Journaliste de formation, Michel Steyaert a successivement travaillé pour la chaîne régionale Télé Bruxelles comme journaliste culturel, au Théâtre des Tanneurs comme responsable de communication et programmateur artistique et enfin au Centre Vidéo de Bruxelles comme directeur. Il connaît donc bien le terrain bruxellois et plus particulièrement sa dimension culturelle et artistique. Convaincu que l'art est un vecteur essentiel d'épanouissement individuel et collectif mais aussi de cohésion sociale, il a toujours défendu dans sa pratique professionnelle une grande exigence artistique avec le souci, par sa capacité à travailler les réalités d'aujourd'hui, d'un art tourné vers le plus grand nombre.


Peux-tu situer historiquement le CVB et le VIDEP ? Tu arrives à un moment de son histoire. Tu y as mis une touche puisqu'on parle aujourd'hui des « Ateliers Urbains ».

J'espère que j'y ai mis une touche mais je m'inscris avant tout dans une histoire déjà longue puisque le CVB est né en 1975 dans la foulée entre autre des radios libres. A l'époque, d'autres ateliers audiovisuels du même type apparaissent comme l'Atelier Graphoui ou Dérives à Liège. Le CVB est un peu particulier puisqu'il est né dans le giron de la Commission française de la Culture, l'ancêtre de la COCOF, et de la médiathèque.

A l'époque, la vidéo légère faisait son apparition et certains animateurs et éducateurs de rue se sont dit qu'il fallait mettre ce nouvel outil à la disposition des publics. C'est la naissance du Vidéobus.

Les animateurs sillonnaient, en camionnette, les quartiers de Bruxelles avec la volonté de donner la parole aux gens qui ne l'avaient pas, aux associations qui travaillaient dans les quartiers populaires pour donner là aussi la parole aux habitants de ces quartiers.

Les ateliers vidéo d'aujourd'hui sont les héritiers en ligne directe de cette conception de l'usage d'un outil qui peut servir à la fois à des fins purement artistiques mais qui peut aussi servir à des fins citoyennes. Le CVB et le VIDEP partagent grosso modo les mêmes objectifs à la différence près que le CVB est reconnu depuis 1985 comme atelier de production documentaire de la FWB. Il a donc aussi à ce titre une mission de promotion et de défense du cinéma documentaire d'auteur et s'inscrit dans le champ artistique tandis que le VIDEP est né en 1995 et s'inscrit uniquement dans celui de l’Éducation permanente.

Ces deux associations partagent cette idée que la vidéo, le cinéma est un moyen, un outil extraordinaire pour permettre aux gens qui n'ont pas la parole ou peu, parce qu'en général on ne la leur donne pas, de la prendre et de s'exprimer à travers la création artistique.

 


Sur le site, vous parlez d'ateliers audiovisuels urbains. Vous centrez-vous volontairement sur la ville ? Historiquement, vous êtes à Bruxelles, cela reste-t-il une spécificité ou est-ce que vous allez aussi en milieu rural ?

Le CVB et le VIDEP ont une action essentiellement centrée sur l'urbain, sur la ville parce que nous sommes situés là, parce que notre champ d'action est là…
[Silence …] parce que c'est là que se trouvent les fortes concentrations de populations migrantes et plus largement les populations aujourd'hui fortement paupérisées, fortement exclues. Ce sont des enjeux essentiellement urbains. Je ne dis pas qu'on ne retrouve pas ces questions en milieu rural mais ils se concentrent en milieu urbain et nous travaillons avec ces populations dans nos ateliers.

 


La ville est un territoire ou devient-elle un acteur à part entière ?

C'est plus qu'un territoire. C'est un territoire qui génère un certain nombre de problèmes, d'enjeux, de questions. Le monde est devenu aujourd'hui un monde essentiellement urbanisé. Les questions liées à la vie en ville, à la concentration de populations de toutes origines, à l'urbanicité façonnent et provoquent des questions plus larges de cohésion sociale, de pauvreté.

[… Suspension…] On peut prendre toutes les branches des sciences humaines et les appliquer à la ville, à la question urbaine. Oui, le CVB et le VIDEP s'inscrivent dans une réalité urbaine du monde.


