80 ans d’histoire dans le rétroviseur d’une association en marche

 

 

Rencontre avec Bernard DUTRIEUX et Eric VERMEERSCH - Propos recueillis par Laurence DELPERDANGE

 

 

A la veille de cet événement, nous avons mis la main sur une archive de 2018 : une interview de Bernard Dutrieux et d’Eric Vermeersch alors qu’ils venaient tout juste d’être nommés respectivement président et directeur du CESEP. Nous vous la présentons ci-dessous. Elle est riche d’enseignements, ils naviguaient dans une période trouble mais leurs convictions ne faiblissaient pas. L’ambiance était cependant un peu morose, emprunte d’incertitude. La montée des partis de droite, en Italie, en Hongrie, au Brésil inquiétaient les progressistes du monde entier. La pauvreté et les inégalités sociales explosaient jusque dans nos anciens états providences. Le réchauffement climatique menaçait la planète entière tandis que les gouvernants semblaient sourds aux appels des scientifiques et de la société civile. Parallèlement, bon nombre d’analystes en appelaient à la fin salutaire du système capitaliste.

 

L.D. : Bernard et Eric, quelle est votre vision prospective dans ce contexte de 2018 ?
Eric Vermeersch, directeur : « Il y a le contexte général et celui particulier de l’associatif mais les deux sont liés. Dans les années qui viennent, nous serons confrontés, selon moi, à quelque chose de très difficile ; poursuite des attaques sur notre système de sécurité sociale, sur les droits du travail, sur nos libertés et notamment sur le droit d’association, pauvreté croissante, le tout sur fond d’une déglingue importante de nos conditions environnementales.
L’associatif est aujourd’hui attaqué frontalement. Depuis des années, peut-être depuis toujours en fait, nous sentons bien qu’il n’est pas pris au sérieux. Nous n’avons pas les mêmes moyens que le marchand et bien des politiques considèrent que ce dernier est le seul moteur de l’économie qui traine l’associatif et le public comme des boulets. Mais ces regards goguenards d’il y a peu se sont transformés en mépris. Le gouvernement fédéral nous déteste. A la Région Wallonne cela ne vaut guère mieux. Enfin, la culture capitaliste dominante a percolé dans bien des lieux, mêmes progressistes, ce qui aboutit à nous demander de résoudre la quadrature du cercle.

J’affirme aujourd’hui qu’à droite, bien des acteurs souhaitent notre mort. Comme ils ne peuvent dire «Ce secteur ne sert à rien », ils pondent des procédures de plus en plus complexes et réduisent chaque fois un peu plus nos moyens tout en nous en demandant toujours plus. A terme, c’est la mort du secteur. Ce n’est plus un hasard, ce ne sont plus des erreurs de choix, c’est voulu ! Le capitalisme a besoin de croître. L’associatif et le non marchand en général sont, pour une part, « marchandisables » et le capitalisme veut faire main basse sur cette manne, avec la complicité des politiques. Ce qui n’est pas marchandisable, comme l’éducation permanente, disparaitra faute de moyens. Le capitalisme en sera le grand vainqueur : il aura gagné un marché et supprimé ses détracteurs.

On s’achemine vers une période difficile mais je crois au retour de balancier. Je ne peux pas imaginer qu’il n’y en ait pas. Si je devais penser que tout est foutu, je ne serais pas directeur aujourd’hui. J’imagine un moment où les choses seront tellement intenables qu’il faudra réinventer d’autres façons de faire et l’associatif y occupera une place centrale.

 

Bernard Dutrieux, président : « l’Education permanente est issue de l’Education populaire – du mouvement ouvrier – et certains éléments sont nés dans le maquis (l’entrainement mental). Donc dans des contextes de luttes et de résistances. Cela a quelque chose d’éternel qui existait avant que le concept n’apparaisse. Les fondements vont perdurer d’autant plus que la compréhension du monde se complexifie. Elle apparaît moins dichotomique qu’auparavant. L’éducation permanente en tant que concept a ainsi tout son sens.

