Par Milady RENOIR

 

 

Suite à des visites des abattoirs - organisées par Forum Abattoir - j’ai eu l'envie d'user des lieux et de leurs tensions pour y animer un atelier d'écriture créative. "Des heures avec des hommes et des animaux." a eu lieu en juin 2016. Avec, entre autres espaces-temps, une visite silencieuse de quelques intérieurs des abattoirs à 7 heures du matin, une déambulation dans le marché du samedi, un temps d’écriture dans un ancien atelier de découpe. Ce théâtre des opérations singulier s’est offert aux regards de participant.e.s prêt.e.s à faire de leurs sens et émotions des chairs et des terreaux d’écriture. L’appui sur le patrimoine architectural, littéraire et social a amené des propositions d’écriture faisant émerger des questions du voir et de l’entrevoir, du rapport sociologique et sacré aux animaux, à la viande, aux hommes et femmes agissant là. Des apports bibliographiques ont alimenté les textes. Quelques un.e.s des participant.e.s ont accepté la publication de leurs textes dans ce numéro.

Âmes sensibles, ne pas s’abstenir. 

 

 


ÊTRE DE LA MERDE
être du vivant, ETRE DU MORT
DANSER AERIEN splendide
Hésiter. La main dans un fourreau, rigide.
S'ENIVRER de LA MÉCANIQUE du sel.
S'EN BATTRE LES PEAUX.
GÉMICRIER, APNÉE du bourreau.
CHALEUR DE FOURREAU. ODEUR de fourneau.
HAMMAN DES PANSES. RESPIRER SANGSUE. FAIRE PARTIE DE LA CHAINE.
DÉRIDER LES PEAUX.
THERMOSTAT MORTUAIRE.
PRENDRE LA TEMPÉRATURE DE LA BÊTE APRÈS L'AVOIR TUÉE.
HALLALI AUX ReS(Is)TANT-ES.
ÊTRE DU SANG CALLÉ. UNE SARDINE ÉCRASÉE PARMI LES BOEUFS.
ENCORNER À COUPS DE FLAMMES.

© Aline La Sardine

 

 


La geste du poignet des hommes
(A voile dense et à vapeur de panse)
Ce sont les poignets à peine recouverts... de gants de plastic rose, de cuir, de caoutchouc, de mitaines de cuir blanc troué, pour laisser passer la transpiration - respiration vivante de la peau - , à grain ou poignets nus.

Le coup de poignet 'freesbee' ou 'richochet', avec le rebond à la fin du geste, un sautillement de serveur gay qui termine de prendre la commande sur une terrasse bondée du centre ville au soleil.

L'allée-venue du poignet sur le premier et deuxième temps d'une mesure à quatre temps qui pourrait aussi se terminer en croix sous une chape de myrrhe et d'encens puis baigner d'une goutte d'eau bénite la tête du mort ou du nouveau baptisé.

La fraîcheur et l'humidité, de l'église au saloir, le poignet poursuit sa passegiata – promenade lente et d'aller-retour – la paume réceptacle de sel, les doigts à l'arrêt.

La poudre saline s'éparpille sur la peau de vache précédemment étendue - précautionneusement par les mêmes poignets, mains d'hommes au foyer qui replient les draps de lit après les avoir repassés à la vapeur / les cristaux de sel s'éparpillent comme les gouttes d'eau aux huiles d'eucalyptus sur les pierres chaudes des saunas pendant le rituel.

Les peaux aux pores ouverts des thermes se confondent aux lavoirs à panses des abattoirs, aux normes d'hygiène, détonnent les odeurs...reste l'humidité, la moiteur des doigts du joueur de dés sous les néons du casino dont la lumière est absorbée par le tapis vert du 421. Reviens l'humidité.

