Si j’ai choisi d’aborder l’absurde par le biais des villes, c’est parce qu’aujourd’hui, en Europe, 80% de la population vit dans les villes1. Nous assistons donc à un bouleversement des modes de vies. Mais comment ces villes sont-elles pensées ? Par qui ? Pour qui ? L’urbanisation croissante regorge d’absurdités dénonçables, dénoncées. Mais comment pourrait-on ne pas s’arrêter à cette dénonciation de l’absurde, pour proposer des moyens d’actions PAR l’absurde ? Ces moyens ne se suffiront pas à eux-mêmes, et n’ont pas la prétention de remettre en cause nos pratiques actuelles, mais ils pourraient nous ouvrir à de nouvelles méthodes de travail.

 

De l’absurdité des villes…

Dénoncer et décrire les nombreuses absurdités présentes en milieux urbains aujourd’hui pourraient faire l’objet de longs travaux. Je pointerai ici trois éléments significatifs.

L’absurdité de la métropolisation comme instrument de la globalisation
D’un côté, il y a cette globalisation qui entraîne souvent l’image d’un « village global », d’un autre côté, les directives
européennes, depuis une dizaine d’années, stipulent que c’est par les villes que les territoires pourront se développer (entendons principalement un développement économique). Cela implique une concurrence énorme entre les villes pour être reconnues comme métropoles afin d’attirer des investisseurs. Malgré ce contexte, l’environnement immédiat des individus reste leur environnement proche. Le niveau local serait donc le plus proche de leur réalité. Dès lors, cette injonction de faire des villes un réseau hyper-connecté échappe au quotidien ds personnes. Et force est de constater que cette dynamique économique se caractérise par des inégalités qui vont dans le sens d’encore plus d’exclusion sociale. Or, « une ville qui ne se préoccuperait pas de ses exclus n’atteindrait jamais l’idéal que suggère l’utopie des villes créatives ou intelligentes »2, concept inhérent à celui de métropolisation.

L’absurdité de la mixité sociale et urbaine et ce désir de diversité à tout prix3
L’objectif de mixité urbaine défendue et prônée par les décideurs politiques et ce désir de diversité à tout prix amèneraient presqu’à croire qu’il suffirait de mélanger les gens pour que ces mêmes gens vivent dans des conditions harmonieuses. Or, il est évident que la mixité spatiale n’est en rien garante de la mixité sociale. Au mieux, nous assistons souvent au ‘’spectacle de la mixité’’. Que peut-on dire de la qualité de vie des personnes qui vivent en si-tuations de mixité ? Comment s’y prend-on pour construire son ‘’train-train’’ quotidien ? Comment habiter un monde commun ? A quelles conditions pourrait-il y avoir de la quotidienneté partagée ? Emmanuelle Lenel reformule différemment les questions et enjeux liés à la mixité : « Pour cela, il importe d’inscrire résolument la mixité dans une sociologie de l’existence (…) Ces questionnements reposent, en effet, sur une définition de la mixité qui n’est plus, comme dans les approches politiques et scientifiques traditionnelles, celle d’un état ou aboutissement stabilisé, mais celle d’une situation qui marque l’expérience ordinaire et dans laquelle les liens sont toujours précaires, susceptibles de délitement à tout moment. Cette définition suppose ainsi de réfléchir aux conditions qui rendent ce type de situation pragmatiquement possible »4.

L’absurdité de la quotidienneté programmée !
J’adhère tout particulièrement à la manière dont Henri Lefebvre5 parle de la quotidienneté : il dénonce le système capitaliste où le quotidien est censé absorber l’idéologie dominante et où on le force à la passivité. Quelle est alors la place pour l’originalité, la créativité, l’inventivité collectives, alors que les espaces sont pensés, définis, pour : travailler, se nourrir, se loger, se déplacer… tout est programmé ! Face à ce quotidien qui semble confisqué, que nous reste-t-il comme espaces de luttes et de résistances ?
‘’L’habiter’’, dans sa dimension anthropologique, n’est pas figé mais s’invente tous les jours dans la quotidienneté, dans nos façons de nous déplacer, d’interagir avec les autres, d’occuper des espaces publics…

