Tour à tour, coordinatrice-animatrice de « Coup2pouce »1, chargée de diffusion en cohésion sociale et d’un projet de « recherche-action » européen sur le développement de publics culturels, monteuse, animatrice d'ateliers vidéo et radio, animateur-cinéaste, chargée de production, … ils ont en commun d'avoir alterné les différentes facettes de l'atelier audiovisuel.

Depuis trois mois ou trente ans dans le métier, ils nous en parlent avec passion, partageant convictions et questions.

Si le terme animateur-cinéaste est généralement utilisé, il ne fait cependant pas l'unanimité. Cinéaste voudrait dire être passé par la case réalisation or tous ne l'ont pas fait. Pour d'autres, c'est le terme animateur qui est encombrant. Quoi qu'il en soit, ils seront tous d'accord pour dire que peu importe la manière dont ils se déterminent cela ne sera jamais suffisamment explicite. Ils préfèrent prendre le temps d'expliquer ce qu'ils font.


Comment faites-vous quand vous rencontrez un animateur ou un cinéaste pour leur expliquer que votre travail n’est ni celui de l’un, ni celui de l’autre ?

Audrey : Je trouve que la notion de création collective est hyper importante dans la distinction de ces métiers. Quand je rencontre un animateur, je n’ai pas tendance à lui dire que je ne fais pas le même métier que lui. Nous avons tous comme but commun l’émancipation des participants, quel que soit l’outil que l’on utilise. Nous uti-lisons le cinéma mais on pourrait le faire par la danse, le son... finalement on tend vers le même objectif. On fait le même métier mais de manière différente.

Aurelia : Il n’y a pas de différence entre un animateur-cinéaste et un cinéaste, au final il y a un film. Le réalisateur va penser son film et il va s’entourer de techniciens pour le réaliser. Ici c’est le groupe qui pense le film, qui le réalise et qui devient technicien. Mais le métier est le même : on fait un film. Il ne s’agit pas d’un film avec un auteur mais avec des auteurs. C’est la seule différence. L’animateur-cinéaste tout comme le réalisateur est persuadé que les images, le son et le montage permettent une expression. Ils sont tous deux convaincus que cela crée une source de langage supplémentaire et ils choisissent d’utiliser ce média-là pour partager un message avec d’autres. C’est du cinéma !

Guillaume : J’ajouterai juste que l’animateur appartient, tout autant que les autres membres, au groupe qui fait le film. Sa spécificité est d’apporter la connaissance technique et de la mettre à la disposition du groupe. Il y a plein de manières de faire des ateliers vidéo. Ici on n’est pas que là pour s’amuser. On a envie d’aller ensemble quelque part et qu'à la fin de l’atelier, il se soit passé quelque chose. Je ne sais pas si émanciper est le bon terme mais qu’on ait au moins gagné une rencontre.

Mélanie : Je l’explique de la même manière, je partage ce qui a été dit mais je garde des difficultés avec le mot cinéaste. Pour moi, ce terme désigne un champ artistique et recèle une forme de prétention à laquelle je ne
m’identifie pas, c’est encore autre chose que réalisateur. Je dis souvent que je suis là juste pour guider et amener un outil. Quand j’arrive dans des groupes, souvent on m’appelle la journaliste ou la réalisatrice et cela me confère, aux yeux du groupe, un statut particulier. Il faut très vite casser cette impression car sinon le groupe va me mettre en avant et se positionner derrière moi sous prétexte que je détiendrais le savoir ! Parfois on est obligé de faire des choses pour leur faire comprendre vers où l’on va. Il faut bien leur faire entendre qu’on est tous égaux, qu’on apporte juste l’aspect technique pour les aider à avancer, on leur met des outils entre les mains.

Silence

Mélanie : Il me semble que c’est plus difficile de faire des films collectivement, car on n'a pas ce côté de chef suprême. Dans le film d’atelier, il faut un consensus pour tout ! J’ai rencontré des animateurs-cinéastes qui étaient avant tout des réalisateurs. Ils venaient faire des ateliers vidéo où en plus de leur bagage technique, ils amenaient leur propre esthétique. Certains vont mettre le collectif plus en avant et d’autres vont plus utiliser le groupe pour faire un film. Les deux formules créent des films très beaux et très chouettes. Mais c'est différent.

