Par Paul HERMANT

 

 

« Quand on vous dit après moi les mouches, il faut comprendre que nous sommes les mouches.
Nous sommes les mouches qui restent une fois que l’on a dit après moi le déluge.
Nous sommes les mouches du déluge…».

 

C’est un petit livre que rien n’invite à feuilleter, le titre est tiré par les cheveux, on dirait une enseigne de coiffeur ou de restaurant bio, c’est un vilain jeu de mots : « Capitalexit ou catastrophe ». Mais il attire le regard parce que ses deux auteurs portent le même nom, Sève, et que cela invite à la curiosité. On ouvre alors ce livre de dialogue entre Lucien, le père philosophe, et Jean, le fils historien, et l’on tombe sur cette double interrogation : « Si la planète devient inhabitable, comment sauver l’humanité ? Si l’humanité redevient sauvage, comment sauvegarder la planète ? ». Et l’on se dit qu’il s’agit là d’une description parfaite de la tension constante qui existe entre la question anthropologique et la question écologique, une tension qui devrait habiter toutes celles et tous ceux qui, dans les médias, l’enseignement ou l’éducation populaire, se donnent mission de formation, d’information, de transformation ou d’émancipation.

 

La brutalisation de la société et la liquidation des valeurs humaines se déroulent à une vitesse exponentielle, jamais pensée dans cette rapidité. En Europe, comme aux Etats-Unis, aux Philippines ou au Brésil, cette brutalisation de l’humanité et cette liquidation de l’humanisme sont diligentées ou encouragées par des partis politiques qui doivent leur position à un vote démocratique qui semble être devenu tout autant un simulacre qu’un alibi. Les changements climatiques qui hypothèquent gravement l’avenir de l’espèce humaine vivent également une accélération troublante que les rapports scientifiques documentent avec une terreur désormais sensible. Cette conjonction des régressions anthropologique et écologique (que certains, comme l’historien français des sciences Jean-Baptiste Fressoz, n’hésitent pas à regrouper sous le terme générique de carbo-fascisme) était au cœur de la journée de rencontres et de dialogues que le Cesep avait programmée pour saluer son quarantième anniversaire, le 26 octobre dernier.

 

Qu’une organisation d’éducation permanente et qu’un organisme d’insertion socio-professionnelle comme le Cesep ait choisi, à l’occasion d’un retour sur son passé, de faire place à « Ce qui nous arrive » n’a évidemment rien de fortuit1. Car il s’agissait finalement moins de prendre la mesure de ce qui conditionne le travail effectué tous les jours par les équipes que de souligner le fait que cette mesure bouge et change désormais tout le temps. Et si prendre en compte ces fluctuations constantes n’est pas une chose simple, il s’agit pourtant désormais d’une donnée désormais essentielle pour les travailleuses et les travailleurs du sociopolitique et du socioprofessionnel comme évidemment pour les populations auxquelles ils s’adressent.

 

Les quelques mots sur les mouches et le déluge posés dans la citation en tête de cet article proviennent d’un autre anniversaire. Celui de Mai 68, célébré il y a quelques mois au Théâtre Poème, à Bruxelles. Il s’agissait de se souvenir et de faire récit de ce qui restait en tête, de ce qui demeurait entêtant, de ce qui peut-être avait fait testament. Mais aucune sorte de narration n’était évidemment plus possible. Car quelle mémoire et quels mots aurait-il fallu convoquer pour commémorer un événement à qui, réalistement, il aurait fallu demander d’avoir vraiment réalisé l’impossible et qui ne l’avait pas fait ? En mai 1968, le rapport Meadows, qui allait bientôt imposer l’idée d’un monde fini et d’une croissance intenable, n’avait pas encore paru, il ne le serait que quatre années plus tard. Pourtant les journées de Mai et les mois qui ont suivi en avaient porté l’intuition. Il suffit pour s’en rendre compte de feuilleter des journaux et des revues de l’époque ou de visionner d’anciennes émissions de télévision : la précision des chiffres, des graphiques et des projections est à proprement parler glaçante. Le réchauffement de la planète, la montée des eaux, la fonte de la calotte, les sécheresses, les inondations, tout cela nous le savions donc. Cet étonnement face à un savoir enfoui (« nous savions donc et nous n’avons rien fait ? ») répond comme dans un miroir à une sidération plus contemporaine (« voilà que nous sommes à nouveau mis devant le fait de savoir à nouveau et qu’à nouveau nous ne faisons rien ! »). Nous sommes ces mouches d’aujourd’hui qui dialoguons avec les lucioles que Pier-Paolo Pasolini avaient perdues de vue en 1975.

