On a beau être le plus attentionné possible, ça pousse. Nous ne sommes pas assez nombreux, c’est pour ça. Avant, dans le temps, il y a quinze ou vingt ans, juste après la fermeture, il y avait toujours quelqu’un qui venait tondre. Maintenant, il y a juste moi. Mais j’ai vingt ans de plus, ça devient plus compliqué. Momo, il peut plus. Cassé en deux, Momo. Alors il reste sur sa chaise à attendre. C’est lui que vous avez vu tout à l’heure, on est juste tous les deux. Le syndicat nous aime bien mais ne nous envoie jamais personne pour aider. Le syndicat,… je parle du syndicat d’initiatives bien sûr. On est là depuis le début. Ils nous gardent. Il vous a fait payer, Momo ? Parce que parfois il fait ça à la tête du client. Vous avez payé ? C’est que vous avez une tête de client, alors. C’est moi qui montre, d’habitude. Avant, on a même eu des audio-guides. Pour l’anglais. C’était le temps où il y avait des Américains qui venaient. On a tout eu ici. Tous les journaux qu’il y avait encore il y a quinze ou vingt ans. Les télés aussi. On a gardé ça dans les vieux pc, vous pourrez voir.

 

C’est ici. Ma tombe est ici.

 

Attendez que j’arrache les herbes. Mon nom est écrit. Vous voyez. C’est moi. Au début, on avait mis nos photos en médaillon. C’était pour les télés aussi comme vous comprenez. Pour les journalistes. Pour les images, pour que les gens voient. Nos têtes. Nos têtes de morts. Tout ce qu’on a pu récupérer est à l’intérieur, c’est exposé vous verrez, c’est sous verre. Il a plu dessus, c’est pour ça. Les couleurs sont parties, ça donne un genre je dirais. On a dû rentrer toutes les photos à cause de la pluie, mais l’effet était terrible. Ils ont essayé des robots pour les herbes. Ils ont essayé de nous donner des robots pour tondre, le syndicat. On a refusé, bien sûr.

 

On a dit non. On a notre fierté. Mais maintenant, je dis pas. Un robot qui tond autour des tombes, je dis pas non. Le monde entier est venu. C’était mieux entretenu. On était encore tous là ou plus ou moins. Enfin, ceux qui sont restés. Il y en a eu qui ont trouvé. Mais la plupart on est restés, les 2000 qu’on était. Mais tous les noms sont là, les 2000. On a un plan. Une carte pour les allées, de qui on a enterré où. A l’ancienne. En papier. C’est beau, c’est une artiste qui l’a fait. Regardez, on s’y promènerait. On dirait la campagne. Enfin, c’est un peu la campagne tout de même, maintenant. Ça, c’est sûr qu’au début, ils y ont pas cru qu’on s’enterrerait. C’est Richard. C’est Richard qui a dit qu’il avait lu un truc comme ça1. Avec un gars qui s’enterrait vivant. Un ouvrier comme nous. Anglais. Dans une caisse. Avec un tuyau pour laisser passer l’air. Et une buse pour envoyer à manger. Et la bière aussi. Pardon, c’est idiot. Je ris toujours quand je raconte ça. La bière dans la bière, si vous voyez. Bon, un Anglais quoi. Gallois. Gallois, c’est pas anglais. Pas confondre. Mais bon son usine fermait aussi. Et il s’est enterré. Vivant avec de l’air qui passait par le tuyau pour respirer. Et on s’est dit, perdus pour perdus, qui c’est qu’aurait pas peur d’aller en dessous ? Et comme y avait pas foule qui levait le doigt, j’ai dit moi, moi je vais m’enterrer. Mais juste une journée hein les gars, je veux pas rester la nuit là-dedans. Ca faisait deux mois qu’on avait appris la fermeture et qu’on travaillait toujours. On travaillait pour pas être licenciés avant d’être virés, c’est compliqué à comprendre, je sais. C’était rapport aux procédures et à la loi. On bossait quoi, on avait repris son poste, on faisait les heures. Mais personne parlait plus de nous. On était rentrés dans le rang. A l’époque, il y avait des tas de boîtes qui fermaient ou qui supprimaient des postes. Ça tombait de partout. Les banques ont durement casqué, enfin les employés. Pas les banquiers, bien sûr.