Aller-retour d'ondes des ricochets comme les morceaux de pain lancés aux canards, les granules aux poissons, le grain aux poules, les graines aux potagers, la main qui glisse de la margelle d'une fontaine pour se caresser de l'eau fraîche, la longue chevelure peignée de celle étendue sur le lit après l'amour, l'invitation à la danse, l'ouverture au yin et yang du Qi gong, la geste baroque, l'amorce d'un baise-main lors d'une soirée mondaine masquée accompagnée d'une génuflexion qui n'est pas sans rappeler la reprise in extremis d'une balle de ping-pong lors d'une dernière balle de match. 

L'humidité encore, la sueur de l'effort, la main sur le sexe rigide et rouge de son amant, le poignet cadence, le rappeur scande et hache les mots, le boucher file une longue lame entre les muscles rouges, la spatule décolle la galette bretonne, le beurre fond, le sang coule sous les yeux du garçon qui fait tomber la tête blanche et glacée de l'agneau pascal lors de sa grande communion, le dernier cri du mouton égorgé, carotide tranchée sèche. 'Cassééééé !' l'oeil vif et le sourire en coin du garçon après sa réplique vengeresse… juste avant le retour du poignet.

© Aline La Sardine

 

 


Échos de longues jambes noires
Des trombes de tictac, cliquetis perpé-tuel...sont-ils seulement inséparables ?
Cinq vieux sangs rangés dans du métal.
La bête a-t-elle un cœur ?
Haut le corps, le cœur en bouche, salive au coup de métal sec au dedans quand je suis au dehors.
Quitter les corps… être au dehors. Je ne les vois pas. Je les pense (je les panse aussi, un peu). J'interprète et je ressens ce que je pense, ce qu'ils semblent, ce que je perçois de leurs cris...que je ne connais peut-être pas.
Toutes les haleines se valent. Quelle est celle du cheval noir au dedans ? Et de celui qui hennit et me glace et me fait remonter l'estomac.
Mon haleine est amer à cet instant. J'ai les dents qui claquent. Tic perpétuel.

© Aline La Sardine

 

 


L'écharde
Hier, entre mille choses, tu m'appelles. Tu as une écharde dans le pied. Je vais trouver un moment, une aiguille et une pince à épiler. Entre mille choses. Puis ton pied sur ma jambe, dans le soleil lourd, pendant que mille choses s'écoulent. La fine pointe de métal dans la flamme du briquet, jusqu'à rougir. Les petits lambeaux de peaux, accrochés à ta douleur. Je dois retirer mes lunettes. Entre mille choses. Je dois te parler d'une histoire ancienne et drôle, pour te distraire. Les petits lambeaux de peau, les petites miettes de chair, la pointe dans l'épiderme, le nerf pas loin, le nerf au bout du bois, le moment où je te mens sur l'échéance, pour aérer ton impatience. Entre mille choses. Je te dis que j'ai de gros doigts, à force de manier de grands couteaux, que je n'ai plus les bons yeux à force de les ouvrir sous les néons, que je ne sens plus la chaleur des peaux, à force de travailler dans les frigos, que je m'étonne de cette image qu'on m'a donnée, de savoir si bien enlever les échardes des pieds des enfants. Tu me dis que j'étais le seul à ne pas abandonner, à ne pas désespérer de leurs cris et plaintes. Que je continuais toujours jusqu'à l'extraire, sans dévier, sans lâcher le pied, sans trembler dans la peau. Je jubile de ton souvenir face au mien, je tiens le minuscule éclat au bout de la pince, j'embrasse rapidement ton orteil, puis je file, entre mille choses.

© Nicolas Marchant

 

 


La vache mugit au fond d’un camion, un homme passe le sang dégouline sur ses bras ses bottes en gouttelettes sur son vi-sage. Les chevaux aux portes de l’abattoir ont encore la couleur du vent. Sang de vache, de cheval, de brebis, sang de vie éclatée.