Bien sûr, en tant qu’organisation, il est difficile de dire quel sera l’avenir. Des choses devraient perdurer mais elles risquent fort d’être remises en cause. Par exemple, les emplois subsidiés dans ce secteur risquent fort d’être malmenés. Mais je ne pense pas que le monde du salariat va disparaître et je ne pense pas non plus que nous assisterons à une déstructuration totale. On voit déjà une résistance s’organiser autour de Uber ou de Deliveroo ou dans la manière dont le personnel de Ryanair refuse d’être traité. L’éducation permanente est liée aux grands mouvements historiques qui sont en souffrance. Elle va devoir se réinventer. Peut-être autour de la galaxie des mouvements citoyens symbolisés par les rencontres citoyennes autour d’enjeux de société, autour des mouvements tels que ceux lancés par Rob Hopkins et les villes en transition…

C’est déjà à l’œuvre. De nouveaux modes de consommation sont liés à une analyse nouvelle. On consomme autrement, hors du capitalisme. Faire à côté peut être politique. On se situe en dehors du système marchand et on cherche à créer un autre système que le capitalisme.

 

Eric Vermeersch : « Il faut effectivement trouver des pistes nouvelles. Les conférences débats organisées dans le cadre des 40 ans du CESEP abordaient cette question et nous allons continuer à interpeller. Il s’agit de chercher des pistes, le capitalisme n’étant pas un projet d’avenir tenable. L’éducation permanente est un concept inhérent à toute société humaine. Maintenant, de là à la subsidier, c’est une autre histoire. N’oublions pas qu’en Fédération Wallonie Bruxelles, on pourrait dire que l’on se situe dans quelque chose d’unique en ce sens que le politique subsidie des associations qui ont pour objectif de le critiquer. C’est précieux.

 

Bernard Dutrieux : « Ce qui est d’ailleurs de plus en plus mal perçu… En fait, cela fait partie d’une conception des Lumières. L’état finance des organismes qui le critiquent…

 

Eric Vermeersch : « Certains, dans le secteur même, disent qu’on perd son âme en étant financés par le politique. On peut néanmoins affirmer qu’on le fait sans complaisance… Je crois que dans 40 ans, l’éducation permanente sera toujours là. Le monde aura fort changé et peut-être en serons-nous revenus à des choses qui nous conviendront mieux, j’entends par là un monde plus juste, un monde dans lequel l’horizon est dégagé. Mais bon, il faut reconnaitre qu’on ignore cela, on ne peut faire que des hypothèses.

 

L.D. : Actuellement, nous assistons à la fois à l’émergence de réelles solidarités qui se manifestent par exemple dans l’accueil des réfugiés mais dans le même temps, la peur du lendemain pousse au repli. On peut se demander quels rapports de force seraient en jeu pour faire pencher la balance vers un monde plus juste ?
Bernard Dutrieux : « L’individualisme nous précipite dans le trou. On ne peut considérer qu’un état, ou qu’une classe sociale s’en sorte toute seule. C’est dans le collectif que des choses se feront. J’ai bon espoir lorsque je constate que dans les jeunes générations, le collectif existe bel et bien. Même si, lorsqu’on évoque une visée politique, ça semble suspect.

 

Eric Vermeersh : « L’éducation permanente doit travailler cela, partout où cela est possible, avec les publics. Le décret actuel sur l’éducation permanente ne permet malheureusement pas de sortir d’un certain carcan en ce sens que nous sommes davantage enfermés dans des cases que sont les axes du décret même si nous allons vers un assouplissement. Cela signifie que nous devons choisir dans quoi nous travaillons, quelle est notre spécialité et c’est sans doute contre productif par rapport aux enjeux actuels. Néanmoins, un décret, c’est quelque chose de passager, qui s’adapte et se modifie, donc ce n’est pas très important. En outre, un décret, cela peut se dépasser. Pour paraphraser Christine Mahy, « connaissez bien votre décret, faites ce qu’il vous dit de faire et allez sur les terrains d’à côté ».

A propos de décret, nous n’avons pas encore parlé de l’insertion socioprofessionnelle. Là aussi, se projeter dans 40 ans n’est pas facile. Je pense que nous allons vers une destruction massive de postes de travail qui impliquera une réorganisation fondamentale du travail et des temps de vie. Lire «Voyage en Misarchie» d’Emmanuel Dockès» (1), est porteur d’espoir. On y découvre des travailleurs très mobiles avec un temps de travail réduit dans une société de plein emploi. Je vois bien le CESEP former des travailleurs, non plus pour «s’en sortir», comme aujourd’hui, mais pour se réorienter, faire autre chose, changer tout simplement, sans épée de Damoclès au dessus de la tête . Ce serait bien pour mes futurs lointains collègues.