 

Alors nous, à un moment, personne a plus fait attention à nous, personne a plus parlé de nous, c’est comme si on était morts. C’est pour ça qu’on s’est enterrés.

 

Ça a pas rigolé, je peux vous dire. Une fois que j’ai levé le doigt, il y a plusieurs camarades qui ont suivi. On était ceux du matin, les plus anciens dans l’entreprise, faut dire. Les têtes de pioche. Ceux qu’on avait déjà restructurés. Ceux qui avaient déjà été rationalisés au moins une fois, les durs à cuire. Ça faisait déjà moi et Richard et une trentaine de gars. On s’est dit qu’à tour de rôle, chacun sa journée dans la boîte, on en avait bien pour un mois sans compter ceux de la pause de l’après-midi. Finalement tout le monde a dit, hé bien on y va, c’est pas un qui y va, c’est pas quelques-uns, on y va tous dans le trou. Ca s’est fait comme ça. Parce que aussi, question trou, on avait de quoi faire si vous comprenez. On était outillés pour. Autant que ça serve, les machines qu’on produisait. C’était pas creuser qui serait compliqué. Chacun sa journée, c’est ça qu’on a décidé. On a dû acheter qu’un cercueil avec cette idée là. Capitonné, avec des coussins, confortable quoi. Parce que 2000 clients à servir, c’est pas rien. Mais on a eu besoin juste d’un cercueil, c’était suffisant en fait. C’est pas que ça coûte beaucoup en fait, c’est les bonnes idées qu’il faut avoir. D’ailleurs le cercueil il a rien coûté, on nous l’a donné par solidarité. Alors on a creusé une fosse. Et à côté, on a aligné les croix avec les noms. 2000 tombes avec les 2000 noms. On avait la place, ça faisait presque 100 hectares, le site. Mais ça nous paraissait immense, comme cimetière. C’est pour ça qu’on a pensé aux allées et au plan, pour s’y retrouver. On a bricolé la caisse pour le tuyau et aussi pour être sûr que le gsm passe, on sait jamais. On s’est aperçu qu’il fallait mettre un petit filtre sur le tuyau à l’extérieur par exemple, pour la pluie. La première fois qu’il a plu, il y a un gars qui est sorti trempé. Il aurait pu attraper la mort. Sans rire. Et pour pisser. Aussi pour pisser il a fallu inventer. Et pour les filles aussi, si on se comprend. On a même mis le chauffage. Mais on rebouchait vraiment, on remettait vraiment de la terre sur le cercueil. Le bruit que ça fait quand vous êtes dedans… Le premier jour quand je suis descendu, je ne sais pas mais c’était comme à la mine, enfin j’imagine. Je me suis dit ici c’est la mine, ici c’est Charleroi. Je suis dedans. Maintenant je suis vraiment de Charleroi. Evidemment qu’on a peur. Mais une fois que tu es en dessous, que ça s’est calmé avec les camarades qui veulent savoir si ça va et la terre qu’on te jette dessus, tu vois les choses différemment. Enfin, tu ne vois rien mais ton cerveau fonctionne à trois cents à l’heure. Et en même temps, c’est comme si t’étais apaisé. Relax, cool, à l’aise. Je n’ai jamais autant pensé que ce jour là.

 

Ni aussi bien d’ailleurs. On faisait un seul huit, de 6h42 à 14h42 exactement comme on toujours fait. Personne ne voulait aller là-dessous la nuit, j’étais pas le seul, c’est curieux vous direz puisqu’on est déjà dans le noir. Quand je suis remonté, toutes les télés étaient là, toutes les radios, tous les journaux. On leur a dit : c’est ici et maintenant que ça commence, ils nous auront pas, debout les morts ! ça n’a plus désempli après, ils voulaient voir si on tiendrait. Les médias ils aiment les feuilletons, alors on leur en a donnés.

 

Je ne sais plus qui a dit : « Et si on les enterrait aussi ? Les machines, si on les enterrait ? ».


Mais c’était quelqu’un qu’on venait juste de remonter, ça j’en suis sûr. Comme quoi, ça fait gamberger, comme je disais. Y avait pas à dire, c’était cohérent.

