Rencontre avec Valmy FEAUX et Serge NOEL - Propos recueillis par Laurence DELPERDANGE

 

 

26 avril 2018. Un bureau rempli de livres dont, en bonne place, tous ceux consacrés à François Mitterrand. Nous sommes chez Monsieur Valmy Féaux (voir encadré) avec qui nous avons rendez-vous, Serge Noël et moi pour retracer l’histoire du CESEP. Car, c’est là que tout a commencé… ou presque…

 

Au mur, la photo d’un certain Benigno Cacéres un militant autodidacte, une figure emblématique de l’éducation populaire, fondateur avec le sociologue, Joffre Dumazedier, du mouvement français « Peuple et Culture ». Un modèle. C’est donc, sous l’œil de Benigno, que le CESEP a pris réellement son envol, en 1978. Les débuts furent quelque peu hésitants.

 

 

Berceau ancré à gauche
C’est en 1911 que le Parti Ouvrier belge crée, avec le concours des syndicats, des mutuelles et des coopératives, une « Centrale d’Education Ouvrière ». Sa mission : ouvrir la culture au monde ouvrier.

 

A la fin des années 50, Valmy Féaux, jeune homme engagé, crée à Nil-St-Vincent - son village natal -, une section locale de la Centrale d’Education ouvrière (CLEO). Au programme : du théâtre militant, des conférences, des expos.

Très rapidement, Valmy Féaux s’investit dans l’éducation populaire au sein de la « Centrale Régionale d’Education Ouvrière du Brabant wallon » (CREO). On organisait notamment des concerts de musique classique (pendant la pause de midi) aux ateliers métallurgiques de Nivelles, ainsi qu’aux papeteries de Genval. On proposait aussi des week-ends d’études.

 

Dans cette mouvance, une figure tutélaire dominait : celle d’un certain François Detroyer, militant socialiste, qui s’était engagé dans les Brigades internationales antifranquistes durant la guerre civile espagnole, à la fin des années 30. Des militants comme lui on n’en trouve plus guère aujourd’hui, souligne Valmy Féaux. Ils n’hésitaient pas à dire haut et fort ce qu’ils pensaient. De mon côté, je trouvais dommage que les ouvriers ne participent pas - ou alors si peu - aux joies que procure la culture. C’était un frein à leur émancipation. Enfant d’ouvrier - mon père travaillait aux usines Henricot à Court-St-Etienne, j’ai ressenti cette situation comme une injustice.

 

L’idée germe alors de créer, au sein du CREO, un équivalent de l’ISCO, l’Institut supérieur de culture ouvrière de la mouvance MOC. Un centre où viendraient se former militants socialistes, mutuellistes, syndicalistes. Ce fut le Centre socialiste d’Education permanente (CESEP).

 

Valmy Féaux : On a démarré en 1977 en engageant un travailleur à mi-temps sous contrat CST (cadre spécial temporaire). Nous occupions un petit bureau à Louvain-La-Neuve dans les locaux de la Mutualité socialiste. Ensuite, nous avons migré vers Genappe. L’équipe s’est alors quelque peu étoffée. Mais malgré la bonne volonté de tous, l’association vivotait. Nous étions sur le point de mettre la clé sous le paillasson.

 

Et pendant ce temps-là… Serge Noël fait ses premiers pas en « Education permanente » à la Maison de jeunes de Jodoigne. Il a 17 ans. Cette maison de jeunes était un véritable lieu de contestation. S’y retrouvaient des jeunes de tous bords : gauche chrétienne, communistes, anarchistes… : un rassemblement de progressistes. Elle déposa une liste aux élections « Objectif 70 ». Contre toutes attentes, le nombre de voix permit d’avoir deux élus au conseil communal. En 1972, dans la foulée, on crée le premier centre Infor Jeunes en milieu rural. On y proposait des animations sur différents thèmes de société : avortement, environnement, démocratie… J’étais le coordinateur de l’équipe. Dans ces années-là, en France, Valéry Giscard D’estaing avait remporté les élections contre François Mitterrand (en 74). La France penchait à droite… Au Chili, Salvatore Allende, porteur de l’idéal socialiste, était victime d’un putsch… Tout cela allait à l’encontre de notre vision du monde. Heureusement, au Portugal, la révolution des Œillets renversait la dictature salazariste. Nous lisions des journaux de gauche. Ils étaient nombreux à l’époque : Le Peuple, la Cité, Pour, Notre Temps, la Wallonie, le Drapeau rouge. Nous avions cette croyance forte que nous allions renverser le capitalisme. Certains s’inscrivaient dans des luttes allant de la libération de la femme à la libéralisation des drogues douces, la fin des discriminations à l’encontre des personnes homosexuelles, la défense de l’environnement, l’opposition à l’énergie nucléaire… On était pris dans une réelle effervescence de la gauche ».

 

Puis, en 78, son contrat d’animateur au Centre culturel de Wavre arrivant à son terme, Serge apprend que le CESEP engage. L’association est, à cette époque, en grand questionnement. Sa dynamique s’essouffle. Il postule et est engagé.

