On se passe trop volontiers des poètes dans les luttes. Le social fuit désormais la poésie, on ne sait pas pourquoi. Ça n’a pas toujours été comme ça. Il y avait Frédéric Nevchehirlian l’autre semaine au Festival des libertés. I a enregistré des textes de Jacques Prévert, magnifiques, inconnus des livrets scolaires, écrits du temps du groupe Octobre, du temps que les poètes se mêlaient aux grèves et que les grèves appelaient les poètes. Le groupe Octobre avec les Prévert, Raymond Bussières, Sylvia Montel, Roger Blin, Mouloudji ou Jean-Louis Barrault allait en usine, sur des tréteaux, à l’harangue, c’était dans les années 30, 1930. La petite-fille du poète a tendu ces textes au slameur-chanteur, « vous parviendrez bien à en faire quelque chose », il l’a fait : Citroën, Citroën, c’est le nom d’un petit homme. Un petit homme avec des chiffres dans la tête. Un petit homme avec un sale regard derrière son lorgnon. Un petit homme qui ne connaît qu’une seule chanson. Toujours la même... Bénéfice net... Millions, millions... Ça ne date pas d’aujourd’hui, c’est vrai : Citroën c’est PSA maintenant et c’est des voitures qu’on ne conduit même plus ou presque. La poésie reste. La poésie pilote. Frédéric Nevchehirlian qui dit Jacques Prévert, ça ressuscite l’urgence des grèves générales. Ça passe la surmultipliée.

 

Nevche (ça va plus vite quand c’est dit comme ça, on coupe, on apocope, on accélère) est de Marseille. De Marseille à Gémenos, il y a 35 kilomètres et une usine restée en lutte pendant trois ans et huit mois. Pendant 1336 jours, très exactement. Et dans cette usine, des travailleurs qui ont mis leur lutte sous la bannière et dans les mots d’un autre poète, René Char, qui a écrit : « La dignité d’un seul homme, ça ne s’aperçoit pas, la dignité de mille hommes, ça prend l’allure d’un combat ». Une usine qui a lutté et qui a gagné. Mille hommes, un combat ? Ils étaient 182 chez Fralib1, même pas deux cents. C’est pourquoi ce combat-là fut une guérilla.

 

Sur la couverture de leur livre écrit à huit mains2, il y a deux fois Che Guevara. La photo montre le premier rang d’une manif, le Che est en effigie sur des bâches et des drapeaux. La CGT avance, étoile rouge au béret. Bénéfice net. Millions, millions. Jusqu’à la victoire, toujours. Unilever, c’est le nom d’une grande multinationale. Une grande multinationale avec des chiffres dans la tête. Une grande multinationale avec un sale regard derrière ses actions. Une grande multinationale qui ne connaît qu’une seule chanson...

 

A Marseille tout le monde connaît l’Eléphant, la marque a 118 ans et le pachyderme a figuré de tout temps sur les sacs venus de Chine que les doc-kers du port chargeaient sur leur dos. Au fil des reventes et des reprises (la maison a appartenu un temps au groupe Ricard), l’Eléphant est resté marseillais. Jusqu’à ce qu’arrive en 1972 la multinationale anglo-néerlandaise Unilever. Qui, très vite a déménagé le site historique de Marseille vers sa périphérie. Qui, ensuite a progressivement désinvesti symbo-liquement et économiquement la marque. Qui, enfin — Bénéfice net, etc... — a même décidé de remplacer les arômes naturels des thés et des infusions par des substituts chimiques. Mais les ouvriers sont plus visionnaires que leurs patrons. A ce moment déjà, c’était en 2003, ils se sont mobilisés pour empêcher le démantèlement des machines afin que le retour en arrière, au « naturel », soit possible au cas où. Aujourd’hui qu’ils ont les machines, aujourd’hui que la multinationale a dû les leur céder pour un euro symbo-lique, les ouvriers sont revenus, en effet, au naturel, biologique même, sans pesticides, équitable... Aujourd’hui, ils vont notamment s’approvisionner en tilleul à Buis-les-Baronnies, capitale indiscutée de l’arbre qui fut le plus planté à la Révolution française, espérant contribuer à y relancer une filière tombée en déclin depuis précisément que les arômes chimiques ont commencé à remplacer les saveurs naturelles...