Chaque fois qu’on finissait une machine, on creusait un trou avec une autre machine et hop. Elle restait sur le site ça, y avait rien à dire. C’est pas qu’on sa-botait, c’est pas qu’on détournait. La direction était toujours là, les Belges. Mais on détruisait rien, on protégeait. On disait ben qu’est-ce que vous avez à y redire, on s’en occupe comme d’un trésor de vos machines. C’est comme si elles étaient dans un coffre-fort à la banque si on y pense bien. On disait ça pour les Suisses, les soi-disant propriétaires. On se marrait. On était ensemble. Personne n’avait jamais vu une lutte pareille. Les syndicats suivaient, fallait bien qu’ils se débrouillent avec tout ça. Le gouvernement nous envoyait un ministre par semaine pour qu’on arrête, ça venait de partout, du fédéral qu’on avait, de la Région, de l’Europe ! Et les huissiers qui voulaient constater. Et les vigiles qui n’osaient même pas rentrer. Comme la police. On était tous les soirs au JT, on était sur tous les réseaux sociaux de l’époque, ça circulait partout. Aux Etats-Unis, en Suisse, partout, on s’en foutait. On savait que notre emploi était fini ici. C’était pas pour ça qu’on se battait. On se battait plus pour, on se battait contre, si vous voyez. On voulait plus vivre ça, point barre. Et on voulait que plus personne le vive non plus. On a ouvert un compte pour que les gens versent, un fonds de solidarité parce qu’on savait qu’y lâcheraient rien, les patrons. La première semaine, on aurait pu acheter une grosse excavatrice avec ce qui y avait. Et ça a continué. On a mis une pancarte sur l’usine. On a écrit « Ici, c’est une ZAD » une Zone à Défendre, comme les jeunes en faisaient en France à ce moment-là, à Notre Dame des Landes, à Bure, à Sivens, là où justement on employait nos bulls et nos pelleteuses...

 

C’était compliqué tout ça. Tout était mélangé. On savait plus qui était avec qui.

 

Mais on voulait se défendre contre les mêmes en fait. Contre les types pour qui t’es personne qu’une variable, une virgule, un moins que zéro. Le front des luttes, on disait. Ça a duré deux ans et plus, tout ça. 783 jours exactement : tout le monde a pas eu le temps de passer dans la caisse. Mais tous les jours, on produisait, on enterrait. Si vous venez avec un détecteur de métaux, ça sonne pire qu’à Waterloo. Après, ben, les Américains et les Suisses en ont eu marre, ils ont laissé tomber. Ils ont tout laissé, la terre, les bâtiments, les machines. Et nous, avec. Virés, mais avec les honneurs et 783 jours rubis sur l’ongle qu’on a remis dans le pot commun pour les projets des copains qui avaient pas retrouvé d’embauche. Comme je dis, les patrons aussi, finalement, y sont passés à la caisse. Pardon, je ris toujours quand je raconte ça. La Région aussi, notez bien, elle a laissé tomber pareil. Elle voulait récupérer les terrains et le zoning pour relancer de l’emploi, qu’elle avait dit. Mais ça servait plus à rien. Normal. Y avait des machines partout dans le sous-sol. Dans les hangars aussi, dans la cantine même, jusqu’au service Recherche & Développement, on avait creusé partout. C’est énorme, ces engins-là. Qu’est-ce que vous vouliez faire avec un bazar comme ça ? C’est Richard qui a eu l’idée de ne bouger à rien. De conserver le site comme il était. Après, on a obtenu des subsides pour faire l’écomusée. On a rassemblé la mémoire des luttes de la région, les métallos, les mineurs, nous autres, c’est devenu culturel. On est bien. Ça marche. On m’a engagé parce que j’étais le premier à être descendu. Et Momo, parce qu’il pouvait déjà plus. Cassé en deux, Momo.

 

 

1. Il est possible que notre interlocuteur évoque « Six pieds sous terre » de Ray French, paru en 2009, longtemps édité en collection de poche 10/18 et désormais introuvable même en édition numérique, raison pour laquelle
l’auteur de ces lignes qui n’a pas pu le consulter ne peut avancer que des hypothèses.