Vous venez me voir il y a dix ans. Vous voulez me rencontrer pour me parler d’un projet.
J’anime des ateliers d’écriture. J’accompagne des projets littéraires.
Je vous reçois chez moi.
Vous tremblez un peu sur le pas de la porte, votre main est froide dans la mienne. Je vous fais entrer, asseoir, vous vous posez.

Vous voudriez réécrire votre cv. C’est un projet d’écriture pour vous. Un projet important. Vous avez l’impression que tout peut changer si vous réécrivez votre cv. Que votre problème est là. Vous ne trouvez pas d’emploi, c’est important pour vous un emploi. Vous vous inscrivez à un atelier d’écriture pour recomposer votre cv.

Je ne vous remballe pas. Je devrais peut-être. Vous dire qu’un cv n’est pas un projet littéraire, qu’un cv c’est un objet mathématique, technique. Que je n’ai plus envie de corriger des fautes d’orthographe et de mettre en page des soi-disant compétences, je l’ai fait assez et j’en sais l’inutilité. Je devrais vous dire que j’anime des ateliers d’écriture, pas des ateliers recherche d’emploi.
Mais votre attente prend tant de place.
Vous aimeriez participer à l’atelier projets.
Oui. Je dis oui d’accord, même si c’est absurde. J’entends l’autre demande derrière celle-ci. Je ne perçois pas la portée de cette demande.
Venez, je dis, venez à l’atelier dimanche.
Vous souriez. Une lumière nouvelle sur votre visage.

Vous venez à l’atelier, vous vous êtes bien habillée, vous êtes stressée, impatiente aussi. Je dois vous contenir pour que vous laissiez de la place aux autres participants. Chacun présente son projet. Je prends le temps. Je vous fais écrire autre chose. D’abord. Poésie et présence.

Enfin je lis votre cv. Je vous regarde. Je relis votre cv. Vous êtes bardée de diplômes. Université. Haute Ecole. Formations complémentaires. Vous avez refait des études en cours du soir. Vous avez 45 ans.

Au Forem, on vous a dit de réécrire votre cv. Pourquoi ? Je ne vois pas. Faudrait-il cacher des compétences cette fois ? Votre cv est trop disparate, vous avez fait des études plutôt littéraires et puis vous avez obtenu un graduat en comptabi-lité. Ça ne colle pas. Pas cohérente. Vous devez réorganiser, mettre en valeur.
Je vous donne des conseils, je ne suis pas certaine que mes conseils soient sensés, je tente de me mettre à la place d’un éventuel employeur, ou d’un conseiller Forem. Je vous le dis, que je n’ai aucune certitude quant à la justesse de mes indications.

Vous aviez besoin qu’on prenne soin de vous. Je prends soin de vous. Je mets mes limites aussi. Je ne vais pas vous sauver. Vous m’entendez, vous écrivez.
Vous travaillez plusieurs dimanches sur votre projet.

Votre cv vous convient à présent, vous retournez au Forem, vos papiers au poing – fusil, dague, gourdin –, cette fois ça va marcher.

Ça ne marche pas en fait.

Vous revenez aux ateliers d’écriture. Pour écrire. C’est toujours utile. On ne sait jamais. Si on cherchait une secrétaire par exemple ou un travail de rédaction.

J’apprends à vous connaître. A travers vos textes, vous vous découvrez peu à peu. Même si vous êtes très secrète.

Vous avez eu une vie. Ailleurs. Avant. Et puis la faille, la chute. Rupture amoureuse, rupture professionnelle, rupture financière. Les trois en même temps ou l’une a entraîné les autres, vous ne me donnez pas les détails. Il y a un enfant perdu, ou pas arrivé, quelque part aussi. Vous vous racontez par bribes et l’atelier d’écriture n’est pas un lieu de confession. Simplement parfois, ça se dévoile. L’intime. 

