L'absurde, c'est un regard sur les choses. Un regard qui décale le sens, qui met au jour un conflit de significations. Ce ne sont pas les choses elles-mêmes qui seraient susceptibles d'être absurdes, mais bien la façon dont nous les appréhendons qui nous les fait voir telles : je regarde le monde et, régulièrement ou tout à coup, sa cohérence m'échappe. Il n'est pas ce qu'il a (ou avait) l'air d'être, il n'est pas ce que j'en attendais, ce que je croyais utile ne sert à rien, ce que je pensais solide s'est brisé, ce que j'estimais clair et cohérent est confus et arbitraire… C'est absurde ! C'est bien entre le monde et moi que l'absurde se joue. Ce vécu nous est fa-
milier et en même temps inquiétant.

L'expérience de l'absurde – première fonction, peut-être – nous apprend que, quand le sens se dérobe, nous sommes en difficulté. Que faire, dès lors ? Faut-il se battre pour préserver le sens à tout prix – et faire reculer l'absurde – ou peut-on envisager d'accueillir l'absurde comme une dimension de notre rapport au monde, et vivre avec ? Petite réfle-xion autour de quelques formes prises par ces deux postures aujourd'hui.

 

Deux postures-refuges contre l'absurde

Raisonnablement, peut-être pensez-vous que le combat contre l'absurde est de toutes façons perdu d'avance pour notre humanité, puisqu'elle est mortelle, et qu'il n'y a donc pas d'autre choix que de vivre avec l'absurde de cette fin inéluctable. Pourtant, certaines de nos attitudes courantes tendent, sinon visent, consciemment ou non, à rejeter l'absurde plutôt qu'à l'accepter. En voici deux.

La première consiste à cantonner l'absurde dans l'humour. L'humour, c'est pour rire. L'absurde vaut qu'on s'y arrête s'il fait rire ou sourire. Ça fait plaisir, ça fait du bien. Et ça ne mange pas de pain !

Certes, décaler jusqu'à l'absurde, jusqu'à l'intenable, jusqu'au nonsense, cela fait partie des ressources du quotidien pour lâcher, individuellement ou collectivement, la pression, installer une connivence au second degré, mettre un peu de légèreté dans ce monde de brutes. C'est déjà ça… Il ne s'agit pas de jouer les pisse-vinaigre en dénigrant cette respiration bienfaisante.

N'empêche que le registre de l'humour permet de neutraliser radicalement l'absurde : il suffit d'en faire un « truc » parmi d'autres pour produire le rire. Réduit à une technique d'humoriste, il se dépouille de toute fonction d'interpellation sur le sens. Et à vrai dire, même quand le comique absurde est porteur d'un message, la convention comique peut toujours en affaiblir l'impact, voire l'annuler.

Ainsi, Raymond Devos, en son temps – au fait, c'était « avec message » ou « sans message », les virtuosités décalées de Raymond Devos ? – ou les « Cafés serrés » de la Première, en radio chaque matin, peuvent bien manier l'absurde : cela ne changera pas la face de l'actualité. D'ailleurs, ne rit-on pas uniquement avec ceux qui pensent comme nous ? Dans le cas contraire, on rit jaune, c'est-à-dire qu'on se fait plutôt de la bile ! Et dès lors, pour faire profession d'amuser, ne faut-il pas ratisser le plus large possible ? Voilà le message critique de l'humour absurde noyé dans le bouillon des opi-nions partagées par le plus grand nombre.

Loin des feux de la rampe, on m'a parlé récemment d'un petit groupe de personnes, du côté de Namur, qui se réunissaient pour faire des choses absurdes : compter tous les pavés de telle rue, par exemple. Stupide ou génial ? Action militante ou passe-temps original, décalé, « trop drôle » ? Comment les voir autrement que comme des rigolos dont il ne faut pas se soucier ? Jamais ils n'inquiéteront les gens sérieux. Surtout pas à une époque où, si c'est fun, cela attire l'attention, tout en n'ayant aucune importance...