Aurélia : Je suis entièrement d’accord avec toi, il y a bien ces deux distinguos dans les ateliers vidéo. Pendant longtemps, je me suis dit comme toi que j’amenais un savoir au groupe mais que c’était le film du groupe. Alors qu’en fait je fais partie de ce groupe. J’ai une esthétique particulière. J'ai ma personnalité au même niveau que n’importe quel membre du groupe et donc oui, ma patte va se retrouver dans le film en tant qu’élément de ce groupe. J’ai mis longtemps à assumer que oui, il y aura un peu de moi dans ce film et ce n’est pas grave. L’important c’est de le communiquer aux participants. Je donne mon avis sur une image mais mon avis ne prévaut sur aucun autre. On en discute et c’est le groupe qui valide. On ne s’efface pas et on ne devient pas tout neutre dans le groupe. Pour moi on apporte plus qu’un outil.

Guillaume : Ça c’est sûr! Tu ne peux pas faire comme si tu n’étais pas là !

Martine : Pour moi, c’est surtout dans la manière de mettre en place les ateliers. La création collective est suscitée, elle ne coule pas de source. Au CVB et au VIDEP, l'approche collective fait partie de notre histoire, de notre ADN et les gens font avec. Il y a l’idée de faire du documentaire et pas du reportage. C’est la façon de faire de la maison. Je ne sais pas comment vous le vivez ?

Aurélia : Je le vois vraiment comme la griffe institutionnelle, c’est propre au VIDEP et au CVB de faire du documentaire en création collective, même si les formes finales de films peuvent être assez différentes.

 


Est-ce que c’est ce qui fait votre singularité. Cela vous différencie de Graphoui ? du GSARA ?

Aurélia : Non, je ne pense pas que nous soyons si différents. Nos processus sont proches.

Mélanie : Je vois quand même des différences. Il y a des ateliers vidéo où la place de la formation est primordiale. Je pense à des ateliers plus orientés vers de la fiction où les étapes sont très claires : scénario, découpage, cadrage, … Ce n’est pas du tout le même travail d’animation. Cela ne donne pas le même résultat. Les deux peuvent être très chouettes mais ce n’est pas la même chose.


On vous a demandé : « Comment concilier les exigences : l’esthétique du film, l’éthique du processus dont un principe-clé est la place des participants dans la construction du sens même de l’oeuvre et les contraintes de la production ? » La question semblait vous étonner et ne pas correspondre à votre activité, pourquoi ?

Audrey : On ne se met pas à la disposition d’un groupe ou d’un processus, on est une partie intégrante de ce groupe. Chaque groupe a sa dynamique particulière, les méthodes changent tout le temps. Il y a quand même des phases qu’on retrouve comme celle qu’on appelle « l’émergence » de ce que le groupe a envie de dire et de comment il veut le dire. On peut venir avec des outils pour les aider à délivrer ce message mais, même là, les outils vont varier d’un groupe à l’autre [... Silence...] Cela dépend des projets, des groupes, de l’animateur, …

Mélanie : Cette question m’a parue bizarre car à mon sens le processus se crée au moment où l’on propose l’atelier au groupe. Donc on ne se met pas à la disposition d’un processus, on en crée un avec eux. Il y a aussi une distinction à faire entre « Coup2pouce » et les « ateliers longs ». Dans « Coup2pouce » le groupe change même si le noyau reste le même, il faut les animer et garder leur motivation mais ils sont venus pour participer au projet. Dans les ateliers longs, il y a un travail de création du groupe autour de l’envie de faire un film.

Martine présente très rapidement les différents cadres de production, de la demande associative à la commande institutionnelle (la cohésion sociale2 ou le FIPI3, la production d'outils en Education permanente) en passant par les projets à l'initiative du CVB ou du Videp.
En trente ans, les choses se sont quelques peu modifiées. En matière d'animation en ateliers vidéo, nous sommes amenés, pour bénéficier des subsides à nous mettre dans les pas de l'appel à projets. Quel que soit le cadre de production et la structure à l'initiative de l'atelier – aujourd'hui plus souvent le CVB-VIDEP, nous sommes exigeants avec nos partenaires. On propose un projet aux associations qui partagent nos valeurs et qui font le pari du travail AVEC. On vient avec du matériel, du personnel et de l’argent mais on essaye aussi d’avoir un animateur de la structure avec qui on travaille pour renforcer le partenariat. On estime que le plus important, c'est la valorisation du processus mis en place avec des publics pour les rendre acteurs et porteurs d'une expression propre par la vidéo.