Le CVB et le VIDEP, c'est à la fois un travail artistique de cinéma documentaire d'auteur et un travail d'ateliers qui…

Ce n'est pas la création artistique d'une part et un travail d'atelier d'autre part. Tout notre travail, et c'est sans aucun doute une de nos singularités, est de faire le lien … de pouvoir faire un pont… d'essayer de trouver… des endroits de rencontre, des points communs entre une vision, une réflexion, une pratique, un mode de pensée, une démarche artistique et une approche sociale. On peut le faire à travers un film d'auteur qui exprime en général le point de vue très singulier d'un regard personnel sur le monde ou à travers des ateliers vidéo, des films-outils pédagogiques qui embrassent le plus souvent une vision collective en mettant en œuvre une démarche artistique.

Il ne s'agit donc plus d'un regard singulier mais d'un regard pluriel avec des thématiques très diverses qui tournent toutes autour de questions sociales, politiques, d'identité liées à la vie urbaine.

 

Une de nos convictions est que la pratique artistique est un chemin d'accès au politique. En quoi et comment la création audiovisuelle collective l'est-elle ?

Tout à fait. C'est évident. Il faut regarder les productions qui résultent des ateliers vidéos. De quoi parlent les gens ? De leurs soucis, de leur quartier, de leurs origines, de leur culture et tout ça c'est politique. Ils parlent de leurs difficultés, de leurs désirs, de leurs souhaits, de leurs envies qui sont ancrés dans leur réalité. Notre travail, … , je ne l'ai pas encore dit mais notre approche est exclusivement… non, je n'aime pas trop ce mot exclusivement, est… principalement… essentiellement centré sur la démarche documentaire, notre travail est donc de donner aux participants à nos ateliers, avec les moyens de la création audiovisuelle, l'occasion de réfléchir à leur réalité, de mieux la comprendre pour tenter de mieux la maîtriser .

On s’intéresse au réel et comment ce réel influe, touche, vient cogner la réalité des gens. Et le réel… qu'est-ce qu'il est d'autre que politique.

 


Tu parles de la réalité des gens, de questionner le réel. Tu nous as aussi parlé de transformer le monde. As-tu le sentiment, des indicateurs pour dire que oui, par ces pratiques, il y a quelque chose qui a été ébréché, que quelque chose s'est transformé ?

Aux lendemains des attentats du mois de novembre, j'ai réuni toute l'équipe et la seule chose que j'ai eu envie de questionner, c'est notre pratique. Est-ce que ce qu'on fait a un quelconque sens, intérêt, impact sur la société ?

Assez vite est apparu que oui, ça avait un sens.

Les gens avec qui on travaille, la façon dont on travaille avec eux, la manière dont on les implique dans tout le processus de création, les sujets qu'on aborde fait que, à notre échelle, on participe, nous le pensons, modestement à transformer le monde. Nous sommes attentifs à ce que notre action, qu'elle se concrétise dans la production de films d'auteur, dans les ateliers vidéo ou dans les films réalisés avec le secteur associatif, tende à modifier la perception du monde et participe à créer une société plus juste et plus solidaire.
On constate que les gens avec qui on travaille se sentent transformés. Alors « transformés » ne veut pas dire que leur vie va changer du tout au tout, qu'ils ont compris un tas de choses et que ça y est, les choses vont s'arranger pour eux et pour le monde dans lequel ils vivent. « Transformés », ça veut dire qu'ils ont découvert autre chose d'eux-mêmes et du monde.
Qu'est-ce que cet autre chose va réellement provoquer par la suite, je ne sais pas mais nous sommes convaincus que notre travail permet aux gens de découvrir autre chose d'eux et du monde.

C'est important aussi dans la démarche documentaire, on part de soi pour aller au monde et du monde vers soi. C'est un cercle vertueux, je pars de ma réalité pour aller à la rencontre de l'autre et une fois que j'ai rencontré l'autre, cet autre vient retransformer ma réalité, mon vécu. C'est le cercle vertueux de notre travail et de la démarche documentaire telle qu'on la fait.

 


Tu nous convaincs de l'utilité sociale de ces démarches mais quelles seraient les conditions minimum à réunir en terme de politique culturelle pour permettre le développement de telles pratiques ?

Je répondrai une seule chose, concevoir l'évolution d'une société sans y intégrer de façon claire, visible, automatique et forte une dimension culturelle, créative, artistique, qu'on l'appelle comme on veut, mais qui ne soit pas guidée par des impératifs économiques, opérationnels ou juridiques… qui prend donc en compte une autre dimension, la dimension poétique, celle qui permet aux gens d'aller à la rencontre d'eux-mêmes, de leur propre dimension poétique et de celle du monde, est une erreur et un non sens.