 

En mars 2010, Unilever décide de quitter tout à fait la région marseillaise et de sacrifier les gens de l’Eléphant au profit d’usines en Pologne et à... Bruxelles. Une délocalisation dont nous avons ici entendu fort peu parler à l’époque, pour ne pas dire pas du tout, une délocalisation empruntant le chemin inverse que prend Caterpillar vers Grenoble, une délocalisation somme toute positive pour les comptes de l’emploi, alors on ne dit rien et surtout on ne parle pas des internationales ouvrières... Aujourd’hui, l’Eléphant est bruxellois ou polonais, il n’est plus marseillais. C’est le seul échec des 182 de Fralib. Unilever a gardé l’Eléphant mais a perdu son combat contre ses travailleurs. Et a perdu aussi son usine de 12.000 mètres carrés (rachetée par la communauté urbaine de Marseille). Et a perdu aussi ses machines d’une valeur de 7 millions (obtenues donc pour un euro symbolique). Et a versé encore 2,85 millions à la coopérative naissante, la SCOP-TI3.

 

C’est ce combat-là que raconte le livre « Fralibres ». 1336 jours de lutte exactement. On met beaucoup d’années dans 1336 jours. Un peu plus de 3 ans et demi. Il faut imaginer cela. Il faut imaginer des gens qui jamais ne tombent, qui jamais ne lâchent, qui jamais ne s’inclinent. Quelle énergie cela demande un peu plus de 3 ans et demi de lutte... et quelle confiance en soi, quelle conviction aussi... Trois plans sociaux refusés par la Justice (de l’importance des tribunaux indépendants), les travailleurs licenciés à deux reprises, les locaux occupés à plusieurs reprises, une direction passée de la condescendance arrogante à la reddition piteuse : ces 1336 jours forment une saga ouvrière têtue, une sorte d’épopée opiniâtre et inspirante, un réservoir d’idées, un creuset, une source pour qui voudrait s’y abreuver... Les points de similitude avec Caterpillar sont nombreux. Le processus de délocalisation vers Grenoble et la Chine en est un, bien entendu. Mais il en existe au moins un autre. Ainsi ce client principal, celui qui est en fait le véritable propriétaire de l’intégralité de ce que l’usine de Gémenos et les 59 autres implantantions européennes du groupe fabriquent et produisent... Il s’agit de la société USCC, la Unilever Supply Chain Company, basée en Suisse. Cette société comptant quelques employés, quelques bureaux et quelques ordinateurs dispose du droit de propriété sur l’ensemble des produits des usines européennes de la multinationale. Caterpillar Gosselies est elle aussi une « société prestataire de services de production » pour le compte d’une autre société, la Caterpillar SARL, également basée à Genève et employant environ 400 personnes. Cette société dont la raison sociale est la réparation de machines et d’équipements mécaniques et qui ne dispose pour cela d’aucune main d’œuvre locale décide des quantités à produire à Gosselies ou ailleurs en Europe, mais aussi en Afrique ou au Moyen-Orient. Elle se charge également de la vente et se réserve bien entendu les brevets. A l’instar de Fralib, le vrai patron de Gosselies est donc suisse. Pour preuve, quand la production tarde à reprendre en Belgique, ce n’est pas le siège social de Peoria en Illinois qui tempête, mais la SARL suisse... Cette situation ne semble pas déloyale et inacceptable qu’à des travailleurs ou à des syndicats européens, mais aussi au sénateur démocrate américain Levin qui enquête sur les dessous genevois depuis qu’un lanceur d’alerte les a mis au jour, voici quelques mois. Levin suspecte la firme genevoise d’être au cœur d’un méca-nisme visant à contourner le fisc américain et estime le vol à 2,4 milliards de dollars. Trois procédures sont en cours, à ce jour, aux Etats-Unis. Les chiens, que ce soit à Gosselies ou à Gémenos, ne font pas des chats, comme on le voit. Une grande multi-nationale avec des chiffres dans la tête. Une grande multinationale avec un sale regard derrière ses actions.

