Par Eric VERMEERSCH

 

 

 

Ils étaient militants. De gauche. Ils vivaient une période étrange. Quel militant n'a pas vécu des temps troublés ? Si les jours filaient droit, pourquoi militer ? Il y a tant d'autres choses à faire. Où que portait leur regard, ils ne voyaient que des paysages contrastés. Un œillet de la couronne mortuaire du fascisme portugais parait leur boutonnière pendant que pleurait sur leur revers le ruban noir de Salvador Allende. Ils se réjouissaient à peine du retour du soleil sur le Parthénon, sur les arènes de Séville et sur la jungle vietnamienne que déjà, l'aigle américain revenait planter ses Pershing dans notre plat pays. S'ils se tournaient plein sud, attirés par le vacarme de Soweto, ils n'y voyaient que des gens parqués dans des réserves. S'ils détournaient leur regard, Pinochet leur faisait des pieds de nez et répandait l'encre noire du totalitarisme sur l’Amérique du sud, trinquant au pisco sour avec la CIA.

 

Certains gardaient le cap. Ils saluaient depuis longtemps plein est, vers Moscou ou Pékin. Les uns écoutaient Georges Marchais qui criait au scandale, leurs ventricule et oreillette d'extrême gauche battant à tout rompre. Ils se voyaient jouer les hommes de marbre, d'un kolkhoze d'Arlon à un sovkhoze d'Ostende. Les autres lisaient encore Sartre et Aragon. Ils rêvaient d'une révolution culturelle pour enfin se débarrasser des quatre vieilleries de Stockholm à Madrid et de Londres à Berlin, un petit livre rouge sous le bras. Des camarades, de plus en plus nombreux, doutaient ou tournaient les talons. Les fleurs du printemps de Prague étaient fanées pour longtemps. Alexandre Soljenitsyne leur avait narré les horreurs du Goulag. Les portraits sur papier glacé de ces chinois radieux et de ces adolescentes à couettes et casquettes sur les oreilles ne les trompaient plus. Ils écoutaient parfois Louis Van Geyt et Enrico Berlinguer, cet étonnant ita-lien qui fondait l'eurocommunisme, tournait le dos à Moscou et remportait 30% des voix aux élections italiennes de 1976.

 

D'autres militants, ne rêvaient pas plus de Mao que de Brejnev ou encore de Tito. Ils s'étaient jadis tournés vers Jaures et Vandervelde. Ils s'abreuvaient du socialisme, de cette sociale démocratie qui cartonnait encore en Scandinavie et ne se portait pas mal sous nos contrées. Leur idéal était intact : de l’équité, de l’espoir, de la justice sociale, éradiquer la pauvreté, faire fonctionner à plein l'ascenseur social et donner aux hommes et aux femmes de nos pays des libertés individuelles fondamentales, quelques pavés ayant effleuré leur tête en 1968, quand ils ne les avaient pas lancés eux-mêmes. Les uns avaient connu la guerre, d'autres avaient poussé leur premier cri dans ses ruines, les plus jeunes avaient le traité de Rome pour acte de naissance. Les trente glorieuses, ces mères-poules de l'après-guerre, les avaient biberonnés. Ils avaient grandi sur leurs genoux, durant cette période bénie de l'histoire qui avait connu le plein emploi et vu l'instauration du suffrage universel, de la sécurité sociale et de l’état providence, toutes des utopies de doux rêveurs quelques années plus tôt. Le monde avait changé. La paix et la prospérité s'étaient alanguies sur notre lopin de terre, les peuples iraient désormais main dans la main, avec le bien-être de tous, certains diront le bonheur, pour seul objectif, au son du rock and roll. C'était encore l'Europe des 9, beaucoup auraient signé des deux mains l'entrée des 18 autres, plus on est de fous, plus on rit. Ce n'est que plus tard qu'ils comprendraient que, sans doute, ils se faisaient avoir.

 

Mais tout n'était pas... rouge. Ils avaient compris que rien n'était jamais acquis. Sans cesse sur la barricade tu remettras tes luttes est le crédo de tout militant d'expérience. Ils poursuivaient le combat, former, informer, ne rien laisser à l'adversaire, ne pas lui permettre de se ressaisir, seul cela comptait. Ils créaient ainsi le CESEP. Nous étions en 1978. Ils sentaient que l'air se chargeait du parfum acre de la crise. Les files de chômeurs s'allongeaient un peu plus chaque jour, des "cellules de reconversion" fleurissaient dans les usines désaffectées mais l'espoir était intact. Ce n'était sans doute qu'un sale moment, un nuage noir qui se dissiperait bien vite car tous allaient lutter, des sociaux démocrates aux derniers cocos. Ils se retrouveraient dans les manifs, un chiffon rouge bien accroché au cœur. Ils n'avaient pas vu, ou pas mesuré, qui l'aurait pu, à quel point la fin des accords de Bretton Woods sonnait la charge des vieux réacs. Comment Milton Friedman allait pour longtemps déboulonner les statues de John Meynard Keynes et pousser celles de Marx dans les creusets fumants du capitalisme triomphant. 

