Par Eric VERMEERSCH

 

 

Demain, je rentre à la grande école. Papa et maman sont tout excités. Au couché, papa m’a rappelé une fois encore qu'apprendre à lire, écrire et calculer c’était du sérieux. Fini de rigoler ! Il m’a dit de toujours écouter l’institutrice, de ne pas me laisser distraire par les autres, de bien faire mes devoirs. Plus tard dit-il, après toutes ces années passées à étudier, je serai content et fier du travail accompli. J’aurai un beau métier et une famille heureuse. Il m’a demandé si mon cartable était prêt, si je n’avais rien oublié. Je lui ai répondu que oui, bien sûr, maman s’en était occupée avec moi. Elle est venue aussi pour m’embrasser. Moins confiante que papa, elle a pris une dernière fois mon cartable. Elle a tout sorti et tout replacé dedans, soulagée et je crois, un peu émue. Mon premier cahier, mon journal de classe, une latte. Elle a fait de même avec mon plumier, elle l'a ouvert, scruté le stylo, ausculté les crayons, palpé la gomme, comme pour s’assurer qu’ils ne pourraient ni me faire du mal ni me décevoir. Elle m’a recommandé, comme papa, de bien écouter, de ne pas me laisser distraire, de bien travailler et de m’appliquer, ce qui ferait de moi un homme comblé. Elle a rajouté, c’est tout ma maman, que je devais faire attention à la récréation, ne pas trop courir, mettre mon manteau, m’abriter s’il pleuvait, prendre garde aux plus grands, bien manger à midi.

 

Je vais faire tout cela. Je vais m’appliquer, être sérieux, travailler… Enfin, je pense… Au moins, je vais essayer. Mais lire, écrire, compter, c’est pour moi bien trop peu. Alors, j’ai ajouté plein de choses dans mon cartable, à l’insu de mes parents, bien cachées pour qu’ils ne les voient pas car ils ne comprendraient pas et me demanderaient de tout retirer. J’y ai dissimulé toutes les affaires importantes que je veux garder et développer et tous le fatras pas sympas dont je veux me débarrasser. Je mise sur l'école pour m'y aider. Je sais bien que si je ne dois compter que sur papa et maman, sur papy et mamy, sur nos quelques amis, je n'y arriverai jamais.

J’y ai calé, tout au fond, dans une pochette bien scellée, quelques grammes d’espoir. Je veux qu’ils m’accompa-gnent chaque jour. Je garde un peu d’espoir sous la douce chaleur de mon oreiller, ainsi il m’en restera toujours si je perds mon cartable. Il nous en faut abondamment et il fait copieusement défaut aujourd’hui. Papa et maman ne s’en rendent pas compte, ils pensent que lire, bien écrire et calculer suffira à mon bonheur. Ce dernier est pourtant illusoire tant l'espoir est ténu. Je veux, quand je lâcherai la main de mes Mentors, avoir de l’espoir à profusion, pour moi-même bien sûr mais aussi pour que je puisse en distribuer à tous ceux qui n’en ont plus ou pas assez. 

J’y ai encore coincé une belle part d’indignation. Je veux la garder près de moi, que je ne l’oublie pas, qu’on ne me la prenne surtout pas et, si possible, je prie pour que l’école la fasse grandir chaque jour un peu plus. Quand j'en aurai en suffisance, je la distribuerai à pleines brassées. Je souhaite un cours sur « comment s’indigner » pour encore, dans 20 ans, ressentir la colère devant les injustices des grands, devant les enfants qui meurent dans les villes bombardées, devant les migrants qui coulent à pic dans les flots, devant les mendiants chassés de la place de ma ville, devant le sans-emploi que l’on montre du doigt, devant le nanti qui s’enfuit les poches remplies et la conscience hilare. Si, adulte, l’indignation ne m’étreint plus à pleine main, si je peux accepter sans broncher ce qui me révolte aujourd'hui, si je ne peux même plus deviner l’innommable, à quoi bon toutes ces années sur les bancs d’une école ?


J’ai noué encore, discrètement, à la tirette intérieure, un petit sachet de courage. J’en ai encore à revendre, je vais relever mes manches et affronter les écueils, mais je me méfie, je voudrais tant en garder, j’ai peur qu’il ne s’échappe. Il en faudra des quintaux pour reconstruire le monde que papa et maman vont m’offrir en toute bonne foi. Ce sera un grand et long combat et sans courage, je n’y arriverai pas. J’espère bien que ces années d’école m’en donneront pour une vie bien remplie.


J’y ai aussi enfoui, dans le fond du plumier, une belle dose de curiosité. Pas celle dont on dit qu’elle est un vilain défaut, l’autre, celle qui nous fait avancer, qui nous fait découvrir le vrai monde, qui nous donne les clefs pour comprendre, qui nous met en garde pour qu’on ne plie pas l’échine. Avec elle, dans le capuchon d’un Bic, j’ai mis une once d’impertinence, celle qui, avec le courage du sachet, permet de dire non, de tenir tête, de s’opposer, de reprendre la barre pour aller là où nous le désirons.