 

Bernard Dutrieux : « On maintiendrait le salaire tout en permettant une réelle mobilité dans l’emploi. Les métiers en pénurie seraient occupés. Bien sûr, tout le monde ne pourrait occuper n’importe quelle fonction… Mais tout serait plus ouvert. On pourrait également opter pour des périodes de pauses permettant de se former à d’autres métiers…

 

Eric Vermeersch : « Je souhaite pour l’avenir, un glissement de l’éducation permanente vers le monde de l’entreprise. Il faudrait accentuer cet aspect. Si on sort du modèle capitaliste, si l’entreprise est organisée différemment, c’est un mariage possible et même utile. Un peu comme la démarche d’éducation permanente est aujourd’hui possible dans le monde coopératif.

 

Bernard Dutrieux : « Il est vrai qu’actuellement l’insertion professionnelle ne prévoit pas d’intégrer des modules d’éducation permanente. Je suis pour le pouvoir d’agir. Or, aujourd’hui, j’ai l’impression qu’on met en avant le
« devoir agir ». J’envisage plutôt le développement du pouvoir d’agir basé sur un accompagnement de la personne dans son propre pouvoir (l’empowerment), une approche de conscientisation. Cela passe par une analyse par la personne elle-même des changements qui se sont produits pour elle de manière à ce qu’elle puisse se les approprier. Puis, dans un second temps, il s’agit d’aller vers le niveau du collectif : « en quoi suis-je dégagé du fonctionnement sociétal ? » (2)

 

L.D. : Chacun davantage acteur de changement mais avec la résurgence des partis de droite, on peut craindre que l’avenir n’aille pas dans ce sens…
Eric Vermeersch : « On est bien dans des phénomènes de balancier. Je ne suis donc pas optimiste pour le court ou moyen terme. Mais, peut-être que dans 15 ans ou 20 ans, il nous faudra réinventer quelque chose de plus égalitaire.

 

Bernard Dutrieux : Le drame aujourd’hui, c’est qu’on commence à être cernés, aux Pays-Bas, en Italie, au Brésil… par des gens qui s’attaquent aux libertés. Et l’éducation permanente, sera forcément concernée par ces atteintes aux

libertés. L’éducation permanente basée sur les piliers explique que la Wallonie ait peu de composantes politiques très à droite. Le Pacte culturel fait qu’on tient l’extrême droite à distance et l’éducation permanente explique la complexité. On n’a pas ça en Flandre ni en France où on invite à la table le Vlaams Belang, le FN.

 

L.D. : Ne manque-t-on pas de figures emblématiques porteuses d’une vision humaniste de la société ?
Bernard Dutrieux : Sur les évolutions du monde, le professeur Harari (3) a une analyse intéressante. Dans le domaine de l’économie Joseph Stiglitz ancien prix Nobel (4), mène toute une réflexion très pointue sur le système capitalisme. Il y a des références. Ca bouge. Sur le plan de l’écologie, il y a aussi des penseurs et des experts qui tirent la sonnette d’alarme.

 

Eric Vermeersch : « Effectivement, il y a peut-être moins de figures de proue mais il y a une multitude de penseurs qui lancent des pistes fondées sur des analyses solides. Par exemple Paul Jorion qui est à la fois anthropologue et économiste , avec son livre « Se débarrasser du capitalisme est une question de survie » (5) et les nombreuses conférences auxquelles il participe, avec son blog sur lequel il partage ses idées…. Ou encore l’économiste français Frédéric Lordon (6) ainsi que « les économistes atterrés ».