Guillaume : De toute façon quelle que soit la forme, qu’on aille les chercher ou qu’ils viennent, on ne fait des films qu'avec des gens qui auront envie de le faire ! Si les gens ne veulent pas du projet, cela ne se fera pas.

Mélanie : C'est pas toujours si clair. Dans certains projets, on propose une collaboration, par exemple avec une école de devoirs. L’école de devoirs accepte et met en place l’atelier. Mais les jeunes qui sont là doivent choisir une activité dans un choix parfois très large. Les regrouper autour de l’envie de faire un film, c’est tout un processus et même s'ils se connaissent déjà, ce n’est pas évident. Dans d’autres cas, on fait quasiment du porte à porte, autour d’un lieu par exemple, en demandant qui veut participer au projet. Là, le groupe sera constitué de gens qui ne se connaissent pas. Il y aura d’autres difficultés. Dans les deux cas, il faudra faire un travail autour du désir de former un collectif et de créer ensemble.

Guillaume : De toute façon, le groupe doit se construire. Ce n’est pas parce qu’on est dans la même pièce toutes les semaines qu’on a un collectif ! Pour l’instant, je travaille avec un groupe et nous ne sommes pas encore dans la phase où on travaille ensemble. C’est de la construction, le cadre ne crée pas le groupe.

 


Le film d’atelier est le produit du groupe. Avez-vous déjà été amené à censurer des propos ? Avez-vous refusé de travailler avec certains groupes ?

Martine : J’ai déjà refusé de retravailler avec une association car ils ne comprenaient pas du tout la manière dont on travaille et il n’y avait pas d’implication de leur part, juste une instrumentalisation de notre structure.

Guillaume : Ce sont les participants, ou le groupe qui censurent, le plus souvent parce qu’ils n’assument pas le propos tenu.

Aurélia : La parole est celle du groupe. Le groupe décide du propos. Il n’y a pas de domination par des pseudo dépositaires du savoir et de la bonne parole. On valide tout au long du projet. Au montage, il peut y avoir des gens qui ont du mal à se voir à l’image ou à assumer ce qu’ils disent. Si cela arrive, le groupe ira négocier avec cette personne en lui disant que si on enlève cette séquence, le film sera bancal. Cela permet-tra peut-être à la personne de se rendre compte qu’il ne s’agit pas uniquement de son image ou de son propos personnel mais bien celle de l’ensemble du groupe. On a de nombreux exemples où cela s’est passé comme ça. Parfois le groupe n’arrive pas à convaincre la personne.

Martine : Aurélia a soulevé quelque chose de très important, le montage. Cette phase de montage se fait également avec les participants. Ils ne sont pas là tous les jours mais ils valident ou pas les choix faits par le monteur. Le monteur est quelqu’un d’extérieur au groupe ce qui permet d’apporter un oeil neuf au film. Pour ce qui concerne la censure, il arrive malheureusement parfois que des pressions extérieures (maris, parents, amis, …) s'exercent sur des personnes du groupe pour ne pas apparaître dans le film. Il est aussi arrivé qu'une association ou un diffuseur décide finalement de ne pas autoriser la diffusion du résultat d'un atelier. Mais c'est extrêmement rare.

Audrey : Ça ne vient jamais des animateurs, ce sont souvent les participants, les institutions partenaires ou les structures de diffusion qui n’assument pas. Il n’y pas de validation des propos de notre part puisqu’on est au même niveau que les participants.

Aurélia : Dire à quelqu’un : « ta parole m’intéresse et je la trouve intelligente » c’est une grande partie du boulot car on travaille avec des publics qui sont persuadés qu’ils sont considérés comme les derniers des derniers et qu’ils ne valent rien du tout.

Guillaume : On peut dire que nos publics n’ont pas souvent voix au chapitre !

 


Vous n’avez jamais refusé de travailler avec des gens ?

Mélanie : Non, ça ne m’est jamais arrivé d’exclure un participant. Si quelqu’un ne veut pas travailler, s’il ne trouve pas sa place dans le collectif, il s’en va de lui même. Dans le travail avec les jeunes, les groupes sont mouvants : parfois on commence à quinze et on termine à six. Ce ne sont pas nécessairement les mêmes personnes qui sont là à chaque fois !
Peut-être que s’il y avait une association qui a une activité avec laquelle je ne suis pas d’accord je dirais non… [Silence...] et encore je crois que j’aurais envie de dire oui pour essayer de comprendre, pour aller voir.