Ce que je comprends c’est que vous êtes revenue habiter dans votre région d’origine, ici, à la campagne, loin de tout. Ruralité wallonne. C’est beau. Quand on regarde par la fenêtre, les arbres, les oiseaux, l’horizon, loin, le soleil qui se couche sur les champs et les bois. On entend ce silence qui nous manque tant ailleurs. A peine entrecoupé d’un passage de moteur de temps à autre. Vous avez hérité d’une petite maison, pas loin de chez votre maman – que vous aviez pourtant fuie, mais à présent ça va. Elle a besoin de vous, elle a vieilli. C’est bien que vous soyez près d’elle, vous lui faites ses courses, son ménage. Elle se déplace difficilement.
Il y a une rivière dans le fond de votre jardin. C’est un petit jardin mais il y a une rivière dans le fond.
Vous aimez la campagne.
Vous êtes seule à la campagne.

Un, deux, trois ans passent et vous ne trouvez pas de travail. Vous aimeriez tant vous sentir utile. Vous détestez vivre aux crochets de la société. Vous ne savez plus que faire, vous avez accepté de suivre toutes les formations qu’on vous a proposées. Les formations organisées dans la région sont souvent sous vos compétences, vous y allez quand même. Vous êtes refoulée la plupart du temps parce que vous êtes trop diplômée. Quand on vous accepte malgré tout, vous avez du mal à supporter la lenteur de l’apprentissage. Vous apprenez l’anglais et le néerlandais. Vous faites une formation en bureautique. Vous avez encore récrit votre cv. Au Forem, on vous dit que vous allez trouver, ne vous inquiétez pas.
Vous vous inquiétez.

A l’atelier, vous avez des mouvements d’humeur, les autres ne comprennent pas toujours. Il y a des tensions. Nous en parlons, je remets du cadre, ça s’apaise. Vous vous apaisez. Vous trouvez votre place dans le groupe. Votre écriture se délie.
Et puis, je ne vous vois plus.

J’apprends par une connaissance commune que vous avez trouvé du travail. Vous êtes responsable d’un petit musée local. Je suis contente pour vous. C’est une bonne place. Je vous y vois très bien. Je vous imagine à l’accueil, je vous imagine pendant les visites guidées, je vous imagine consigner les rapports pour le conseil d’administration. C’est un emploi pour vous. La personne qui vous a rencontrée me dit que vous êtes rayonnante, elle est d’ailleurs sous le charme, c’est un homme.
Je me promets d’aller visiter le musée.
Je n’en ai pas le temps.

Il y a trois, quatre ans, vous vous inscrivez à nouveau à un atelier d’écriture. Votre parcours s’écrit.

Le musée a fermé ses portes. Vous y êtes restée moins de deux ans. Vous avez été si triste de perdre cet emploi. Vous vous y sentiez bien. Plus de subsides a dit la Commune. Je m’énerve intérieurement contre la Commune, ça ne sert à rien, ça m’épuise.

Vous êtes repartie en guerre. Cv au poing. Quelques larmes en plus.

Vous n’avez pas rencontré l’amour. Pourtant vous avez cherché aussi.
C’est bien un homme, pas tous les jours non, vous avez vos habitudes maintenant, votre maison. Pas sûre que vous laisseriez quelqu’un envahir vos meubles, votre intérieur. Mais quand même, de temps en temps, un homme.
Vous racontez votre quotidien, ce temps passé à prendre soin de votre intérieur, de vos objets, à éli-miner la poussière. Vous vous demandez si c’est bien raisonnable, si vous ne devriez pas nettoyer moins souvent. Ça rit régulièrement à ce sujet, les mères de famille débordées déculpabilisent à votre contact, vous vous rassurez au leur. Nous comparons nos angoisses, aucune n’est ridicule, nous écrivons, nous écoutons les mots les uns des autres et nous ouvrons des brèches, nous respirons mieux.

L’atelier vous fait du bien. Il n’est pas gratuit, vous ne pouvez pas participer tout le temps. Vous êtes fière, vous refusez que je réduise le prix, je le fais pourtant pour d’autres. Vous habitez loin, ici à la campagne, on fait beaucoup de kilomètres, l’essence coûte cher. Vous aimeriez sortir plus souvent de chez vous mais vous devez tout compter.

