Profitant de leur passage à Bruxelles dans le cadre de l’exposition « Des images et des mots », proposée par la Galerie 100 titres à Saint Gilles, nous avons rencontré Hubert Froidevaux, alias Plonk (ou Replonk ?), pour une petite causerie à propos de l’absurde.

Depuis la fin des années 90, le collectif helvétique Plonk et Replonk connait un succès grandissant. A l’origine de leur travail : des détournements tordants (voire tordus) de cartes postales d’antan.
Par des photomontages volontairement grossiers et loufoques, ils racontent des événements qui n’ont jamais existé. En mélangeant astucieusement des images anciennes à des images actuelles (et la confusion est parfois bien troublante), ils nous offrent la vision d’un monde burlesque et absurde.« Championnat national d’apnée mentale en 1802 », « L’hommage des vétérans aux victimes des accidents stupides, le consul néo-saranapali dépose une gerbe au pied du monument à Pas de Chance », voilà le genre de légendes aussi drôles qu’improbables que l’on peut lire sur leurs images.
Ils n’arrêtent pas là leur créativité ubuesque et proposent aussi des nains de jardin bétonnés, une machine à couper les cheveux en quatre ou encore des baguettes chinoises pour gauchers !

Caroline : Est-ce que vous pensez que c'est une bonne idée que dans notre revue trimestrielle, nous consacrions un dossier complet à l’absurde ?

Plonk : Ce n’est en tout cas pas absurde ! Je ne sais pas comment ce sera écrit, mais après, ce n’est pas absurde : c’est complètement irraisonné, bonne chance !

Myriam : Si vous dites que c’est une bonne idée, est-ce parce que vous avez l’impression que ça sert à quelque chose de parler de l’absurde ?

Plonk : C’est la seule manière que j’ai de parler et d’aborder les choses parce que ce n’est pas la normalité qui est normale. La normalité, elle est absurde, l’absurde est juste la position première.

Myriam : Le fond de la réalité, c’est l'absurde ?

Plonk : Oui, c’est hallucinant, en ce moment c’est plutôt 90% d’absurde et 10% de normalité, dans la vie de tous les jours, dans le comportement des gens, dans tout, quoi !
Si on regarde ce qui se passe, on est d’accord quand même qu’on est plus dans l’absurde que dans le normal, non ? L’absurde, c’est quand même le numéro un mondial ! C’est mal parti, hein, l’interview (rires) ?

Caroline et Myriam : Non non, c’est très bien parti, continuez comme ça !

Caroline : Comment est-ce que vous, Plonk et Replonk, vous êtes perçus ? Est-ce que vous êtes perçus comme absurdes ou plutôt comme des amuseurs, ou encore des farceurs ? Avez-vous des retours là-dessus ?

Plonk : C’est difficile de savoir comment les gens nous perçoivent.
Dans la presse, y’a jamais de retours, sauf si on torture un petit chat dans l’image ! Alors là, y’a une petite vieille qui s’énerve et qui envoie une lettre à la rédaction. Mais on peut faire la pire saloperie qu’on veut, y’a jamais de feed-back. Même moi, je vais lire Charlie et je vois un truc : je ne vais pas écrire au gars pour lui dire merci tous les jours. Donc y’a des moments, souvent quand les gens nous commandent en direct, on fait des petites dédicaces et on nous dit « continuez, continuez, vous devriez être remboursés par la Sécurité sociale, vous nous faites rire ».
Nous, on pensait qu’on était populaires en Suisse, qu'on était connu, mais pas par beaucoup de gens. Finalement, 10000 ou 15000 nous sui-vent, et on ne s’en rendait pas compte.
Là, on a presque la petite larme à l’oreille, depuis un ou deux jours, parce qu’on s’est fait assassiner par le fisc (on n’est pas aidé du tout), puis on en a quand même eu un petit peu marre !

Parce que l’administration est venue nous demander de façon totalement absurde, on y revient, de leur faire une image gratuitement, puis d’un autre côté ils nous saquaient… je me suis énervé un peu !

Et on a sorti ça, de manière absurde, c’est-à-dire qu’on a émis des actions. On n’a pas le droit, mais c’est un acte artistique donc ils ne peuvent pas venir nous emmerder (rires). Et puis on a reçu 25000 euros, ça c’était hier soir, en un jour et demi, à coup de 33, 55, voire 2000 euros certaines fois ! Et les gens qui nous disent « merci, conti-nuez ! ». Donc on a été très touché ces deux jours-ci.

Caroline : Et vous alors, vous qualifiez-vous d’absurdes, ou pas ?

Plonk : Non, on fait plutôt… y’a toutes sortes de mots pour le dire : normalité fluctuante ? Normalité aléatoire ? Absurderie romanesque ?
Chaque fois ça dépend, on ne se qua-lifie pas, on fait des images, après y’a plein de gens qui viennent dire « c’est décalé ». Y’a des universitaires qui ont réussi à mieux nous qualifier que nous-mêmes et à analyser ce qu’on faisait. Puis on se dit « ah tiens, je comprends ce que je fais depuis 10 ans !» (rires).