Audrey : On ne travaille pas aussi facilement avec tout le monde, parfois il y a des individus très problématiques dans certains groupes mais comme dit Mélanie à partir du moment où cela ne leur convient plus, ils partent. Il y a aussi une gestion par le groupe.

Aurélia : Il y a aussi tout une réflexion pour voir quel est le cadre qu’on donne à l’atelier. Prend-on une posture autoritaire, scolaire ou pas ? Il faut tester ce qui fonctionne avec ce groupe. Il y a cet idéal de place égalitaire dont on parlait mais on se trouve aussi parfois face à des gens de mauvais poil ou bien des jeunes qui sont là pour ne pas être ailleurs. Il faut faire face à la situation et arriver à les mobiliser, cela demande une réflexion permanente. Ce n’est pas pour autant qu’on est là pour distribuer des bons points aux participants. Il faut trouver le juste équilibre.

Guillaume : Il n’y a pas de recette, tu ne sais jamais ce qui va se passer avant d’être dans l’atelier. Ce sont des gens que tu ne connais pas, même s’ils sont réunis à un endroit, tu n’en sais rien.

Mélanie : Même une fois l’atelier commencé, ça va varier d’une fois à l’autre. Celui qu’on considérait comme le timide sera beaucoup plus présent la fois d’après et celle qu’on pensait être la bavarde du groupe va se taire pendant plusieurs séances ! Tout change tout le temps ! Parfois on arrive avec une idée claire de ce que l’on va faire et puis tout est remis en question et on finit par faire autre chose, mais on a argumenté et débattu ensemble et c’est super ! Le conflit peut être hyper positif.

 

Des commanditaires improbables ? Voire impossibles ?

Martine : Quand on a une demande il est important de s’interroger sur la manière dont on y répond. Fait-on un film associatif, au service de l'association, de son public ? un film outil ? Ou bien travaille-t-on sous forme d’un
atelier ? Est-ce que cette association a un public qui pourrait travailler autour du film à faire ? Après, tout dépend de l’investissement des gens qu’on a en face de nous.


Venons-en alors à la question… Est-il nécessaire d’obtenir un produit fini ?

Rire généralisé !!


Vous faites des films ou vous faites autre chose ?

Martine : Nous n’avons pas toujours de produit fini. Il y a des ateliers qui se sont cassé la figure. On avait des rushes, on aurait pu les monter mais la question du propos s'est posée. On a décidé de ne pas les monter et de ne pas faire de film. Il y a plusieurs projets qui n’ont pas marché pour toutes sortes de raisons. Ce n’est pas nécessairement un échec en soi, on a tenté ! On a éprouvé le processus jusqu’au bout.

Audrey : II n’y a pas de processus ratés ou réussis. On peut avoir un processus merveilleux qui a fait grandir les participants et un autre où on a avancé sur des choses très consensuelles et dont l’objet fini ne reflète pas nécessairement la qualité de ce qui c’est passé. Ce n’est que l’évaluation qui va permettre de comparer les choses. Il y a des participants pour qui le film n’est pas du tout une fin en soi, il faut pouvoir le respecter.

Mélanie : Il est nécessaire d’avoir quelque chose à la fin. Le groupe doit pouvoir se dire qu’il reste quelque chose quelqu’il soit. Dans l’atelier que j’ai lancé récemment, j’ai annoncé que c’était un atelier audiovisuel. Je voulais laisser le groupe libre de décider si on faisait un film, un truc radio, une expo photos, une installation dans l’espace public ou un livre, … Je ne sais pas vers quoi ça va aller. Je pense qu’on se dirige vers le film mais je voulais leur laisser le choix. J’ai fait ça aussi pour m’enlever la pression engendrée par la nécessité d’avoir un film présentable en juin. Je voulais pouvoir passer du temps à la construction du groupe et sur ce que l’on allait faire ensemble. Je ne voulais pas mettre ce produit fini à l’avant de tout. Cela dépend aussi du type d’atelier. Ici, je ne dois pas avoir un film dans trois semaines comme pour « Coup2pouce ». Dans cet atelier, l'objet film va peut être commencer à naître dans trois mois !

