Par Laurent DE SUTTER

 

 

Le 14 mai 2013, un petit texte étrange était publié sur le site Internet « Critical Legal Thinking » – un texte signé par deux doctorants anglais que rien de très précis n’avait jusqu’alors signalé à l’attention du public : Nick Srnicek  et Alex Williams. C’était un texte qui portait un titre dont la typographie n’hésitait pas à lancer un clin d’œil à l’époque (« #Accelerate : Manifesto for an Accelerationist Politics »), et qui était divisé en paragraphes compacts, rassemblés en trois titres dessinant ce qui pouvait ressembler à un programme. Dans le premier titre, « Introduction : sur la conjoncture », Srnicek et Williams dressaient un constat : celui du triomphe sans réserve du néolibéralisme – et de l’échec toujours plus important frappant les tentatives de l’endiguer venues de la gauche. Au contraire, soulignaient-ils, face à l’hégémonie du capitalisme néolibéral, tout se passait comme si les forces de gauche (ou prétendues telles) s’étaient transformées en complices de ceux qu’elles faisaient mine de combattre, et avaient renoncé à affronter les enjeux du présent. Plutôt que donner lieu à de nouvelles perspectives, les questions du réchauffement climatique, de l’augmentation des inégalités sociales, de la financiarisation devenue folle, du déploiement de l’économie des plateformes, etc., les avaient rendues muettes. C’était tout juste si, du côté de certains groupuscules plus radicaux que les autres, pouvaient se lire des velléités de résistance – dont le seul effet était de continuer à nourrir un rêve d’Arcadie sans le moindre contact avec le cours effectif du contemporain. Pour Srnicek et Williams, il était plus que temps d’en finir avec le misérabilisme de gauche, et d’enfin se lancer dans la définition d’une véritable vision alternative du futur, à moins d’accepter le caractère inéluctable de la destruction néolibérale du monde. Cette vision, poursuivaient-ils dans le second titre de leur manifeste, « Interrègne : sur les accélérationnismes »,  pouvait trouver dans certaines figures du passé une inspiration précieuse – entre autres Nick Land ou Karl Marx. Là où le second avait insisté sur l’importance d’un modèle de société mettant les outils du capitalisme au service du monde ouvrier, le premier, insistaient-ils, avaient mis la voie sur une possibilité nouvelle : celle qui, justement, s’appelait « accélérationnisme ».

 

 

Dans le monde de la culture contemporaine, le nom d’ « accélération » n’a pas bonne presse : pour toute une série de penseurs, emmenés par le sociologue Hartmut Rosa, il est même celui qu’il faut donner au poison qui gangrène les sociétés capitalistes. Le refrain est connu : tout, aujourd’hui, va trop vite, nous plongeant dans une spirale infernale conduisant à notre aliénation toujours plus profonde dans des gestes, des activités et des objets qui ne présentent de nécessité que pour ceux qui nous y intéressent. Selon Srnicek et Williams, une telle perspective devait être écartée d’un revers de la main – car s’il est vrai que le fonctionnement du capitalisme néolibéral repose pour une large part sur la marchandisation d’une pacotille inutile, celle-ci ne tient en aucun cas d’une accélération. Au contraire, expliquaient-ils, ce que les grincheux nomment « accélération » est en réalité un ralentissement ; il est accélération du ralentissement de l’innovation véritable, au profit de nouveautés marginales, sans effet concret sur l’existence des individus. Défendre l’ « accélérationnisme », par contraste, vise à faire prendre conscience de la nécessité de retrouver un sens de l’innovation qui puisse, depuis le cœur même du capitalisme, nous porter sur une trajectoire de libération par rapport à ce qu’il nous impose. Plutôt que ralentir le capitalisme, au profit d’une option décroissante par exemple, il faut s’appuyer sur ce que Srnicek et Williams appelaient sa « plate-forme matérielle » afin de le réorienter dans une direction nouvelle, enfin à même de rencontrer les urgences d’aujourd’hui. C’était l’objet de leur troisième titre, « Manifeste : de l’avenir », au cours duquel ils définissaient un ensemble de propositions leur paraissant devoir être discutées par quiconque souhaitait rouvrir la pensée et la pratique de la gauche à une dimension de futur. Pour l’essentiel, ces propositions étaient de nature stratégique : elles concernaient la nécessaire réappropriation des médias mainstream, la repolitisation des masses dépolitisées, et la constitution d’un réseau d’influence répondant à celui que les néolibéraux avaient réussi à construire. Mais, derrière la stratégie, c’était un véritable paysage de réconciliation avec les possibles du présent que dessinaient Srnicek et Williams – un paysage permettant d’imaginer une gauche qui ne soit plus que de simple résistance.