 

 

Nos moyens d’actions

Face à cette confiscation des espaces publics, à cette ségrégation spatiale et à cette quotidienneté programmée, nombreux sont les professionnels de la socioculture à s’emparer de ces questions. Et c’est bien essentiel ! Des collectifs s’organisent et l’utilisation des outils artistiques est devenue monnaie courante pour dénoncer, détourner et lutter. Quelques exemples : détournement de panneaux de signalisation pour une prise de conscience qu’une autre mobilité est possible, travail avec des habitants sur le mobilier urbain pour le rendre plus accueillant et accessible, flashs mobs, verdurisation des quartiers, théâtre invisible, happenings, marches exploratoires, cartographie subjective… la liste est infinie.

Deux types d'effets semblent produits par de telles interventions.
Premièrement, par rapport aux publics avec lequels nous travaillons, il s’agit de : prendre conscience que l’espace urbain n’est ni neutre, ni naturel, mais qu’il est produit ; faire la différence entre l’espace conçu et l’espace perçu ; scinder la notion ‘’d’habitat’’ avec celle ‘’d’habiter’’ ; donner à nos publics des moyens d’expression et de réappropriation du pouvoir (pouvoir dire, pouvoir argumenter, pouvoir agir)… tout ce travail est donc bien légitime et pertinent !

Deuxièmement, comment le public (dans le sens « spectateurs ») de toutes ces interventions, perçoit-il les messages ? La réponse est moins aisée, et voici mon intuition : toutes ces actions sont souvent inscrites dans une bulle d'espace-temps délimitée et, pour un moment, autorisée. Nous, spectateurs de ces moments, recevons cela, selon les cas, comme : une trève légère dans un quotidien morose, un moment de surprise et d’inattendu qui, bien qu’interpellant, ne changera rien ou presque dans le cours de nos vies, un moment de prise de conscience…
La multiplication de ces actions, parfois absurdes, rendrait ces actions presque banales. Or, et c’est là que je pointe un piège à éviter : il ne faudrait pas que la banalisation de ces démarches cache l’absurdité beaucoup plus menaçante de la façon dont nos villes se développent.

 

 

L’absurde comme moyen d’actions

Que pensez-vous de la psychanalyse ? Bien que nous travaillions souvent à travers champs (et c’est tant mieux), le champ de la psychologie est rarement associé au nôtre.

Je voudrais vous présenter l’ANPU (Agence Nationale de Psychanalyse Urbaine) à travers un entretien que j’ai eu avec son co-fondateur, Laurent Petit, démonstrateur par l’absurde ! Après une brève carrière d’ingénieur, il décide de se reconvertir (en comédien scientifique fou) pour créer un collectif et coucher les villes sur le divan.

Sa devise : un indien Cherokee, artiste plasticien, lui a dit un jour « I don’t want to make the revolution » parce la révolution remplace un ordre par un autre ordre. « I prefer to make the confusion ». Que les choses soient dites : il ne prend pas la psychanalyse comme un prétexte mais comme une méthode (ex. : le ça, le moi et le surmoi se sont transformés en « ça », « toit » et « surtoit »), avec une vigilance particulière de non-instrumentalisation des personnes. Pour lui, l’absurde c’est « la confrontation d’une pensée déjà toute faite avec une situation, mais pour être dans l’absurde, il faut qu’on ait soi-même des pensées bien structurées ».

Cela confirme que l’absurde c’est tout sauf n’importe quoi !

