nous.  Nous connaissons tout de vous. Le spectacle que vous nous offrez n'est pas joli et vous le savez. Vous avez compris depuis bien longtemps que vous jouez un drame d’une singulière noirceur. Vous l’agrémentez comme vous le pouvez d'un peu de légèreté et de quelques trop rares moments de bonheur. L'acte que vous jouez actuellement nous touche au plus haut point. C'était notre histoire il y a cent ans. Nous n'avons, heureusement, pas débarqué à Lesbos ou à Lampedusa. Nous n'avons pas  marché deux milles bornes.  Nous n’avons jamais connu le 127 bis. Nous n'avons pas subit la voracité des passeurs. Nous ne nous sommes pas noyés par milliers. Personne n’est mort oublié dans un camion mais surtout, nous avons vécu dans un monde qui avec moins de moyens, nous a tendu les bras. Nous n'étions pourtant pas plus à plaindre que Nour et Yaman, qu'Eshani et Shirzad.  Eux aussi quittaient les ruines. Eux aussi voulaient croiser leurs regards, s’emmêler les doigts, s’embrasser fougueusement sur la plage de Koksijde ou dans la forêt d’Anlier, sur la Grand-Place de Bruxelles ou sous les cloches de St-Rombaud.  Eux aussi voulaient  avoir des enfants et des petits enfants. Ils voulaient avoir une vie tout simplement ! Vous la leur refusez. Nous étions deux cent mille en Grande-Bretagne en 1916. Un siècle plus tard, ce pays rechigne à accueillir vingt mille Syriens en quatre ans !!! Nous étions un million en France, celle-là même qui aujourd'hui envisage d'accueillir quarante mille réfugiés en deux ans !!! Nos oreilles sifflent quand elles entendent le Bourgmestre de Koksijde transformer les réfugiés en hordes sarrasines aux portes de Jérusalem. La rage nous bouffe le corps quand on entend le gouverneur de Flandre Occidentale, la province de Gérard, demander de ne pas nourrir les réfugiés.  Continuez ainsi, vous pourrez bientôt lire "Pour empêcher tout pullulement, il est interdit de nourrir les pigeons, les Irakiens, les goélands et les Syriens sous peine d'amende". Ce bonhomme n'est même pas un nazillon, c'est un membre d'un parti démocratique qui se dit chrétien. C'est tout dire de l'état de délabrement de vos valeurs. Nos jambes chancèlent quand on voit un état confisquer les biens de pauvres bougres qui fuient la misère et la guerre. Nous pourrions continuer à énumérer les pires moments du spectacle, des murs de la honte aux ratonnades sorties des temps les plus obscurs mais à quoi bon. Vous voyez cela tous les jours. Combien êtes-vous à souhaiter un autre scénario ? Ne pleurez surtout pas. Il est trop tard pour cela, vous n’en avez plus le temps. Vous avez encore juste le temps de réagir, d’inverser la tendance, de trouver une fin heureuse. Vous avez, 30 ans durant, donné les signes d’un bel espoir, d’un bel élan.  Souvenez-vous de ces années. Les gens y avaient un avenir. L’ascenseur social fonctionnait à tout va. Vous avez jeté tout cela à la poubelle, convaincus, aveuglés, par les prêches néolibéraux. Depuis, vous êtes convaincus que c’est l’autre qui vous menace. Vous vous trompez d’adversaire. Votre plus grand ennemi porte un costume bien coupé, vente les mérites de la démocratie, se souvient vaguement du catéchisme et a la peau bien blanche.

 

Oui,  nous vous observons. Chaque soir, avec tous les morts de l'exil, toutes les victimes de votre égoïsme. Avec Aylan, ce petit môme que vous avez pleuré d’un œil quand l’autre surveillait vos frontières, nous nous asseyons sur le croissant de lune, les pieds ballants dans le vide de votre triste spectacle.

 

Notre petit fils, Eric,  levant les yeux au ciel, à la recherche de l’inspiration, a croisé notre regard. Il sait depuis longtemps que son histoire est aussi la nôtre, celle de Jeanne et Gérard. Il sait que sa vie est à jamais  liée aux mains tendues du siècle passé. Il cherchait un édito. Nous le lui avons soufflé avec plaisir.