 

J’ai par contre entassé, à la va-vite, dans l’espoir qu’ils en tombent, qu’ils s’échappent pour de bon, bien des affaires dont je veux me débarrasser. J’ai beau essayer, elles réapparaissent tous les soirs. Je les retrouve au 

porte-manteau, dans la commode, sous le lit, dans ma penderie, jusque sous mon oreiller et dans mes baskets.

 

J’ai fourré dans les pochettes extérieures toute l’indifférence que j’ai pu trouver. Tous les « ce ne sont pas tes affaires », les « ne t’occupe pas de cela », les « ce n’est pas grave, ce n’est pas à toi que cela arrive ». Je ne vais pas la donner à mes camarades, je vais la jeter dans un endroit sûr, les toilettes sans doute. Elle n’aura que ce qu’elle mérite.


J’ai nonchalamment accroché un sac d’individualisme à la poignée du cartable, mal noué, grand ouvert, afin de perdre ce fils de p… L’indifférence dans les coins les plus sombres des vieux couloirs de l'école.
J’ai collé au-dessous, bien roulés, quelques dizaine de mètres d’esprit de compétition, trop rapidement accumulés pendant ces six années. Tous les « c’est toi le premier », les « tu es le meilleur », les « tu vas gagner »,
« tu étais le plus beau » mais aussi les « tu peux faire mieux que lui », « tu peux être plus fort qu’elle », bref, toutes ces petites phrases qui vous forgent lentement
l’esprit et vous perdent dans les chemins de traverse. Ce paquet se décollera peut-être du cartable mais, s’il résiste, je vais en donner à la maîtresse. Elle saura quoi en faire, elle le cachera elle-même, l’enterrera peut être dans le fond de son jardin, le jettera à l’égout. Elle sait sûrement mieux que moi où l'abandonner en évitant toute pollution, peut-être sait-elle même comment le recycler. Je lui en échangerai un petit peu chaque jour contre quelques centimètres de coopération, cette autre façon de construire le monde que j’aimerais tant acquérir.

 

Je sais bien que j’aurai encore des choses à cacher dans ce cartable. Les pires, les plus envahissantes, renaissent sans cesse, plus fortes, plus incisives. Il y a les petits mots qui titillent, ceux de papa et maman, de papy et mamy, qui les disent pour mon bien. Les petites phrases des amis qui sortent comme cela, par habitude, sans le faire exprès. Et tous les autres messages, toutes les autres petites phrases bien senties, qui chevauchent les ondes pour nous inculquer la bonne parole. Mais j’espère aussi, avec impatience, pouvoir décharger tous les soirs mon cartable de toutes les bonnes choses qui s’y seront discrètement cachées durant la journée ou qui, présentes au matin, auront grandi, tout comme moi, au contact de l’institutrice et de tous mes petits et petites camarades.

 

Ivan, Eliot, Joséphine, Aïcha, Eloïse, Farid, Manon, Ndolo, Julia, Alice, moi et tous ceux que je ne connais pas, nous rentrons demain à la grande école, dans la même classe, chez Madame Marika. Nous sommes les mômes de la fin d'un monde. Le nouveau ira là où l'histoire le pousse. Elle cheminera pour cela sur les sentiers les plus accueillants ou se perdra dans les ruelles les plus glauques. Elle débouchera plus tard sur des prairies verdoyantes ou les déserts les plus inhospitaliers. L'histoire n'est cependant jamais que ce que nous en faisons, aidés de ce que nous accumulons dans nos besaces pendant ces quelques années de jeunesse.

 

Nous rentrons à l'école avec des cartables différents, les uns sont déjà bien remplis quand d'autres demeurent fort légers. La chance gère depuis toujours bien mal son temps quand elle visite les berceaux. Puissions-nous pro-fiter de ces quelques années pour remplir, tous, notre cartable des choses les plus essentielles et puissions-nous, tous aussi, oublier dans le fond de nos bancs cet amoncellement absurde et toxique qui nous encombre.

 

Vous vous dites que voici des propos bien étranges dans la bouche d’un petit garçon. L’éditorialiste est sans gêne et vous vieillit pour un rien, juste pour les besoins de sa plume. Il arrache sans vergogne les lunettes irisées de votre enfance pour vous plonger, le temps d'un édito, dans le monde des adultes ! Je vais retourner d’où je viens et le laisser encore quelques années se débrouiller avec les siens. Qu'il pioche dans son vieux cartable pour trouver son bonheur et nous laisse encore rêver quelques temps, avec Spiderman et la Reine des Neiges, le Hand Spiner sur le pouce dans la cour de récré. Je vais remettre mes lunette irisées pour regarder le monde d’un œil malicieux encore quelques années. Je vais aller taper mes pieds dans le ballon et courir dans la cour de l'école avec la fougue et l'insouciance de mes six ans. Je vais tenir compagnie à Alice, ma petite copine de classe et plonger mes yeux dans son regard espiègle pour mon plus grand bonheur mais j'espère, s'il vous plait Mesdames et Messieurs les professeurs, qu'une fois adultes, notre cartable sera bien rempli. Nous aurons un nouveau monde à construire tous ensemble.