Toujours un peu plus d’audace...

 

 

Par Anissa AYADI et Myriam van der BREMPT

 

 

Que s’est-il passé depuis le premier BRI-Co ? C’était celui qui avait investi les quartiers de Bois-du-Luc. Anissa vous le racontait dans le Secouez-vous les idées n°1121. « Sur la route du politique », titrait alors notre dossier Articulations. Un an après, quelles nouvelles de cette démarche de réenchantement et de repolitisation ?

 

 

S’approcher, s’arrêter, reprendre la route
Rappelons d’abord de quoi nous parlions. Dans sa formulation la plus simple, nous dirons du BRI-Co, Bureau de Recherches et d’Investigations sur les Communs, qu’il est un dispositif d’accueil et de rencontre de personnes et de récits de réparation, qui occupe de manière éphémère un territoire d’environ cinq mille habitantes et habitants.

 

Le BRI-Co prend racine dans une histoire avec ce territoire. Il débute par une traversée : elle peut prendre la forme d’une ethnographie, au sens d’une observation rigoureuse du territoire, et est menée par un Comité de Regards. Au rythme de la marche, ces Regards – de gens qui travaillent et/ou vivent sur le territoire – guident les organisateurs et organisatrices du BRI-Co ; ils montrent et racontent le quotidien et l’organisation du quartier, en soulignent les points saillants. Puis le Comité de Regards quitte la scène et le groupe organisateur prend le relais...

 

Depuis Bois-du-Luc il y a un peu plus d’un an, de nouvelles personnes se sont réunies autour du BRI-Co et ont manifesté l’envie d’explorer et d’expérimenter ce dispositif esthétique et politique du proche. Et d’appuyer sa légitime existence.

Trois BRI-Co’s ont ainsi vu le jour et un nouvel embryon se développe, à quelques souffles de se lancer dans l’aventure. L’un a tout d’abord pris racine à Saint-Gilles. Il s’est ajouté au décor de la place Bethléem. Il a, quatre jours durant, sous 

l’impulsion de Pietro Emili de La Maison du Peuple d’Europe, défait ses valises dans ce quartier animé. Ania Lemin, artiste pluridisciplinaire, a occupé le lieu avec un morceau de son exposition sur l’abri.

 

Les passantes et les passants ont découvert un espace jusqu’alors endormi, transformé en tiers-lieu et investi par une forme artistique. Ils et elles ont pris le temps de s’arrêter devant, puis dedans : en ouvrant la porte, elles et ils ont découvert un espace sécurisant et ouvert, sans appartenance ; là se sont exprimées et rencontrées des subjectivités. Une table, du café, un croissant et un espace où dire quelque chose des réparations à entreprendre, là tout de suite, pour les partager et puis, peut-être, s’en emparer.

 

Non pas centrés sur un territoire mais plutôt sur une thématique, deux autres BRI-Co’s ont été lancés et testés : ils se sont créés autour des défis qui traversent l’emploi et le travail dans la société contemporaine, avec deux groupes en formation au CESEP. Cela a permis d’explorer des lieux innovants où travail, collectif et démocratie peuvent rimer. Une visite à Loos (France), notamment, a permis d’en entendre davantage sur l’opération « Territoires zéro chômeur de longue durée » – que vous pourrez d’ailleurs découvrir dans ce numéro (p.23).

 

 

 

Poursuivre l’aventure à plusieurs
Peu à peu est née l’envie de parler un langage commun : poser les bases du BRI-Co pour le faire essaimer et donc nous interroger sur ses fondements et ses contours. Et a mûri le projet d’une formation, dont la session-pilote a eu lieu à la fin de l’été. Ou comment transformer la pratique et le vécu des BRI-Co’s en un « contenu de formation » nous a permis de prolonger et contraints d’approfondir l’aventure...

 

L’aventure : n’est-ce pas un des termes qui rendent le mieux compte du dispositif « BRI-Co » ? Et dès lors, peut-on imaginer contenir quelque chose qui soit de l’ordre de l’aventure dans un module de formation ? Voilà pourtant la nécessité en forme de défi qui se présentait à nous : de même qu’il faut sans nul doute se préparer beaucoup plus soigneusement quand on part à l’aventure que pour un voyage organisé, il nous a semblé impératif de proposer aux gens qui souhaiteraient mettre un BRI-Co sur pied de se former. Mais par où commencer ?

 

Il fallait rejoindre ce qui fonde la spécificité et l’identité d’un BRI-Co. A première vue, la forme simple et épurée du BRI-Co peut déstabiliser. Mais à l’inverse, on a tôt fait de le comparer, voire de l’assimiler aux multiples démarches de participation actuelles. Pourtant, s’il peut s’en approcher, le BRI-Co s’en différencie pour plusieurs raisons.

 

Le BRI-Co fait le pari audacieux de lâcher l’obligation de résultat. Sa durée est brève – 3 à 4 jours maximum – et ses organisateurs et organisatrices sont extérieurs au territoire. Cette virginité libère la parole des principaux protagonistes, habitantes et habitants et décharge les travailleurs sociaux et associatifs eux-mêmes de la pression des résultats.