 

Bernard Dutrieux : Je pense aussi à Pablo Servigne (7) qui développe une réflexion sur le collectif. On peut aussi se référer à la pensée de Darwin sur l’évolution. Si de Darwin certains ont pu lire le combat des espèces pour la survie, Kropotkine (8) quant à lui souligne que le vivant, en situation de pénurie, a pour habitude de coopérer pour survivre, de s’entraider. Cela change la vision que l’on peut avoir du monde. Néanmoins, je pense qu’on n’ira pas vers un mieux sans passer par une débâcle majeure. La prise de conscience des gens de la nécessité d’aller vers la décroissance me paraît essentielle.
Il faut aller vers moins de matérialisme. Et je pense que les jeunes générations en ont déjà conscience. Mes jeunes collègues se posent pas mal de questions et vont vers d’autres modes de consommation. Ils pensent végétarisme, moyens de transport doux…

 

Eric Vermeersch : « La décroissance oui mais encore faut-il que ce soit pour tout le monde…

 

Bernard Dutrieux : Le socialisme revendiquait plus d’égalité dans la croissance. Aujourd’hui, il doit revendiquer plus d’égalité dans la décroissance. C’est un beau rôle à jouer.

 

 

 

Et si l’avenir était un renversement complet dans la marche du monde : le plus, le trop allant vers le moins, le peu et qu’au juste milieu on assiste à la convergence des luttes jadis opposées ?

 

 

 

 

 

 

Bernard Dutrieux est né en 1957. Après des études d’assistant social à l’Ecole Ouvrière Supérieure, il devient le permanent de Présence et Action Culturelles jusqu’en 1991, date à laquelle il intègre le Cabinet Ministériel de François Guillaume à la Communauté Française où il s’occupe de la tutelle des CPAS et des politiques de prévention en matière de santé et de toxicomanie. Il rejoint, avec les mêmes attributions le Cabinet de Magda De Galan.
Il intègre ensuite le staff de la Fédération des CPAS au sein de l’Union des Villes et Communes de Wallonie où il crée le Centre de Formation pour les CPAS. Il en dirige aujourd’hui les activités ainsi que l’équipe de cinq personnes en charge des programmes et des projets.
Administrateur du CESEP depuis 1979, il en est le Président depuis juin 2018.
Son combat : outre la défense d’une conception authentique de l’Education permanente dans son acception populaire, il travaille à la lutte contre la pauvreté et dénonce l’Etat social actif, instrument de sujétion des exclus . Il se bat pour une société bienveillante basée sur le respect et le développement du pouvoir d’agir des personnes et des collectivités.

 

Eric Vermeersch est directeur depuis ce mois d’avril 2018 après en avoir été le directeur adjoint durant plus de 15 ans. Il a une formation d’assistant social et un master en politique économique et sociale (FOPES).
Il a commencé son parcours professionnel dans le secteur de l’économie sociale, notamment en travaillant dans une agence conseil. Aujourd’hui, comme formateur, il est principalement spécialisé dans la gestion financière des associations.
Son combat : Soutenir le secteur associatif avec l’ensemble des acteurs afin que celui-ci puisse garder une place centrale dans la société. Pour Eric Vermeersch, ce secteur est un gage de liberté, un lieu de résistance, un contre-pouvoir, un creuset à idées, un tube à essai de pratiques innovantes, loin des dérives, oserait-il dire totalitaires, des leaders du secteur marchand.

 

 

 

(1) Emmanuel Dockes, Voyage en Misarchie : essai pour tout reconstruire, Ed. du Détour, 2017
(2) Changer le monde au quotidien, l’Approche DPA-PC : récits d’expériences, analyses et regards critiques », ouvrage collectif sous la direction de Brigitte Portal, Valérie Desomer et Bernard Dutrieux, Editions UVCW – Fédération des CPAS, 2017 (commande : http://www.uvcw.be/publications/commandes/24)
(3) Yuval Noah Harari, Homo Deus. Une brève histoire du futur, Ed. 2017
(4) Joseph Stiglitz, La grande fracture. Les sociétés inégalitaires et ce que nous pouvons faire pour les changer, Ed. Les liens qui libèrent, 2017
(5) Paul Jorion, En finir avec le capitalisme, une question de survie, Ed. Fayard, 2017
(6) Frédéric Lordon, Imperium, Structures et affects des corps politiques, La Fabrique éditions, 2015. Voir aussi www.atterres.org
(7) Pablo Servigne, Une autre fin du monde est possible, Ed. Seuil, 2018
(8) L’Entraide, un facteur de l’évolution, (texte intégral), Éditions du Sextant, 2009, 2010 2013 (ISBN 9782849780312) ; Éditions Aden, 2009.