 

Les gens de Fralib ont compris très vite que toute négociation était inutile et ont entrepris de monter un projet alternatif sous forme de SCOP, un statut juridique de coopérative ouvrière que l’on connaît très mal en Belgique et qui n’en est chez nous qu’à ses balbutiements. « Dans un premier temps, on pensait faire revenir Unilever sur sa décision. Mais on avait vite déchanté car on s’était aperçu que lorsqu’une multinationale prenait une décision c’était très compliqué de la faire revenir en arrière. C’est ce qui nous a poussés à réfléchir à un projet alternatif à cette fermeture en faisant le pari de garder l’outil de travail (parce qu’il nous appartient) et qu’avec nos compétences, entre 15 et 35 ans de boîte pour la plupart d’entre nous, on pouvait mettre en œuvre ce projet » explique à la Marseillaise Gérard Carzola, ancien syndicaliste devenu président du conseil d’administration... Aujourd’hui, un peu plus d’une année après le redémarrage, la SCOP-TI emploie environ quarante personnes sur la cinquantaine de coopérateurs (qui ont mis leurs indemnités de licenciement dans l’affaire) souhaitant être réembauchés. Et si les produits (540.000 boîtes ont été écoulées) sont présents dans la plupart des grandes enseignes, parfois même sous marque des distributeurs, les anciens de chez Fralib entendent continuer à privilégier les circuits courts, tant pour la production que pour la diffusion. Le plan se tient pour le moment. On fabrique, on vend, on se paie...

 

En discutant avec Gérard Carzola et puis aussi avec Olivier Leberquier, qui assume lui les fonctions de directeur général, on remarque à quel point la lutte a été accompagnée par des formes culturelles de désobéissance (les interventions dans les grands magasins, la tenue d’un salon des revendications, les occupations surprises, etc..) qui ont amené les Fralib à transgresser les méthodes syndicales habituelles et à réinventer en permanence leur combat. Aussi, sans doute, parce que tout au long de leur lutte, des gens de théâtre, de chanson, de cinéma ou d’image ont été présents et intervenants dans les ateliers et dans les réunions. La production culturelle de ces 1336 jours mériterait sans doute elle aussi d’être interrogée et passée au crible d’une approche sociale critique. Il existe des films, des pièces de théâtre, des chansons, aujourd’hui un livre, qui témoignent à leur manière d’une autre sorte de production de richesse.

 

Alors on se dit que cette utopie ouvrière proche de réussir donne du sens et de l’espoir à d’autres luttes et à d’autres combats qui n’ont pas encore emprunté, comme à Gémenos, les voies qu’avaient ouvertes René Char....

 

 

Les thés et infusions « 1336 » sont diffusés en Belgique par la petite structure « Le Comptoir africain », joignable ici :
http://comptoirafricain.net/
Et le site Internet de la SCOP-TI est trouvable ici : http://www.scop-ti.com/

 

 

1. Fralib signifie Française d’Alimentation et de Boissons. Fruit de bien des regroupements et absorptions, elle s’appelait auparavant SPTPA-Lipton.
2. Fralibres de Gérard Carzola, Charles Hoareau, Freddy Huck et Olivier Leberquier, éditions le Temps des Cerises, Montreuil 2016, environ 25€
3. L’acronyme SCOP-TI signifie légalement Société Coopérative et Participative – Thés et Infusions mais il évoque aussi moins juridiquement une Société Coopérative Ouvrière Provençale de Thés et Infusions...