 

 

La marque « Serge Noël »
Notre première action : un dossier « Immigrés. Fauteurs de crise ? ». J’avais rencontré, en travaillant au centre culturel de Wavre, la réalité de l’immigration via le Comité de Défense des Travailleurs Immigrés qui accueillait les travailleurs Marocains. J’avais eu des contacts avec Felice Dassetto de l’UCL et Robert Anciaux, un islamologue de l’ULB. Je leur ai proposé de contribuer à ce dossier. C’est Jean-Claude Salemi qui l’a illustré. Nous y abordions la question des stéréotypes et les réponses qui pouvaient y être apportées. Des animations seront organisées avec le PAC1, les FPS2. Nous enchaînerons avec un dossier sur les budgets communaux.

 

 

L’informatique rentre au CESEP
C’est lors d’une rencontre avec Georges Peters, son ancien collègue de la Maison de la Culture de Wavre et Paul Thielen, chercheur au Centre Galilée à LLN, que germe l’idée de faire entrer le CESEP dans l’ère informatique. Paul avait amené un Tandy TRS 80, ordinateur « 1ère génération ». Il nous a dit : « cet outil va révolutionner le monde. La gauche ne doit pas manquer cette révolution informatique en marche ». On a donc lancé ensemble une formation d’initiation à l’informatique. Quatre-vingts personnes se sont inscrites. Des enseignants pour la plupart! » Dans la foulée, ce dernier publie une analyse dans la Revue internationale d’action communautaire. « De la nécessité d’appréhender le développement technologique3».

 

 

Le CESEP renaissant était sur les rails du futur

Pour renouer avec son public privilégié : le public ouvrier, un cycle de formations courtes, « Comprendre » est lancé en 1983. Ces modules abordent des questions telles que l’économie wallonne, l’histoire de la politique belge, les manipulations génétiques… Les stages d’été verront le jour un peu plus tard. Ceux-ci se situent davantage dans un cadre de « loisirs actifs ». (Ils perdureront jusqu’en 2015).

 

C’est à cette époque que l’association s’installe à Nivelles, près des anciennes imprimeries Havaux. Son rayonnement s’étend néanmoins bien au-delà du Brabant wallon : à Liège, Bruxelles, Arlon, Namur…

Des fonds européens permettront de mettre sur pied des « Ateliers régionaux pour l’emploi » destinés à un public de travailleurs sans emploi et à des personnes qui souhaitent créer leur emploi indépendant. D’une durée de 4 mois, ces formations vont de l’informatique à la couture en passant par le français. C’est aussi le lancement de la première formation en bureautique. Le CESEP reconnu dans le Décret de l’éducation permanente de 1976 l’est aussi comme opérateur de formation. Et, en 1990, au-delà du désir d’offrir, dans la mouvance socialiste, une formation analogue à ce qui était proposé par l’ISCO, le CESEP initie le premier dispositif de formation longue de cadres culturels, l’actuel BAGIC4. Enfin, le CESEP sera très actif dans le paysage associatif brabançon puisqu’il contribuera, avec d’autres, à la création de Lire et Ecrire, du Centre culturel du Brabant Wallon, de TV Com.

 

 

Et 40 ans après
Quel regard portent ces deux « chevilles ouvrières » de la démocratie culturelle en Belgique francophone sur la santé du secteur de l’Education permanente ? Aujourd’hui, la présence des grands mouvements d’éducation permanente est en perte de vitesse. A une époque, il y avait par exemple de nombreuses sections du PAC (l’ancien CREO) déplore Valmy Féaux.

 

Serge Noël enchaîne « La liberté associative est moins forte que dans les années 80-90. Avant, on te faisait confiance. On n’était pas dans une logique de justification, de contrôle. Aujourd’hui tout est normé… La gestion administrative, les formulaires à remplir alourdissent les procédures. Il règne comme un déni de l’importance de la vie associative5. On s’est éloigné de l’objectif des débuts : faire converger les luttes pour un autre monde, portées par le monde politique, les syndicats, le monde associatif. On ne fait plus d’occupation d’usines comme dans les années 70. C’en est fini des rapports de force. Les revendications matérielles l’ont emporté. On revendique d’abord l’augmentation des salaires… On a de moins en moins la possibilité de proposer des formations dans certains domaines : les lois sur le crédit d’heures, sur le congé éducation payé, sont revues et limitent les possibilités. On a balayé toutes les formations qui touchent à la culture. Par exemple, des cours de guitare, de théâtre pour les ouvriers comme proposées par le modèle de Condorcet. On est plutôt dans de la professionnalisation obligatoire tout au long de la vie, au service du patronat et des entreprises. Les travailleurs sans emploi doivent être en concordance avec le monde du travail. S’ils ne sont pas qualifiés, on ne leur propose d’autres choix que de se tourner vers des emplois peu attractifs, peu valorisants et pénibles ».

