Entretien par Milady RENOIR

 

 

Milady Renoir1 : UTSOPI ?
Haritz Sanchez2 : L’Union des Travailleur.se.s du Sexe Organisé(e)s pour l’Indépendance, né fin 2015, est un syndicat professionnel pour la défense des intérêts matériels et moraux de ses membres, pour un progrès social via l’acquisition de droits sociaux.

UTSOPI ne se compose que de Travailleur.se.s Du Sexe (TDS) quelles que soient leurs pratiques professionnelles ; tou.te.s les TDS sont représentatif.ve.s de la profession, sans idéologie politique. UTSOPI est pluripolitique et ouvre la voix des concerné.e.s.

 

Une fois par mois, on organise les apéros-putes, les pratiques y sont discutées, c’est aussi le lieu où on peut vider son sac. Comme dans les forums du net, ce sont des lieux de soins, de réconfort, de parole sans jugement. UTSOPI s’organise juridiquement pour « porter » plainte et payer des avocat.e.s quand nécessaire, nous n’avons pas encore de juriste assigné.e., contrairement au STRASS en France, nous espérons qu’un jour un.e TDS sera formé.e pour notre défense.

 

Nous travaillons les relations avec les institutions. Les lignes bougent, c’est lent mais les institutions reconnaissent le bienfondé de nos revendications. Que ce soit l’ONSS ou les tribunaux du travail par exemple, beaucoup connaissent nos problématiques. Sans cadre clair, ils n’ont pas de marge de manœuvre ou de possibilité légale. L’hypocrisie politique ambiante nourrie d’influences judéo-chrétiennes énerve tout le monde et ralentit les processus administratifs.

 

MR : UTSOPI, un lieu de visibilité ?
HS : C’est le propos du collectif, pour tou.te.s les TDS, le plus largement possible, i.e. webcamer.euse.s, escorts, téléphonistes, TDS de rue, TDS de vitrine, strip teaseur.se.s, performeur porno, accompagnateur.trice.s sexuel.le.s, etc.

MR : Les TDS sont-ils visibles ou invisibles ?
HS : Les deux en fait. Visibilisé.e.s dans l’imagerie fantasmatique, éloignée de nos réalités ou alors à travers des phénomènes de société ou de mode. On a dernièrement beaucoup parlé des ‘sugar babies’ avec la polémique de l’affichage devant l’ULB. On parle beaucoup de ET sur nous (rarement à nous et avec nous) mais, paradoxalement, nous sommes invisibilisé.e.s dans le discours (pro- ou anti-/ prostitution). Nous devons sans cesse défendre notre métier, sans pour autant angéliser la prostitution. C’est une profession avec des spécificités qui nécessite une protection sociale au même titre que d’autres métiers à risques. Quand on ne fait pas ce métier par vocation, on le vit mal. Si nous défendons la prostitution en tant que métier, nous sommes conscient.e.s qu’il ne s’agit pas d’un choix heureux pour tout le monde.

 

Les associations abolitionnistes avancent que « 90% des prostituées seraient victimes de la traite ». En fait, le chiffre dit que dans 90% des cas de traite des êtres humains traités par INTERPOL, il s’agit d’exploitation sexuelle. C’est à la fois un aveuglement idéologique et une malhonnêteté intellectuelle. UTSOPI et d’autres syndicats tentent de sortir les esprits de bulles idéologiques. Le véritable progrès social auquel les états devraient s’harnacher est la lutte contre la précarité, de manière transversale et immédiate.

 

Beaucoup de TDS n’ont pas le choix, pas moins pas plus qu’une technicienne de surface, une caissière, un éboueur. Des paramètres socio-économiques mènent à ce métier. Si on écoute le raisonnement des abolitionnistes (abolos), on trouve une logique, leur raisonnement est valide sauf que les prémices sont erronées. Si de véritables alternatives à la précarité existaient, on ferait peut-être autre chose. Le système capitaliste libéral fait des dégâts dans tous les autres secteurs professionnels (burnout, perte de sens), autant que dans la prostitution.