 

Cette première crise allait, quel paradoxe, permettre au secteur associatif de se renforcer. Guy Spitaels, alors mi-nistre de l'emploi et du travail, y répondait d'une manière encore toute keynésienne avec son "Plan Spitaels" pour relancer la machine et diminuer le chômage en finançant des postes de travail dans les secteurs public et associatif. Les célèbres CMT, CST et TCT, ancêtres de nos actuels APE et ACS, étaient nés. L’associatif, déjà dopé par les réponses à une crise pour beaucoup improbable et passagère, allait, autre paradoxe, croître et se professionnaliser parallèlement aux attaques et aux victoires de plus en plus nombreuses d'une droite dite décomplexée. Dès les années 1980, Margareth et Ronald entamaient un long tango qui renversait tout sur son passage. Ils feraient par la suite des émules de Wavre à Jodoigne en passant par Anvers et bien d'autres contrées. Les militants de gauche fêtaient la chute des dictatures latino-américaines et la fin de l'apartheid mais l'assassinat d'Olof Palme venait comme un symbole sonner le glas des sociaux démocrates. Ce crime en Suède résonnait dans notre Brabant du bruit des balles des probables mêmes tueurs de la démocratie et rappelait des heures sombres pas si lointaines. Enrico Berlinguer partait trop tôt. On enterrait avec lui un communisme porteur d'espoir, revi-sité et européen. Pour clore le chapitre, les derniers vestiges d'un hypothétique "autre monde" disparaissaient sous les gravats du mur de Berlin. Il ne restait plus qu’à affréter d'urgence les camions pour les villages roumains.

 

J'avais 18 ans en 1978. La gauche dans le cœur et la tête à l'école sociale. Je me baladais avec le Peuple et le Drapeau Rouge sous le bras sans me douter que bientôt, ils relèveraient des archives. Le Parti Socialiste belge se scindait en Parti Socialiste et Socialistiche Partij et je n’imaginais vraiment pas vivre un jour une sixième réforme de l’état. J'étais encore en confiance, comme les fondateurs du CESEP, même si je sentais que le monde de papa était derrière moi et que dans le doute mais sur le ton de la boutade, je disais que j'irais peut-être traire des chèvres dans le Larzac. Qui pouvait s'imaginer ? Qui pouvait prévoir ce que serait notre maintenant. La France venait d'accueillir cent-vingt mille boat-people. Aujourd'hui, elle les repousse à la mer en sous-traitant avec Frontex. Ces 40 années marquent un repli économique et social constant. Chaque attaque contre la sécurité sociale, le droit du travail, les services publics se solde par une victoire qui, clame le vainqueur, en nécessite rapidement une autre "pour s'adapter au monde qui bouge". A qui ? A la Chine qui nous a driblés ? A l'ex bloc de l'Est qui espère panser ses plaies à l'économie de marché ? Ne faut-il pas simplement se plier aux désirs de quelques nantis ? Qui imaginait que nous aurions besoin d'un réseau de lutte contre la pauvreté, des restos du cœur, des épiceries sociales, d'un plan grand froid ? Nous nous consolons en nous racontant quelques victoires laïques : la dépénalisation de l'avortement, le droit à l'euthanasie, le mariage pour les homosexuels, des avancées notoires pour l'égalité hommes/femmes. De belles victoires certes, mais fragiles et insuffisantes. Après cette libéralisation outrancière de l'économie, la liberté de parole nous laisse aujourd’hui sans voix ! Un Théo Francken il y a moins de 20 ans serait passé à la trappe bien avant de se faire rappeler à l'ordre. La parole est libre et acérée mais l'indi-gnation est éteinte. Monsanto se marre, les fraudeurs fiscaux, de Bernard Arnault à Cristiano Ronaldo se pavanent. Ces outrances ne font l'objet que de quelques entre-filets dans une presse acquise aux et par les plus forts. Trop souvent seuls, quelques cercles d'initiés s'en émeuvent, sur les réseaux sociaux ou dans des journaux, dont celui-ci, un peu trop alternatifs pour toucher le plus grand nombre.

 

Nous entendons le léger bruissement d'une des dernières pages qui se tourne. La couverture usée nous blesse les doigts, la reliure se défait, les feuillets tombent sur nos genoux. C’est triste, le scénario ne présage rien de bon, l’histoire est connue, on y retrouve Cosette et les Thénardier. Nous arrivons à la fin d'un tome. A nous d'écrire le suivant, avec tous les auteurs bienveillants, les plus anciens et ceux, plus jeunes, qui ont émergé durant ces 40 années. Toutes ces plumes progressistes et diverses que nous côtoyons au fil des jours. Nous en proposons le thème central : "Se débarrasser du Capitalisme est une question de survie"1.

 

Nous fêterons nos 40 ans en 2018 car nous avons fait du bon boulot sur le terrain, avec les demandeurs d'emploi et les travailleurs du secteur associatif. Nous avons grandi pendant que nous nous battions pour les défendre le mieux possible, avec nos moyens, nos actions, nos outils, nos manières de faire et nos valeurs. Le CESEP est aujourd'hui une belle et grande équipe et nous sommes fiers d’en faire partie. Nous en profiterons aussi et surtout pour rêver. C’est dans les songes que naîtront les utopies qui inspireront la suite de l’histoire.
Nous vous tiendrons informés de nos actions durant toute l'année qui vient. Nous aurons des moments de réflexions, des temps de partage, une soirée pour faire la fête et comme toujours vous trouverez nos analyses et études sur le sujet et bien d'autres dans le Secouez-Vous les Idées et sur notre site. En attendant... que les fêtes commencent, profitez-en bien et bonne année 2018 de la part de toute l’équipe.

 

 

 

1. Paul Jorion. Se débarrasser du capitalisme est une question de survie. Fayard. 2017.