 

Valmy Fléaux : Le CESEP aujourd’hui, c’est une 40taine de travailleurs. On a démarré avec un mi-temps … L’association a toujours évité de s’enfermer dans le giron socialiste, soucieuse de s’ouvrir à toutes les composantes progressistes pour former un front commun culturel tout en revendiquant son titre de socialiste. Elle continue à faire preuve du même esprit d’ouverture et garde son indépendance vis-à-vis du parti. Il y a eu, dès le départ, convergence entre un C.A. qui a fait confiance et qui n’a jamais souhaité politiser les engagements. C’est un véritable projet collectif. Le CESEP a une grande faculté d’adaptation à l’évolution de notre monde actuel. Mais, ce qui manque, c’est un véritable « rattrapage » scolaire.

 

Serge Noël : Le CESEP fait partie de la nébuleuse socialiste mais y occupe une place plus autonome ; ce qui ne plait pas forcément à tout le monde. Nous sommes des compagnons de route de l’associatif socialiste. Durant toutes ces années, j’ai essayé d’être une sorte d’entraîneur de l’équipe qui est composée de personnes issues de la CSC, de l’UCL, de l’ULB…, engagées sur base de leurs compétences. Ils sont sans doute un peu moins militants qu’avant. Le projet se pense collectivement, chacun apportant ses spécificités à l’ensemble. On intervient aussi dans les formations pour les permanents syndicaux de la centrale générale de la FGTB.

 

 

Perspectives d’avenir
Pour Serge Noël le changement est en marche. Il viendra des travailleurs. Au sein de l’équipe du CESEP, la volonté de créer une véritable liaison entre les projets à mener et le monde du travail est bien présente. Par exemple avec les travailleurs de Caterpillar. « Il faut une logique de triangulation pour réinterroger nos certitudes avec les partenaires syndicaux, les universités. Il faut porter ensemble un regard plus critique. Les contraintes décrétales sont un obstacle à la mixité sociale. Nos formations s’adressent à des demandeurs d’emploi mais de moins en moins de personnes qualifiées les fréquentent. Il y a également peu de mixité d’origine dans l’équipe des travailleurs du CESEP. On est très « BW ». On a dû louper quelque chose… L’idéal serait une équipe plus multiculturelle et plus en contact avec la jeunesse aussi ».

 

Initiateur du projet, Valmy Féaux, considérant le chemin parcouru dresse un bilan positif : « Je ne peux qu’être émerveillé et me réjouir du développement du CESEP qui aujourd’hui est devenu une institution incontournable et de référence dans le domaine de la formation ». Il reconnaît néanmoins que l’objectif de départ a parfois dévié. La démocratie culturelle, chère à Marcel Hicter, reste un combat toujours d’actualité.

 

Néanmoins conclut Serge Noël : L’idéal socialiste est un bel idéal. Fondamentalement anti-capitaliste, anti-raciste. Fondamentalement humain. Et de citer Benigno Cacéres :
« Il ne faut jamais clore ni sa pensée, ni sa porte ». Je fais partie de la génération qui a fondé ses engagements face à l’injustice de cette réalité qu’est la reproduction sociale. »

Et sur ce terrain, par les temps qui courent, le CESEP a encore bien des défis à relever. Longue vie au CESEP.

 

 

 

Valmy Féaux a enchaîné durant plus de quarante ans, les fonctions de conseiller communal, de bourgmestre, de gouverneur (le premier) de la jeune province du Brabant wallon, de député, de sénateur, de Ministre fédéral des Communications puis de l’Environnement, de Ministre-
président communautaire… Ce que l’on sait moins, c’est qu’il a débuté sa carrière, en 59, comme chercheur à l’Institut de sociologie de l’ULB. C’est à cette époque qu’il publie, dans la revue « Socialisme », un article consacré à l’inégalité culturelle des travailleurs ; un thème qui sous-tendra la plupart de ses engagements, en politique et dans le monde associatif. C’est en 1968 qu’il entre, à la demande de Marcel Hicter dans un cabinet ministériel (J-J Merlot) comme collaborateur culturel. Valmy Féaux poursuivra toujours cet objectif d’amener une réelle démocratie culturelle. C’est sur ce terrain qu’il rencontrera, en 1981, un certain Serge Noël, autodidacte, tenancier d’un bistrot pas comme les autres, fondateur de Centres Infor-Jeunes, animateur de maison de jeunes, puis de foyers culturels…

 

 

 

1. Fin des années 60, la CEO a changé de dénomination et devient PAC « Présence et Action Culturelles »
2. Femmes et prévoyance socialiste
3. https://www.erudit.org/en/journals/riac/1983-n9-riac02 324/ 1034711ar.pdf
4. Brevet d’aptitude à la gestion d’institutions culturelles et à la coordination du projet global d’organismes culturels et socioculturels
5. L’associatif craint de perdre son âme - Entretien entre Pierre MALAISE et Serge NOEL - Le Secouez-vous les idées n° 108 - p20 -22