 

MR : Quels statuts professionnels pour les TDS ?
HS : Pour l’instant, la seule manière d’avoir des droits sociaux est de « mentir », jouer sur les mots. Statut indépendant, sexothérapeute, artiste corporelle, masseur.se, serveur.se, hôtesse, et dérivés du bien-être. On ne peut pas déclarer notre activité. Pénalement, dans la loi belge, le code de loi détermine « les bonnes mœurs » à l’appréciation du juge. Par exemple, si t’es serveuse dans un bar avec un contrat « légal » de serveuse, que tu as un litige avec le patron, qu’il arrive au tribunal du travail avec l’argument « c’est un contrat de prostitution », cette visibilité de « mauvaises mœurs » annule le contrat et les droits adjacents, y compris les cotisations payées à l’Etat. Tu repars à zéro.

 

En fait, on voit que le proxénétisme est interdit juridiquement mais finalement toléré, jusqu’à un certain point. Il y a aussi une « urgence » nationale de la justice belge pour la question du proxénétisme dit « dur » et le réseau des traites des êtres humains qui sont des rapports d’exploitation qui n’abordent pas les réalités que nous défendons.

 

Les politiques ne prennent pas nos revendications en considération, la prostitution n’est pas une valeur électorale valorisante, le « problème » de la prostitution sert une opinion forte, « vertueuse » au sens moral. Quelques politiques
« aident » de manière tiède, souvent discrète ou secrète.

 

MR : Comment se stratifie le secteur de la prostitution ?
HS : Le secteur de la prostitution est constitué de différentes couches qui n’ont pas forcément de liens entre elles. La couche principale comprend les TDS eux-mêmes. Une
couche suivante reprend les macs (les « petits proxénètes », indépendants des réseaux de traite. Le terme « proxénète » est actuellement trop vaguement défini par la loi belge). Deux autres couches à ne pas confondre sont celle des réseaux de prostitution et celle des réseaux de traite. Les réseaux de prostitution sont constitués d’intervenant.e.s « volontaires » alors que les réseaux de traite touchent à l’exploitation et au trafic d’êtres humains (et autres trafics).

MR : Comment nommer les TDS ?
HS : La question est de faire évoluer le langage. Les victimes de la traite ne sont pas des TDS mais des esclaves sexuel.les. Quand Primark ou H&M esclavagisent des enfants au Bengladesh pour coudre des T-shirts, ce ne sont pas des couturiers mais des esclaves.

 

Entre TDS, le mot pute est affectueux, la réappropriation est valide. Quand on emploie nous-mêmes pute, on sait ce qu’il détient. On désamorce le mot et l’activité. Quand quelqu’un.e de non concerné.e emploie ce mot, on ignore l’histoire derrière pour l’autre.

TDS est un mot sociologique, plutôt « neutre » et englobant toutes sortes de pratiques au sein du travail du sexe.

 

MR : Pourquoi la prostitution masculine est-elle si peu visible ?
HS : Par exemple, en Belgique, en tant qu’homme hétéro-cis-blanc, je suis une minorité au sein des TDS. Les demandes de femmes sont rares, c’est un tabou dans la sexualité féminine, peu de femmes s’autorisent le passage à l’acte, engluées dans une oppression morale sociétale intégrée.

 

C’est encore un métier genré en termes de représentations, de réalités. Escort boy, dans l’imaginaire, est un métier, un privilège alors que Escort girl implique d’autres conceptions. La majorité de la prostitution masculine est gay. Dans mon métier, je tente de déconstruire l’aspect performatif de la sexualité masculine.

 

MR : TDS, boule à facettes ?
HS : C’est un jeu de rôles, je suis tour à tour psy, sexologue, confident, petit copain, pas de victimes. Dans mon cas d’homme TDS, la société aura du mal à dire que je suis une victime. De toute façon, ce positionnement des abolos de nous considérer comme des victimes est une notion idéologique, pas une expertise ou un questionnement.

 

Les TDS ont une fonction d’utilité publique, sont une sorte de refuge face au mal-être ambiant. On apporte un relâche-ment, on offre un moment où la personne n’est pas jugée. Les TDS sont aussi des possibilités de réalisation de fantasmes que parfois les relations « ordinaires » ne peuvent apporter.

 

MR : Des rapports classe-âge-genre-validité chez les TDS ?
HS : classiste, oui, même si ça évolue doucement. Les performeurs porno refusent plus ou moins le mot TDS. Une prostituée de vitrine pourra avoir un regard ascendant sur une prostituée de rue.