La méthode consiste à faire parler la ville, en organisant une flash thérapie, avec les habitants et autres personnes ressources. Les rencontres se font via des « opérations-divan ». A l’issue de toutes ces séances, l’ANPU se retrouve avec une masse d’informations, d’archives de cartes, d’objets… Tout cela nécessite un travail de macération : « nous sommes parfois obligés d’emprunter les zones les plus reculées de l’imaginaire et de nous servir d’outils particulièrement astucieux inventés par nos soins : la morphocartographie, la krypto-linguistique, le Schéma Névro-Constructeur… »6.
Ensuite, le collectif pointe les névroses col-lectives, pour trouver des sens cachés, présentés de manière métaphorique en façonnant la ville comme un personnage. Une reconstitution de « l’arbre mythologique» de la zone urbaine examinée en se basant sur son vécu social, ses légendes urbaines et ses traumatismes historiques permet d’envisager des solutions. Lors des conférences de restitution, le schéma névrotique de la ville est présenté et des traitements proposés.
Parfois des ZOB (Zones d’Occupation Bucolique) avec, par exemple, l’idée d’un cimetière festif ; parfois jusqu’à des traitements cathartiques pour inventer des cérémonies collectives, où sont mis en scène de vieux traumas dont souffre la ville. Après avoir psychanalysé la ville de Vierzon, Laurent Petit s’est rendu compte que la chanson de J. BREL (« t’as voulu voir Vierzon et on a vu Vierzon ») était et est toujours vécue par les habitants comme une malédiction !

Démonstrateur par l’absurde très habile avec les mots, ses conférences de restitution ont un caractère ambigu : spectacle ? Conférence scientifique ? C’est de ce lien entre la réalité et l’absurde que naît la confusion. Et c’est ici que s’opère une rupture avec les moyens d’action habituels. « Il peut y avoir un sentiment de fissure qui va venir du public, qui va arriver avec son idée préconçue de sa ville et qui va prendre dans les dents, dans le ventre, dans le cœur parfois, une vision de la ville complètement inattendue. C’est là que je situe l’absurde ».

Est-ce que c’est justement en semant le doute et en installant une confusion de sens, que la démarche fonctionne ? « On se base sur du réel, mais c’est l’interprétation de ce réel qui provoque cette sensation d’absurde qui peut surprendre. On oscille entre la réalité et une surinterprétation, un délire. Et dans ce délire, les gens peuvent s’y retrouver car on va essayer que ce délire soit ludique et compréhensible, pour qu’il déclenche des courts-circuits dans le cerveau ».

A travers cet exemple du travail de l’ANPU, que peut-on retirer comme effets des démarches PAR l’absurde, qui seraient une plus-value par rapport aux démarches existantes ? J’en citerai trois.
Premièrement, le sentiment de confusion presque omniprésent qui peut nous mettre dans une situation d’inconfort. Et de cet inconfort va se reconstruire collectivement une autre vision de la ville.
Deuxièmement, une libération plus franche de la parole. Si travailler par l’absurde crée des électrochocs, alors les réactions sont plus naturelles, impulsives, viennent du ventre !

Enfin, si l’absurde se situe dans la confrontation d’une pensée déjà toute faite face à une situation, c’est un formidable moyen pour travailler sur les questions de quotidienneté, de mixité sociale, où, justement, entre les idées préconçues et les situations réelles, nous pourrions créer cette confrontation. L’absurde deviendrait alors un moyen d’expression supplémentaire qui ne se situerait pas hors du quotidien mais qui en ferait partie intégrante !

 

 

Voir aussi : www.anpu.fr

 

1. CORIJN E., in Dynamiques urbaines, en quête d’un développement équilibré Les Cahiers de l’Education Permanente, éd. PAC, 2010, p 47.
2. EVRARD S., Villes intelligentes : outil de gestion collective ou simple concept de marketing public ?, Publication Action et Recherche Culturelles asbl, 2014, p. 4, consultable sur le www.arc-culture.be.
3. Mon regard sur la mixité sociale et urbaine est nourri par les travaux d’Emmanuelle LENEL, sociologue aux Facultés St Louis, qui tente d’interroger ce rapport presque systématique entre mixité et cohésion sociale et qui propose une reformulation des questions sur la mixité.
4. LENEL E., Un regard phénoménologique sur la mixité urbaine, 2011, consultable sur le site www.espacestemps.net.
5. Henri LEFEBVRE (1901-1991), philosophe de formation, à l’origine du concept de « droit à la ville », dans sa vision émancipatrice.
6. L. PETIT, « La ville sur le divan. Introduction à la psychanalyse urbaine du monde entier », Editions La Contre Allée, 2013.