Donc la seule chose que le politique doit faire, c'est intégrer dans toute politique le besoin et la néces-sité pour les humains que nous sommes d'aller à la rencontre de notre « savoir radical de contestation et de créativité ». Dans les programmes de cohésion sociale par exemple, il a fallu se battre pour maintenir les activités socioculturelles et artistiques. On constate cependant tous les jours que des ateliers de pratiques audiovisuelles dans le cadre d'un programme d'apprentissage du français, par exemple, peuvent être absolument performants à côté de pratiques d'apprentissage plus classiques. Pourquoi ? Parce que le cercle vertueux dont nous avons parlé en intégrant une dimension poétique favorise, booste, donne du sens à l'apprentissage. Je suis convaincu que le politique se trompe en oubliant cette dimension. Je suis convaincu que le monde ne peut devenir meilleur que si on introduit encore et encore du poétique et donc une façon de se distancer du monde, de donner sens au monde, à ses problèmes à soi, à sa vie à soi, de pouvoir prendre de la distance. On s'éloigne de plus en plus de cette priorité. On est dans un monde de plus en plus uti-litariste, judiciarisé, réglementarisé. On est en train de tuer la poésie chez les gens. Et je ne parle pas ici d'une quelconque niaiserie mais, bien ancré dans le réel, d'une capacité à aller à la rencontre de soi, à réinterpréter le monde qui nous entoure et à se réinventer.


Quels sont pour toi les enjeux des ateliers audiovisuels à l'entrée du XXIème siècle ?
Tu nous as parlé de la nécessité de remettre les démarches créatives, artistiques au cœur même des politiques publiques et non de manière accessoire. Tu nous as parlé de l'urbanisation du monde, de la paupérisation d'une part grandissante des habitants des villes et en particulier de Bruxelles, s’il y en avait un sur lequel il faudrait mettre toute votre énergie aujourd'hui ?

La mixité. Pour nous, au CVB et au VIDEP, la mixité sociale, culturelle, de genre, d'appartenances est un enjeu majeur. Si le travail d'atelier permet au moins de faire se rencontrer les habitants de cette ville, nous avons fait un petit pas. C'est la raison pour laquelle aussi, nous avons lancé cette année et pour 5 ans, un grand projet de projections-rencontres-débats à travers la Région bruxelloise appelé : Ça s'débat, les projos à vivre ensemble. Donner aux bruxellois de tous bords, la possibilité de s'exprimer et de débattre dans un cadre approprié, c'est-à-dire en impliquant les habitants dans un travail préparatoire à la discussion.


Nous terminerons la rencontre en abordant les questions de l'usage des nouvelles technologies et de la place de ces démarches dans la formation initiale des cinéastes, assistants sociaux.

La question des nouvelles technologies n'est pas, on pourrait le penser comme naturel, au cœur des préoccupations du CVB et du VIDEP aujourd'hui parce que le cœur de notre pratique est avant tout centré sur l'affirmation du droit à l'expression. Se questionner, se documenter, acquérir les moyens de penser, d'avoir le courage de prendre la parole, de s'autoriser à dire sont l'essentiel.

Comment construire un discours avec les outils qu'on a vient ensuite. Les nouvelles technologies modifient bien entendu la forme et le contenu de la pensée. Mais sans cette appropriation du droit à l'expression et la nécessité d'une mise en forme, apprendre à manier de nouveaux outils reste se-condaire.Quant à la question de la formation, je dirais que dans les écoles de cinéma, on néglige totalement ce territoire d'une certaine pratique du cinéma et que dans les écoles sociales, la question de l'outil artistique est trop largement absente.


S’il y avait une question qu'on ne t'a pas posée, une réflexion que tu souhaiterais rajouter…

Je dirais… il faut oser. Tout le monde. Partout. Il faut oser. Nous sommes dans une société dans laquelle, on n'ose plus. Il y a des raisons évidemment, bien réelles pour lesquelles on peut avoir peur d'oser mais... j'ai 51 ans… et je trouve que nous sommes dans une société terriblement conformiste, moins libre, plus rigide, moins curieuse. Un conformisme qui boulonne même les démarches alternatives. Osons la curiosité en étant conscient des réalités du monde d'aujourd'hui.