 

Quelques mois avant son assassinat, le cinéaste italien avait en effet écrit dans le Corriere della Serra un article resté célèbre et dans lequel on trouve ces phrases : « Au début des années 60, à cause de la pollution atmosphérique et, surtout à la campagne à cause de la pollution de l’eau (fleuves d’azur et canaux limpides), les lucioles ont commencé à disparaître. Cela a été un phénomène foudroyant et fulgurant. Après quelques années, il n’y avait plus de lucioles ». Bien entendu, en parlant des lucioles Pasolini ne parlait pas que des lucioles. Il visait allégoriquement ces feux qu’il estimait éteints, ces résistances qui s’affaissaient, cette classe ouvrière qui s’éparpillait, cette beauté qui disparaissait. Que devrions-nous dire alors, nous qui avons bien noté qu’une récente étude allemande quantifie à 80% le taux de disparition des insectes volants depuis 15 ans ?

 

Au moment où Pasolini écrit sur les lucioles, Allende est déjà tombé au Chili et le général Pinochet s’occupe d’y mettre en place le premier régime de type néolibéral. Un régime que l’on pourrait aujourd’hui qualifier d’austéritaire, mais qui à l’époque ne faisait qu’anticiper la consécration des politiques musclées de Margareth Thatcher et de Ronald Reagan. La décennie ’80 fut en effet celle de la victoire tant économique que culturelle de l’école de Chicago2 comme les années ’90 seront celles où furent définitivement ruinés les espoirs d’une réponse honnête à la question écologique. Un article récent du New-York Times relate assez clairement comment les lobbies du carbone se sont occupés de faire échouer toute prise en compte structurelle de bouleversements climatiques dont l’effectivité était pourtant reconnue par une grande partie des gouvernements mondiaux3… C’est cette conjonction mortifère entre la menée de politiques d’austérité et la négation de la question climatique que nous payons aujourd’hui.

 

Dans son film « Un héritage empoisonné », Isabelle Masson-Loodts, qui était présente le 26 octobre dernier, ne traite pas de ce qui est perdu, mais de ce qui perdure. Le documentaire commence dans des champs cultivés qui furent des champs de bataille en 1914-18. On y voit des obus non explosés, des bouteilles ayant contenu des gaz, toutes sortes de produits toxiques et délétères affleurant ici et là : « 4 ans à détruire et 20 ans à remettre en culture » dit quelqu’un en regardant ces terres dont l’Etat français, à l’époque, estima à 120.000 le nombre d’hectares à jamais perdus… A voir le film, il aurait peut-être mieux valu qu’ils le soient. Cent ans plus tard (autre anniversaire), nous vivons toujours dans les déchets d’une guerre qui devait être la dernière. Alors, lorsqu’Isabelle Masson fait le lien avec l’enfouissement des résidus nucléaires à Bure, petite commune rurale de cette Meuse toujours traumatisée par les sols retournés depuis 1914 et où l’Etat compte enterrer de la radioactivité pour bien plus longtemps encore, on ne peut se poser qu’une et une seule question : de qui sommes-nous les déchets de demain ? De quoi, nous le savons, nous en avons parlé plus haut. Mais de qui, la question est d’importance. Et se pourrait-il que les pauvres, les appauvris, celles et ceux qui aujourd’hui vivent un processus quasi planifié d’appauvrissement figurent parmi les surnuméraires de demain ? C’est en tout cas l’hypothèse de Daniel Tanuro, ingénieur agronome et membre de Climat Justice Sociale qui, évoquant, lors de la journée anniversaire, la perspective d’une terre-étuve et la réduction de moitié de la population mondiale qui devrait s’ensuivre, ajoute que la survie de l’humanité se ferait de toute façon « au prix de l’élimination des plus pauvres, qui sont les moins responsables du changement climatique ! ». Cette pente mentale qui nous amène à trouver presque logique que les plus faibles disparaissent du paysage ou subissent de telles pressions et des tels harcèlements qu’ils finissent par s’estomper eux-mêmes du paysage social, Christine Mahy du Réseau Wallon de Lutte contre la Pauvreté l’a nommée du terme « habituation ». Cette notion qu’elle apporte et qui dit l’accoutumance à un stimulus, comme il vient aux chiens récompensés pour chasser, traduit aussi le recul de la politisation de la question sociale et le retour à des processus et des opérations charitables qui ressassent le spectacle de la misère comme repoussoir et déversoir. De ce point de vue, les Territoires Zéro Chômeurs que présentait Laure Toulemonde, directrice adjointe de la Fabrique de l’Emploi dans les Hauts de France4, constituent une réponse plausible, à hauteur d’hommes et de femmes, à la question de la disqualification et de la disparition sociales.