C’est nécessaire pour le groupe, c’est nécessaire pour les structures, c’est nécessaire pour nous d’avoir un truc terminé à la fin. Ce n’est probablement pas suffisant de revenir en disant : on a passé un super moment ensemble et ça nous à tous fait grandir ! … Rires…
Le produit fini est à la fois l’objectif et le pire ennemi de l’animateur. Parfois on sort de l’atelier sans image. Plein de choses se sont mises en place mais on a quand même le sentiment de ne pas avancer. C’est très ambivalent.

Aurélia : Les choses sont évidemment différentes pour « Coup2pouce ». L’émission est diffusée un dimanche sur deux et a un format imposé de 26 minutes. Dans les films d’atelier, le format est libre. Ici on n’a pas le choix, on doit fournir le format télé de 26 minutes. C’est énorme. Le groupe va toujours pouvoir se servir des expériences antérieures pour faire l’émission suivante. Toutes ces contraintes deviennent en réalité des moteurs de création. La vision de l’objet fini n’est pas du tout la même chez nous qu’en atelier. On présente « Coup2pouce » comme un laboratoire. La question de la forme de l’objet fini est très intéressante car je ne suis pas persuadée que le film soit à tous les coups la bonne forme.

Guillaume : J’ai déjà réfléchi à faire autre chose qu’un film et je me suis retrouvé confronté à la question de la diffusion. Cette étape fait partie intégrante du processus. On fait quelque chose pour le montrer, pour le communiquer. Du coup pour moi la vidéo c’est le meilleur moyen, on le met sur un dvd et ça s’exporte partout.

 


Et le montage ? Qui vient au banc ? Comment un monteur qui a l’habitude de travailler seul se transforme en animateur ?

Mélanie : De manière pratico-pratique, quand je fais du montage, l’animateur me donne un disque dur avec un paquet de choses. Il m’explique le contenu de ce disque dur. Mon apport à cette création collective est un regard neuf. Le monteur va faire un tri de ce qui est de l’ordre du making-off et de la parole à porter. Les participants sont parfois très attachés à une séquence car elle a été importante dans le processus mais elle n’apporte rien au propos. Le monteur amène le film à devenir un produit fini et permettre à un regard extérieur au groupe de rentrer dans le film. A l'exception de Coup2Pouce où les participants sont présents en permanence, on travaille dans la phase du montage principalement avec l’animateur et parfois avec un ou deux participants.

Mais on organise régulièrement des visions avec le groupe et à ce moment-là, le monteur se transforme en animateur car il doit expliquer ses choix. Il y a un vrai dialogue et une vraie réflexion entre le groupe et le monteur. Il y a aussi une grosse collaboration avec l’animateur.

A mon premier montage d'un film d’atelier, j’ai dû revoir toutes mes habitudes car pour moi la matière que l’on me donnait, ne ressemblait à rien. Il n’y avait pas de cadre, pas de scénario, ça partait dans tous les sens ; j’ai dû m’habituer à me focaliser sur le message. Le monteur aime des images bien cadrées avec une jolie lumière, un son propre. J'ai dû revoir ma façon de travailler et être plus créative pour faire ressortir le propos du groupe.

Aurélia : Souvent à la première vison, le groupe est ravi. Le travail de l’animateur et du monteur est de les amener à creuser afin d’en sortir tout ce qui est possible. Ce travail est super intéressant car, bien souvent, ils découvrent que ces images peuvent parler. Et ensuite il faut tout recommencer et ils prennent les choses en mains pour être sûrs d’aller au fond des choses.

Martine : C’est un choix institutionnel d’avoir des monteurs extérieurs à l’atelier. Nous avons des animateurs-cinéastes qui sont monteurs comme Mélanie mais nous insistons pour qu’il y ait un autre regard. Evidemment, il y a du prémontage entre les séances d’atelier qui est fait par l’animateur et le travail est fort facilité quand il s’agit aussi d’un monteur. Le regard neuf permet souvent d’augmenter la qualité du film car il n'y a pas cette nostalgie du moment passé dans le groupe.

 


Quelle serait la question que vous auriez aimé qu'on vous pose ? Qu'auriez-vous envie de dire. De rajouter ?