Dans votre village, il n’y a rien, même pas une boulangerie. Pour la poste, il faut aller au village voisin, pour le supermarché, c’est la ville voisine, à 15 kilomètres. Vous avez de la chance d’avoir une voiture mais vous devez être économe. C’est un village dortoir. Ou de vieux. Il y a des familles, oui, il y a une école, vous y avez déjà proposé vos services, même comme bénévole, mais on voulait vous laisser cinquante enfants en même temps et ça vous vous en sentez incapable, vous n’êtes pas assez habituée. Vous pourriez accompagner les enfants individuellement, l’école n’est pas intéressée. Vous avez aussi offert vos services à la maison de retraite mais vous n’avez pas d’expérience et votre profil ne les intéresse pas. Vous ne voyez plus ce que vous devez/pouvez faire. Vous faites vos poussières. Je ne vois pas comment vous aider.

Vous participez moins souvent aux ateliers. Vous êtes contrôlée par l’ONEM, vous avez des dossiers à rendre. Vous êtes terriblement angoissée. Vous réécrivez votre cv, encore une fois. Vous écrivez des lettres de motivation, vous répondez à des offres d’emploi imaginaires. Vous avez un rendez-vous, vous êtes nulle, on ne vous le dit pas mais c’est ce qu’on pense de vous, vous l’avez bien compris. Un deuxième rendez-vous, vous êtes encore plus nulle. Un troisième. Vous perdez les pédales. Je le vois.

Je tente de vous rassurer, le groupe soutient votre travail d’écriture. Vous avez un nouveau projet, vous écrivez vos souvenirs d’enfance. La vie au village, la famille nombreuse, l’instituteur, son regard bienveillant, vous étiez une bonne élève, le travail dans le bois, votre père bûcheron, les épaules de votre père, trop tôt parti, la dureté de votre mère, infatigable, les 6 enfants, son courage, la violence de ses paroles parfois, vous comprenez ça, la fatigue d’une mère de famille nombreuse, même si vous n’avez pas eu d’enfants, la tristesse en vous, vous écrivez tout ça. Et vous lisez, et nous écoutons et l’avenir s’écrit entre les mots du passé, vous voulez y croire et moi aussi.

Vous venez sporadiquement à l’atelier, ou bien vous partez plus tôt, trop fatiguée par vos démarches administratives pour l’ONEM. J’entends que c’est l’angoisse qui vous épuise plus que la compilation des papiers demandés.

Vous venez à un dernier atelier il y a deux ans. Vous êtes exclue du chômage. Vous n’avez plus de revenus. Vous ne pourrez plus venir. Je vous parle du CPAS, vous vous énervez, blessée. Jamais, jamais. Vous êtes descendue assez bas, vous ne vous abaisserez pas jusque là.
Jusque là.
Tomber si bas. Non.

Vous n’êtes pas si.
Non.
Non.
Les sanglots retenus déforment votre voix.
Vous vous refermez, vous rentrez dans votre coquille, toutes griffes dehors. Sur la défensive.

Vous avez des ressources encore.
Vous prévoyez de vendre votre maison. Vous avez réussi à mettre un peu d’argent de côté, ça vous permettra de vivre jusqu’à ce que la maison soit vendue.

Je repense à vos textes sur votre maison. Votre amour pour cette maison. Votre maison qui vous tient debout. Je me dis que si vous la vendez, vous vous écroulerez. J’espère me tromper.

Je pense aussi à l’après, quand le « pactole » sera épuisé.

Vous avez 55 ans, vous avez de beaux cheveux blancs, vous avez choisi de ne pas les teindre. Au Forem, on vous avait conseillé de les teindre, de vous rajeunir. Vous avez tenu bon. Vous portez des robes roses et dentelles, elles sont jolies. Je me dis qu’on aurait aussi pu vous demander de porter un jeans, plus conforme, que vous avez échappé à ça, mais peut-être pas, peut-être vous l’a-t-on suggéré (je deviens parano). Je vous regarde quitter la pièce, descendre les escaliers, votre jupe à volants se ba-lance sur vos bas blancs. Vous ressemblez à une fleur.

J’ai envie de vous appeler Marguerite.

Je vous regarde quitter l’atelier, je me sens impuissante.

J’appelle intérieurement quelques anges.

Il ne reste que les anges, les ailes des hommes et des femmes coupées, il ne reste que les anges.