Postulant que personne n’est inemployable et qu’il y a du travail (et de l’emploi) pour tout le monde, ces Territoires indiquent en tout cas qu’il existe un au-delà local à la désintégration mondialisée et qu’il n’est pas impossible de redévelopper une économie de quartier, rapprochant ainsi la production ou les services de leurs premiers utilisateurs. Car cette reprise en mains, qu’Emmanuel Dockès appellera une « contre-attaque », est d’autant plus nécessaire qu’il est moins question de « rêver » un lendemain idéal (Emmanuel Dockès qui est l’auteur de l’ouvrage le plus décapant sur l’utopie de ces dernières années avouera même être un rêveur fort médiocre) que d’en préparer sans attendre les conditions de réalisation. Au centre de cette dynamique, il y a la question de la propriété qui ne peut s’imaginer que de façon « fondante » – « Personne ne peut avoir un droit sur les choses plus long que sa propre vie. En d’autres termes, les droits sont viagers ». Cette question propriétaire est aussi de celles que travaille Philippe De Leener, professeur en économie politique à l’UCL– « Il n’existe aucune possibilité de sortir du système sociétal contemporain sans travail ni expérimentation sur les systèmes et modalités d’appropriation et les systèmes et modalité de transmission des patrimoines ». Sur notre table, il déposera également la notion essentielle des « alternatives dérisoires », à savoir la manière dont des initiatives prétendant lutter contre le système capitaliste, par exemple, en viennent finalement à le consolider ou à le justifier par défaut, et les exemples sont en effet légion…

 

De sorte qu’en grappillant d’intervention en intervention, nous nous retrouvons ainsi, en fin d’après-midi, devant une sorte de cadastre, un inventaire, peut-être un plan de marche. Laisser le carbone dans la terre, rapprocher la
production des quartiers, briser l’automaticité, des transmissions propriétaires, réduire le temps de travail, créer des emplois dans la restauration des écosystèmes, partager les richesses, créer des pôles de résistance territoriaux contre les grands projets nuisibles et inutiles, socialiser les secteurs de l’énergie et du crédit, se débarrasser des machines conçues et vendues « par des gens que je ne connais pas et qui ne me connaissent pas » …

Tout cela supposant un préalable essentiel : se déshabituer. Et une méthode : contre-attaquer.

Même plus peur.

 

 

 

 

Pour aller plus loin

- Philippe De Leener, « Transitions économiques, En finir avec les alternatives dérisoires », Editions du Croquant

- Emmanuel Dockès, « Voyage en misarchie, Essai pour tout reconstruire », Editions du Détour

- Isabelle Masson-Loodts, « Paysages en bataille », Editions Nevicata

- Daniel Tanuro, « L’impossible capitalisme vert » et « Le moment Trump », Editions La Découverte

 

 

 

 

 

 

1. On trouvera ailleurs dans ces pages des traces et des témoignages d’actions engagées depuis plusieurs mois et qui tentent, chacune à leur mesure, chacune à leur façon, de traduire les réponses que les équipes apportent à ces bouleversements qui les traversent et les affectent.
2. L’école de Chicago, où l’on retrouve notamment Milton Friedman, passe pour avoir été au centre de la théorisation de l’économie dite néolibérale.
3. Voir https://www.letemps.ch/sciences/avons-perdu-combat-contre-changement-climatique
4. Voir article « Aux bords du capitalisme. Expérimenter pour réparer le travail » p.26-28