Aurélia : Il y a probablement un décalage de ton entre cette réflexion un peu intello centrée sur nos pratiques qu'on livre ici et le côté extrêmement terre à terre du terrain. On a besoin de ces échanges. Ils sont encouragés et c’est très riche pour nous de les avoir. Je ne connais pas beaucoup d’associations où ils prennent le temps d’échanger sur leurs pratiques mais c’est fondamental ! Il ne faut pas laisser tomber ces pratiques d'ateliers au regard de la société actuelle. Il faut, par des petits actes comme les nôtres, continuer à mettre la parole individuelle et collective sur la place publique.

Audrey : C’est important d’être dans du vrai, d’être dans de l’échange avec les gens. C’est plus porteur de sens aujourd’hui. On est dans la construction d’un discours commun. On confronte des opinions et on fait évoluer le propos avec l’avis de tout le monde. Parfois on s’arrache les cheveux vraiment mais c'est un métier qui a sa place. C’est essentiel pour des gens de pouvoir trouver des endroits comme ceux-ci.

Martine : Je suis convaincue que le chaînon manquant est de donner une plus grande visibilité à ce qui se fait. Suite aux événements de Paris en novembre, aucune déclaration portée par le politique n'a valorisé le travail du monde associatif en matière de cohésion sociale. C'est peu valorisant pour le monde associatif. On donne des cacahuètes au non-marchand tant en subventions, en investissement qu’en crédibilité alors que des milliers de personnes sont touchées, que les actions menées sont souvent loin de n'être que du brol, comme a pu le dire un élu. Il est urgent d'augmenter la visibilité de tout ce travail qui se fait dans les quartiers, avec une population précarisée qui a peu ou pas accès aux médias ou qui s'en trouve exclue !!!

Guillaume : Les ateliers prennent du temps mais ne nous empêchent pas de développer des projets plus personnels par ailleurs. Il y a une différence. On travaille sur des films politiques ou dits engagés à cause des publics avec lesquels on travaille. En tant que réalisateur, je ne me voyais pas, poser mon regard de middle class sur des pauvres qui vivent des choses très dures. S’ils ont des choses à dire, c’est à eux de le faire ! Ils sont les seuls à avoir cette légitimité. C’est à eux de faire le film. Je peux les aider par mes compétences à faire un film qui fasse sens. L’idée est « Vous avez des trucs à dire, faites-le ! ».

Aurélia : Faire des ateliers vidéo, c’est un choix positif. C’est un choix de vie. Animer des ateliers vidéo en création collective fait du bien. Ce n’est pas plus facile parce qu’on est dans le socioculturel (que dans l'artistique ndr). On n'y fait pas fortune et on bosse beaucoup. C'est un travail qui demande beaucoup d'implication. Ce sont des pratiques similaires et différentes à la fois. Le cinéaste est celui qui crée et réfléchit les choses. Les techniciens sont très peu reconnus, je trouve que c’est un milieu relativement ingrat. Ici les choses sont claires dès le départ, on fait les choses ensemble et on est tous à la fois réalisateur, technicien, acteur, …On est tous des gens curieux qui aimons rencontrer des gens. Dans la vie de tous les jours, on va hésiter à papoter avec n’importe qui. Ici on a un prétexte, celui de la caméra ou de l’enregistreur qui est un laisser-passer en or !

Mélanie : Je fais en alternance, un an de montage, un an d’atelier, ... C’est une espèce d’équilibre. Même si j’aime me retrouver dans ma salle de montage avec un réalisateur qui me dit que c’est bien mais qu’on n'a pas encore le film et qu’il faut encore travailler des mois dessus ! Parfois je me demande quel est le réel sens de tout cela et j’ai envie de retourner en atelier pour être avec des vrais gens avec qui j’ai des échanges et des colères. L’atelier me nourrit vachement et ça me permet de faire la part les choses. Peut-être parce qu'il y a une dimension plus humaine, plus humble.

 


1. http://coup2pouce.be/
2. La politique de cohésion sociale consiste à mettre en place des initiatives en faveur du vivre ensemble sous l’impulsion de la Cocof et en partenariat avec les communes et les associations locales actives dans les quartiers fragilisés de Bruxelles.
3. Le Fonds d'impulsion à la politique des immigrés (FIPI) a été créé en 1991 par le Gouvernement fédéral, pour le soutien à des projets favorisant l'intégration sociale des personnes d'origine étrangère, la prévention des discriminations et le dialogue interculturel.