En terme validiste, il persiste une image d’un corps valide « esthétisant », surtout dans le porno. Pour l’agisme, il y a du respect pour les aîné.e.s qui sont souvent passeur.se.s de savoirs d’expériences, même si, depuis quelques années, les transmissions se font beaucoup virtuellement. Avec la loi étatsunienne FOSTA / SESTA3 pénalisant les propriétaires de sites en ligne déposés aux EU pour leur contenu - TWITTER, SKYPE ont fermé les comptes des groupes d’entraide de TDS - il
faut réorganiser la possibilité de groupes d’échanges, très utiles, par exemple, pour les listes noires des clients abuseurs, dangereux.

 

UTSOPI est principalement composé de TDS blanc.he.s, sans doute dû au fait que nous sommes privilégié.e.s par rapport aux TDS racisé-e-s, qui subissent d’autres répressions. En France, des associations de TDS racisé-e-s se sont formées suite à des pressions spécifiques. La militance est pour des privilégié.e.s, faut avoir le temps de militer, de s’organiser. Un.e « bon.ne » militant.e doit être conscient.e de ses privilèges. En tant qu’homme cis-blanc-hétéro, je peux me permettre de témoigner à visage découvert sans aucune retombée. Lors d’une intervention à la RTBF, je n’ai eu droit qu’à quatre commentaires désobligeants. Pour moi, il n’est pas question de prendre la parole des TDS concerné.e.s mais de parler par la voix d’UTSOPI relayant la parole d’une majorité de représentations de TDS.

 

MR : L’invisible, un atout pour les TDS?
HS : Aucun. Jamais.

MR : L’invisible, pour les client.e.s?
HS : L’intérêt du client invisible est social, moral. S’il est invisible, d’une part, ça invisibilise le.la TDS. Le temps de négociation est impacté, en France, suite à la pénalisation du client, et pas par son invisibilité. L’invisibilité du client, son anonymité, lui donne une forme d’invulnérabilité vis-à-vis de la loi, et lui permet donc une prise de pouvoir et des actes potentiellement illégaux et violents vis-à-vis du TDS. L’invisibilité du client est un danger pour les TDS.

MR : Ton parcours ?
HS : J’ai toujours été un résistant aux injonctions sociétales, toujours assumé ma sexualité, mes pratiques, mon besoin de sexe. J’ai débuté le travail du sexe en tant qu’acteur porno en France. Il n’y a quasi pas de production en Belgique francophone. Le monde du porno flirtant avec la prostitution, de castings en rencontres, je suis devenu escort boy. Le mot est identique à prostitué, lequel renvoie plus aux femmes. Je suis gigolo, un séducteur professionnel payé pour donner du plaisir, de la confiance. L’avantage de mon métier d’escort, pour les clientes, c’est qu’après la relation sexuelle, je ne suis pas à la porte ou au téléphone le lendemain, je ne suis pas un stalker. Je réponds à ce que la cliente veut, je ne juge pas son physique, ses états d’âme, ses désirs. Je ne suis pas dans la performance, je suis un professionnel du sexe.

 

Pour UTSOPI, je milite en lisant les rapports, les études à propos de la législation sur le travail du sexe en Europe, en Belgique. Certaines lectures font mal, comme le rapport Moniquet en Belgique, les travaux des traumatologues, les articles abolitionnaires… Peu de lectures « réparatrices », sauf quelques unes de l’asso Tampep – ICRSE.

 

Je passe la majorité de mon temps à militer pour UTSOPI parce que c’est nécessaire.

 

 

Lexique
Abolitionnisme : L’abolitionnisme est un courant de pensée visant à l’abolition de toutes formes de réglementation concernant la prostitution, voire de sa disparition.

Racisé.e : Qui n’est pas considéré.e comme blanc.he, en parlant d’une personne.

Agisme : mot regroupant toutes les formes de discrimination, de ségrégation, de mépris fondées sur l’âge.

Validisme : forme de discrimination, de préjugé ou de traitement défavorable contre les personnes vivant un handicap.

Stalker : mot anglais pour « traqueur »

 

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UTSOPI sur FACEBOOK : facebook.com/utsopi/
Haritz Sanchez pour UTSOPI : tinyurl.com/y7n39esf
Emission radio France Culture: «Abolition de la prostitution : osez le débat tinyurl.com/y9nkgzev
Emission radio Campus : La prostitution lesbienne : tinyurl.com/y7wfhhya

 

 

 

 

1. facebook.com/utsopi/
2. HS militant d’UTSOPI « délégué » aux questions juridiques et lobbyistes, Escort Boy, performeur porno.
3. stopsesta.org/