Ces exemples bien différents éclairent ce que j'appelle une posture-refuge, à l'abri de l'absurde. Si c'est de l'absurde pour rire, rien n'oblige à chercher à comprendre. Je vous montre que c'est absurde, mais c'est de l'humour. Ah, d'accord ! Maintenant, revenons à la vraie vie et au sens rationnel.

Seconde posture-refuge pour ne pas se confronter à l'absurde, et elle est en quelque sorte à l'opposé de la première, c'est celle qui consiste à combattre l'absurde comme l'intolérable. C'est souvent le fonctionnement administratif, organisationnel ou hiérarchique qui est ainsi dénoncé. « C'est Kafka1! », s'exclame-t-on alors pour rendre compte de l'insupportable perte du sens. Il s'agit de mettre le doigt sur les manquements des autres, ou du « système », à cet égard. Etant entendu qu'on ne peut pas se contredire, sous peine d'incohérence coupable, il faut traquer l'absurde pour l'éradiquer, trouver les responsables, condamner les dysfonctionnements. Et endosser, dès lors, un rôle de justicier, qui a le bon sens, et peut-être le bon droit, de son côté.

Bien sûr, en matière de fonctionnement collectif, il est impératif de chercher à tendre vers la cohérence maximale, car elle est garante de savoirs et de biens partagés, accessibles à la compréhension et à l'usage de tous. Mais entre tendre le plus possible vers la cohérence, sachant que c'est un horizon, et se lever, en redresseur de torts, contre l'absurde, il y a une grande différence. En effet, le dénonciateur de l'absurde rêve de séparer deux univers : celui de la rationalité logique, et celui, irrationnel, de l'absurde. Pour ne conserver que l'univers rationnel, seul digne d'intérêt, seul sérieux. L'esprit critique serait à ce prix.

Mais par ces deux postures de résistance à l'absurde, de quoi se protège-t-on ? Pourquoi faudrait-il abso-lument préserver le sens de toute contamination par l'absurde ? Parce que l'absurde menace sans doute notre prétention à la vérité, notre désir de maîtrise, notre position dominante. Aller jusqu'à l'absurde, n'est-ce pas risquer de faire voir que nous ne maitrisons pas tout, et que ce que nous ne maitrisons pas dit quelque chose aussi – de nous-même, peut-être –, qui plus est sans qu'on sache trop quoi…

 

Jacques Derrida : l'absurde au coeur de la déconstruction

Parmi les façons de faire place à l'absurde, au contraire, il en est une qui bouscule radicalement nos habitudes de pensée occidentales. C'est celle du philosophe français Jacques Derrida2. Au lieu de batailler pour éradiquer l'absurde et nous permettre de nous raconter encore que rien ne nous échappe, sa pensée de la déconstruction prend acte de ce que l'absurde est installé au plus intime de la pensée et de l'action humaine. Qu'est-ce à dire ?

Quand Derrida déconstruit l'affirmation qu'« il faut la vérité » en « il nous la faut absolument » (nous avons besoin du sens vrai) et « elle nous faut », c'est-à-dire « elle nous fait (irrémédiablement) défaut », que fait-il ? Il montre que ces deux significations opposées sont inséparablement présentes dans « il faut la vérité » : l'absurde est au coeur du langage comme de notre pensée, il n'y a pas de recherche de sens qui soit vierge de cette contradiction fondamentale, ceux qui prétendent accéder au sens et dire le vrai sans charrier l'absurde du même coup sont des imposteurs ou des naïfs. Nous avons à vivre comme des êtres à qui le sens échappe toujours et qui ne peuvent en même temps pas y renoncer.

Entrer dans une pensée de la déconstruction, c'est accepter que l'absurde soit inséparable du sens parce qu'indiscernable de lui. Derrida n'en conclut pas que le monde est absurde, comme le faisait Camus. Il dit plutôt que le monde est absurde aussi, en même temps qu'il est rationnel, et c'est un point de départ. Toute l'affaire devient alors de ne plus lâcher ce point de départ et de laisser se déployer ses implications, dont quelques-unes m'intéressent particulièrement ici, car elles régulent mes interventions de formation et d'accompagnement d'équipes en éducation permanente.