Caroline : Quand vous dites qu’il y a 10000 à 15000 personnes qui vous suivent, est-ce que ça veut dire que ce sont des personnes de tous les horizons ? Est-ce que l’absurde, c’est universel ? Est-ce que tout le monde comprend l’absurde ? Est-ce qu’il faut être éduqué à l’absurde ?

Plonk : Y’a des gamins, eux, ils l’ont ! Enfin s’ils n’ont pas été trop tordus par les parents, s’ils n’ont pas été trop formatés, trop sociabilisés. Trop de crèches, des fois, ça tue (rires)! Y’a des gosses qui nous adorent. Des fois, on reçoit un dessin d’un gosse qui a refait du Plonk et on voit que ce n’est pas le papa qui a poussé derrière. Puis y’a les vieux profs de français de 80 ans, puis y’a des gens comme Alain de Wasseige1 qui a une culture foisonnante, qui aiment bien ça. Mais oui, c’est un public très large.

Caroline : Est-ce que, pour vous, l’absurde ça doit être expliqué ? Est-ce que votre travail doit être expliqué ? Prenons l’exemple de vos nains !

Plonk : Alors oui, on pourrait l’expliquer, mais le nain bétonné on pourrait l’expliquer de 15 manières différentes : on pourrait faire un exercice de style à la Queneau2, puis après, ça me donne une idée, tiens : on pourrait faire un petit livre avec les nains bétonnés et demander à des auteurs d’intervenir. En le disant, je vais le noter !

Sinon, pour les livres que nous éditons, la première préface avait été écrite par Pierre Tchernia. Pour les suivants, il y a eu des préfaces de Daniel Pennac, de Jean-Luc Porquet du « Canard Enchaîné », puis aussi d’Antoine de Caunes. Alors, eux, ils l’expliquent, notre démarche, parce qu’une préface, ça sert à ça. Alors voilà : il faut lire les préfaces de ces gars-là !

Myriam : Et vous, vous ne voulez pas faire passer un message précis, derrière le nain de jardin en question ? Et donc, ce n’est pas grave si ceux qui l’expliquent l’expliquent d’une façon qui leur appartient ?

Plonk : N’importe qui peut parler de n’importe quoi de la façon dont il a envie ! Les nains de jardin, y’a des gens qui les achètent, ils les déplacent deux fois par jour, ils les mettent au soleil, puis ils les remettent à l’ombre, ils les sortent un peu en été, ils les rentrent en hiver parce qu’il fait froid, ils leur parlent et leur donnent des prénoms. Et alors, là, ce n’est pas à moi de gérer ça (rires) !

Caroline : Et ça, pour vous, c’est absurde ?

Plonk : Non, c’est très logique, ça ! Puis, moi, je croise les propriétaires des nains dans la rue et je leur dis « ça va, le nain ? » On me répond « super, tip top, il est au soleil en ce moment ! ». Si tu veux, nous faisons un bout de chemin, et ceux que ça fait rire prennent un autre bout du chemin. On ne clôt pas complètement le gag dans une carte ou une idée. On avance un bout, on fait en sorte que ça percute. Les gens regardent une image, cherchent dans la légende une explication (instinctivement, on cherche à expliquer ce qu’on vient de voir). Ça ne vient toujours pas, alors on remonte vers l’image, puis au troisième aller-retour, quand ils font « qu’est-ce qu’ils sont cons ! », là, c’est gagné (rires) !

Caroline : Est-ce que l’absurde, ça s’accompagne nécessairement d’humour ?

Plonk : Ce qui est absurde peut être drôle. Quand c’est absurde, puis que c’est triste ou désolant, on cherche à rebondir pour rire, sinon c’est trop. La mort est absurde, ça dépasse la normalité dans les émotions. Du coup, tu peux essayer de rebondir là-dessus et essayer de rire avec ça.
L’humour se colle à l’absurde pour rendre supportable ce que le cerveau ne peut pas entendre du premier coup.

Caroline : Est-ce que, pour vous, il y a des sujets, des objets, des thèmes, qui se prêtent particulièrement à l’absurde ou est-ce que vous démarrez de n’importe quoi ?

Plonk : Oui ! L’autre jour, je fumais une clope sur mon balcon et je vois une bagnole passer, avec toujours le même moteur de merde, qui perd 80% d’énergie. Ça, c’est absurde, parce qu’en un siècle, ils n’ont toujours pas amélioré le fond du problème.

Caroline : Pourrait-on imaginer combattre ces absurdités, comme l’exemple des voitures dont vous parlez, par des démarches absurdes ?