 

 

Au-delà des propositions, il était toutefois un domaine dans lequel l’ « accélérationnisme » défendu par Srnicek et Williams faisait l’objet de discussions plus détaillées : celui de ce qu’ils appelaient « fin du travail » – objet de leur premier livre, publié en 2015. Dans Inventing the Future : Postcapitalism and a World without Work, les deux chercheurs s’intéressaient en effet à une urgence que leur manifeste avait un peu laissée de côté : celle du triomphe de l’automation, et donc de l’explosion du chômage. A leurs yeux, une telle explosion était non seulement inévitable, mais elle était aussi une bonne chose ; c’est-à-dire qu’elle était le signe de la nécessité de se pencher sur un modèle de société nouveau, à peine de se retrouver, d’ici 2050, avec près de 70% de chômeurs sur les bras. Comme Marx l’avait pressenti dans le célèbre « Fragment sur les machines » des manuscrits de 1857-1858 connus sous le nom de Grundrisse, l’automation conduit de manière nécessaire à l’abolition du travail, pourvu qu’elle fût mise au service de la classe laborieuse. Pour Srnicek et Williams, cette thèse devait être prise très au sérieux – une prise au sérieux rendue d’autant plus difficile, à gauche, qu’une sorte de moralisme continuait à y régner, considérant le travail comme le lieu de la réalisation de tout être humain. Pour pouvoir affronter le défit de la robotisation des sociétés (par les machines-outils aussi bien que par les algorithmes), il fallait commencer par en finir avec cette obsession, et accepter que le travail ne représente en aucun cas une fin en soi, mais, presque toujours, une nécessité. Or, dès lors que les progrès de l’automation suppriment désormais les postes de travail à une vitesse jamais vue depuis la première révolution industrielle, la nécessité effective dudit travail à l’intérieur du fonctionnement de l’économie s’avère de plus en plus douteuse. Plutôt qu’une nécessité, le travail est en train de se transformer en une sorte de denrée de luxe – transformation que les tenants du néolibéralisme tentent de dissimuler à travers la multiplication de bullshit jobs aussi débilitants que dépourvus de toute utilité. De deux choses l’une : ou bien on continue à faire confiance à cette politique cosmétique, et l’explosion sociale des sociétés avancées est inéluctable ; ou bien on accepte qu’il est temps d’en finir avec la société du travail – qu’il est temps de passer à son accélération.

 

 

Une fois de plus, il faut être clair : « accélérer le travail » ne signifie par le rendre plus flexible, plus souple, plus soumis aux impératifs d’un management à l’incompétence manifeste ; cela signifie au contraire se débarrasser de tout cela, qui le ralentit. « Accélérer le travail », cela veut dire : passer outre le travail – commencer à penser une société dans laquelle le travail ne serait plus une valeur cardinale, ni la source essentielle des revenus des individus, mais un choix existentiel comme un autre. Si, pendant longtemps, faire du travail un choix a pu passer pour une aimable utopie, celle-ci est à présent devenue obligatoire ; la question n’est plus de parvenir à réaliser un rêve, mais que ce dernier constitue la seule échappatoire à notre disposition si nous voulons éviter la catastrophe. Or, selon Srnicek et Williams, la « plate-forme matérielle » du capitalisme autorise cette échappatoire, aussi bien du point de vue de l’organisation concrète du marché et des sociétés, que du point de vue du financement des alternatives qu’il nous faut à présent explorer. Parmi ces alternatives, il en est une qui possède les faveurs des deux jeunes penseurs : celle du revenu universel de base – celui de l’allocation sans condition, à chaque individu, d’un revenu lui permettant de choisir sans contrainte les grandes orientations de son existence. Beaucoup, à gauche, continuent à critiquer cette idée, au nom de ce qu’ils perçoivent comme un détricotage de l’Etat-Providence ; l’allocation universelle, rappellent-ils, a été inventée par Milton Friedman, grand théoricien du néolibéralisme, pour remplacer les prestations sociales. C’est exact : choisir le revenu universel est choisir d’abandonner les dernières reliques d’un modèle social devenu incapable de tenir ses promesses, et continuant à ne tenir pour légitime que la figure du travailleur, trouvant dans son labeur le sens de sa vie. Pour Srnicek et Williams, ces enfantillages doivent cesser, au profit d’une interrogation concrète sur les modalités de transition vers un modèle de l’allocation universelle – et, bien sûr, un accord ferme sur le montant qui devra être le sien. « Accélérer le travail », cela ne peut vouloir dire qu’accélérer la sortie du travail, au profit d’une forme d’occupation plus sensée, plus choisie, et où la misère et la surveillance ne guetteraient plus ceux qui n’y verraient aucun intérêt. Mais le voulons-nous ?