La vache attend dans le couloir de la mort couchée sur la ligne verte. Chevaux enfermés aux portes de l’abattoir frémissant debout. La vache regarde le couteau qui va déchirer l’immensité de son corps de l’univers déchirer les prairies la rosée du matin l’odeur fraîche de l’herbe coupée. La vache penche la tête mugit du sang partout. L’homme au couteau dégouline il a des épaules de taureau le visage rouge crevé d’absence. Les corneilles racontent la mort d’un veau son dernier cri sous la lame son ventre ouvert éclaboussé.

Hier soir après l’orage les étoiles filaient tout autour du ciel.
Hier soir la vache s’endormait doucement sur le goût des boutons d’or.
Aux portes de l’abattoir l’éternité plonge dans le noir le bruit le temps s’arrête la vache attend.
Hier soir il y avait demain aujourd’hui il n’y a plus qu’un couteau.

© Marianne Prévost

 

 

 

Un soupçon dans un tremblement. Une étreinte trop encombrante. C’est sa peau qui m’a donné le signal. Sa peau qui a trésailli et qui s’est emparé de mon appétit. Sous les ongles, une montée de sang et de salive. Une pointe d’électricité dans chaque poil. Tout devenu radical, tout devenu impossible à maintenir dans le corps. Comme une possession, un rapport obsédant à l’étrange. C’est sa peau qui m’a donné le signal. C’est après que j’ai réalisé qu’il y avait eu un cri, une balise de détresse lancée à ma gueule. C’est à la rougeur de son visage, à la crainte dans ses yeux que j’ai entendu le cri, pas avant, pas pendant. Sa peau d’habitude si entière, si dense, ici comme absente à elle-même. Dans ma main, un fragment étranger. Un bout de son corps. Petit, tout petit, en somme, pas plus grand que ce qu’elle aurait pu se couper elle-même par inadvertance, par maladresse. C’est sa peau qui m’a donné le signal. Toute entière, les trois mètres carré de dermes et pores et duvets. Comme une instance qui m’éreinte. L’instant présent dure longtemps. C’est sa peau prête, offerte. Alors c’est tout ce qu’il reste de moi, cette incommensurable emprise sur sa peau. Et ma main, lestée de plomb et de crainte et de désir, comme investie d’aller creuser en son corps. C’est sa peau qui lance des brasilles. Sa peau comme l’intention de toute chose, de toute relation, vouée à l’échec ou à l’éternité. Ma main incapable de retourner à sa base. Ma main en sa peau comme dans une poche de jeans, comme dans un sac en cuir. Quête du trésor et de l’objet de désir. Sa peau dit qu’il est temps de se ressaisir, qu’il est temps de réapprivoiser l’humain, le social, l’éthique. Mais sa peau me sombre, sa peau me perce.

© Milady Renoir

 

 

 

Participant.e.s présent.e.s de l’atelier : Sylvie Girault, Céline de Streel, Marianne Prévost, Nicolas Marchant, Cataline Sénéchal, Valérie Vanhoutvinck, Alice la Sardine.

Participant.e.s référents de l’atelier : Philippe Sollers, Mohammed Khaïr-Eddine, Charles Pennequin, Frédéric Boyer, Anne-Sophie Subilia, Claude Lévi-Strauss, Gilles Deleuze, Jacques Derrida, Vincent Message, Alain Souchon, Rosa Luxembourg, Gabrielle Wittkop, John J. McDermott, Pieter Versteegh, Vincent Kaufmann, Alina Reyers, Raymond Federman, Marie Darrieussecq, Olivia Rosenthal, Vinciane Despret, Jocelyne Porcher, Stan Vannet, Gaëlle Obiégly, …

Remerciements à Cataline Sénéchal, Gwen Brëes (IEB), Forum Abattoir, Les Abattoirs (bureau / Yvette), les abatteurs (Nordine, …), les hommes, les animaux, la Maison de la Cohésion Sociale (Hayat), La maison des enfants du compas, le grossiste Brasvar, le Brésil, Anderlecht.