Plonk : Mais je ne peux pas lutter contre l’absurde. Enfin si, tous les jours t’essayes de faire des trucs constructifs, mais la politique, c’est un métier de fous.

Myriam : Et votre émission d’actions ?

Plonk : Ça, c’est une goutte d’eau dans l’océan... et un truc bienvenu sur notre compte en banque (rires)! Mais l’absurde, c’est aussi quand il y a des performances, ou des actes comme les Femen : elles savent qu’on est dans un absurde d’images, elles vont parasiter cette image. Y’a tous des gars en costard, puis une nana qui arrive nue. Avec ce choc-là, elles savent qu’elles peuvent faire en sorte que le cerveau percute. Il y a une irruption d’anormal dans le quotidien.

Caroline : Une réflexion que nous nous sommes faite, en parcourant votre site internet, c’est que nous avons le sentiment que vous vous présentez plus comme des éditeurs que comme des artistes.

Plonk : C’est ce qu’on nous répond par rapport aux subventions, par exemple. Qu’on ne peut pas nous caser, que nous avons plusieurs casquettes.
On a commencé par faire un petit livre illustré par plein de copains, un petit recueil d’aphorismes en 1997. Puis, ensuite, les cartes postales. Les libraires n’en voulaient pas, puis quand ils ont vu qu’il y avait plein de pages dans les journaux suisses quand sont sorties ces premières cartes, les libraires ont rappelé. Nous, on disait « ben je cro-yais que vous n’en vouliez pas, des cartes postales » (rires) et on nous disait « oui, mais les vôtres elles sont littéraires ». Donc voilà : déjà le cul entre deux chaises, il y a très longtemps, quand on a commencé. Et puis, après, on a fait une pièce de théâtre, puis un premier livre, « Les plus beaux dimanches après-midi du monde ». On l’a auto-édité. On en a auto-édité cinq comme ça. Après, il y a des éditeurs qui sont venus chercher notre travail. Le prochain va sortir en octobre, ce sont les Editions d’Orsay, du Musée d’Orsay. Donc, on est auteurs, éditeurs, on vend des cartes postales, on crée des nains, des baguettes pour gaucher…

Ici, on a le cul entre deux chaises parce qu’on n’est pas dans le circuit des galeristes. Les nains bétonnés ne sont pas numérotés, par contre c’est comme le pinard : ils ont une petite plaque, puis il y a l’année dessus. Puis les gens n’ont qu’à les numéroter eux-mêmes. Ils prennent le nain, ils mettent le chiffre qu’ils veulent et puis, voilà, il est numéroté(rires) !

Myriam : Et si les gens vous consi-dèrent comme des artistes, ça vous gêne ? Vous avez l’air de l’éviter !

Plonk : On a grandi à la campagne, près de la rivière, donc on est plutôt pragmatique. Là, je citerai votre héros national : Arno. Il répondait un jour à un journaliste, qui ne connaissait pas son sujet, et qui lui demandait s’il allait jouer des concerts ailleurs. Et Arno le regarde et lui dit « Bah ! Tu sais, moi, je suis ouvert comme une vieille pute. Moi, tu me donnes l’argent, je viens chanter chez toi ! » (rires)
Le journaliste était décomposé ! Alors, pour répondre, un artiste ou pas un artiste, on s’en fout ! On a un éventail vraiment très large, donc on a tous les attributs qu’on veut !

Myriam : Et est-ce que votre travail a un côté engagé ? Le mot est peut-être excessif, mais est-ce que vous le voyez comme ça ?

Plonk : Non, moi je fais des images pour qu’après les avoir regardées, si possible, tu les regardes mieux que du premier coup. L’image a l’air normale, mais elle ne l’est pas ! C’est plus de l’éducation à la lecture, ce serait peut-être mon seul côté engagé. Je prends une photo 1900, je la mets en sepia, les gens ils se disent : « c’est la vérité, donc, si c’est vrai, je le crois ». On fait des petites piqûres de rappel.

Myriam : Pour que les gens décodent et ne gobent pas tout comme ça ?

Plonk : Oui, c’est ça. Pour essayer d’être lucide, d’avoir du recul. Et puis, si on a un tout petit peu plus de recul, c’est quand même un tout petit peu mieux pour tout le monde.

Myriam : Est-ce qu’on vous demande parfois pourquoi vous faites de l’absurde ?

Plonk : A ceux-là, on ne répond même pas, ou alors on va leur dire « et vous, pourquoi vous n’en faites pas ? » (rires)

Myriam : Un mot de la fin ?

Plonk : Quand c’est fini, c’est pas fini. Quand c’est fini, ça continue !

 

 

Plus d’infos :
http://www.plonkreplonk.ch/
www.100titres.be

 


1. Directeur de la Galerie 100 Titres à Saint-Gilles.
2. Raymond Queneau, dont l’ouvrage le plus célèbre,
« Exercices de style », raconte 99 fois la même histoire de 99 façons différentes.