Première implication : la déconstruction ne consiste pas à « dépasser » la contradiction entre l'absurde et le sens, mais à « ne pas la dépasser », à la garder vive et présente, car c'est elle qui est au plus près de notre expérience fondamentale et que prétendre l'éliminer, c'est se bercer d'illusions (et souvent s'épuiser). Par exemple, pour une équipe de professionnels dans le secteur socioculturel, le défi me semble être d'apprendre à travailler dans et avec les tensions qui peuvent s'éprouver entre les injonctions d'un décret et les caractéristiques d'un public réel, entre les exigences de l'action et les conditions d'un subventionnement, entre les valeurs d'une organisation et la logique d'une appartenance sectorielle… Sans chercher d'abord à résoudre ces tensions, mais tout en saisissant cependant aussi les occasions de les réduire quand cela se présente. Et sans se penser paralysé par de telles tensions : en réalité, quand on est pris « entre », il y a toujours aussi du jeu…

Deuxième implication : l'esprit critique prend un sens nouveau. Il n'est plus ce recul qui permet de voir plus loin et de prendre les choses de plus haut que les autres, pour mieux les dominer et finir par avoir raison. C'est plutôt dans un
dialogue permanent avec d'autres, dans un ajustement jamais complet avec les contextes de mon action, dans un discernement ouvert et critique jamais terminé de mes préjugés, de mes limites, de mes erreurs, que je peux faire des choix. Ceux-ci seront toujours partiellement arbitraires, donc contestables : je ne suis pas au-dessus de la mêlée. En conséquence, oser vivre le conflit fait partie de la posture critique de la déconstruction.

Troisième implication : le rapport au langage est modifié. Il ne s'agit plus pour moi d'apporter des concepts, des analyses et des outils aux professionnels du secteur comme si j'avais à leur prêcher la bonne parole. Concepts, analyses et outils sont à la fois libérants et enfermants. Tout le monde sait cela. Cependant, du coup, ce qui compte pour moi en formation, ce n'est pas tant que les participants les maitrisent (c'est aussi cela), mais qu'ils voient comment les transformer à leur usage et qu'ils puissent aussi les jeter. Je cherche à les apporter non finis ou pas tout à fait adéquats, je veille à en faire une présentation peu brillante, plutôt bricolée, désacralisante en tout cas. Les mots, les tableaux et autres schémas, clés pour ouvrir des portes et rafiots qui prennent l'eau, sont tous éminemment remplaçables. Je lutte contre les mots tabous et contre les concepts incontour-nables. Ce qui compte, c'est ce qu'on en fait.

Quatrième implication, qui découle de cette dernière phrase : l'action n'est pas le prolongement naturel des idées, puisque les idées, partagées entre l'absurde et le sens, conduisent toujours à l'indécidable. Elle ne peut donc être que la concrétisation d'un choix, fruit d'une décision qui comporte nécessairement une part d'arbitraire. Ainsi, l'action engage ra-dicalement. Dès lors, former des coordinateurs de projets socioculturels suppose de construire avec eux un « Je politique » lucide et capable de porter un tel engagement. Dans la même ligne, la formation s'emploie à renforcer la capacité à répondre de ses choix et à déployer des stratégies pour les implanter sur le terrain : en vue d'être au plus près de la vie des populations et des organisations, et non pas seulement théorique, cette dimension stratégique a intérêt à se nourrir, elle aussi, de la solidarité de l'absurde et du sens, telle que la propose la pensée de la déconstruction...

Quant à moi, entre les lignes de ce que j'ai choisi d'écrire ici, qu'est-ce qui s'écrit aussi, malgré moi ?

 

 

1. Ceci renvoie à Franz Kafka et surtout à son roman « Le procès », paru en 1925, où Joseph K, le héros, est le jouet d'une administration judiciaire absurde et oppressante, qui finit par le mettre à mort sans aucun motif explicite ou compréhensible.
2. 1930-2004. C'est lui qui a déployé pour la première fois le concept de « déconstruction » et c'est à partir de sa pensée que cette notion a essaimé dans tous les domaines des sciences humaines, dérivant en sens divers.