 

Mais comment s’assurer alors que les personnes concernées puissent, dès aujourd’hui, assumer leur parole et la porter plus loin si elles le désirent? Avant de se replier, le BRI-Co restitue aux gens qui sont venus leurs productions. Ainsi munies de la liste de leurs réparations, ces personnes, soutenues, si elles le souhaitent, par les Regards, peuvent commencer à s’organiser collectivement pour chercher comment réparer.

 

 

Un tout organique
Le BRI-Co, donc, ouvre un beau matin... A peine a-t-il été précédé, quelques jours plus tôt, d’une invitation glissée dans toutes les boites aux lettres du quartier. Bienvenue à l’imprévu, on va laisser une chance à ce qui pourrait advenir. À la rencontre. Le temps qui régit le BRI-Co, c’est celui d’une improvisation maîtrisée, d’une flexibilité qui peut se déployer librement parce qu’il y a un cadre clair.

 

Dans un BRI-Co, tout est lié : les repas structurent la journée, de l’ail émincé à la table qu’on débarrasse ensemble, on entre, on sort, on échange quelques mots devant la production de l’artiste, on offre un café au visiteur, on parle à qui est là, on circule dans les environs... Ce tout organique peut s’ajuster au mieux, de façon plastique, au contexte quotidien d’un quartier, d’un moment, de conditions matérielles...

 

Composer avec le territoire : acheter chez le commerçant du coin, rencontrer ceux qui se déplacent dans le quartier à ces heures-là, accueillir ceux qui entrent et/ou sortir pour saluer ceux qui n’entrent pas... Comme organisateurs, on ne vient pas d’ici mais on en prend le pouls. On y respire comme le font les gens.

 

Avec notamment cette idée qu’on peut laisser les moments informels se dérouler parce qu’on sait que cela va produire quelque chose : au minimum, une mémoire commune, collective, et ce n’est pas rien. Voilà une posture peu courante, qui demande l’audace de renoncer à maîtriser les choses et de reconnaître, dans ces petits moments de l’informel, ces anecdotes et ces virgules, l’émergence des enjeux qui conditionnent les suites possibles de cette aventure.

 

Une formation BRI-Co pour apprendre à vivre tout cela ? Comment transmet-on un savoir-être ? Dans la formation, les principes du BRI-Co s’éprouvent le plus possible, se sentent, se discutent spontanément autour d’un café dans un lieu étonnant et accueillant. La formation n’est pas détachable totalement du vécu. Elle s’est construite (et évoluera encore) de manière à permettre aux participants d’approcher au plus près de l’esprit du BRI-Co.

 

Comme dans un BRI-Co aussi, les participantes et participants de la formation en sont les principaux protagonistes : leur connaissance du terrain, en tant que professionnels de l’action sociale, est une donnée essentielle. Et cela même si la formation les amène à décaler leur regard…

 

Certes, la question du temps peut se poser différemment en formation : on sait pourquoi on s’est inscrit, ce qu’on en attend. Il faut y aborder toutes les facettes de l’organisation d’un BRI-Co. Ainsi la formation propose-t-elle de l’information sur le concept de réparation, sur les nouvelles formes du faire que concrétisent les makers ou les Fablabs, sur les mutations sociétales dans lesquelles le BRI-Co prend sens. Elle permet également de cerner les contours d’une posture adéquate, de prendre conscience des attitudes pertinentes et de les expliciter, d’exercer certains rôles et d’en observer les effets, etc.

 

 

 

« Même pas peur » : le BRI-Co confère de l’audace
Le temps d’une occupation, le BRI-Co redéfinit des rôles : il décale tout le monde de ses habitudes et propose, comme socle pour établir les relations, l’horizontalité. Souvent, cela générera quand même de la méfiance à l’égard du comité organisateur. Voici un ingrédient avec lequel il faudra composer. « Qui sont-ils ? D’où viennent-elles ? Pourquoi ici ?

Que cherchent ces personnes ? Et quelle méthodologie curieuse !? ».

 

Le cadre et la distribution des rôles doivent donc être clairs. Les habitantes et habitants seront des sujets-acteurs des réparations qu’ils proposent, de leur quartier au monde. Pour le comité organisateur, l’annonce des limites de son action commencera dès l’invitation à prendre part au processus. Et devra permettre aux travailleurs de terrain de voir aussi leur propre posture dans le BRI-Co, en tant que Comité de Regards par exemple, autrement.

 

Le Brico est un dispositif de commencement, dont le chapitre suivant n’existe pas encore. Car comment créer si tout est déjà écrit ? Libéré de la pression du nombre de participants et des résultats, le BRI-Co ne préjuge pas de son aboutissement, il ne promet rien. Il est un élément d’un récit sur le Territoire. Avec un peu de chance, il sera pour quelque chose dans le déclenchement d’une action, de mains mises en action.

 

A travers tous ces éléments, les BRI-Co’s promeuvent une posture précise, laquelle ne peut s’endosser que dans ces conditions d’égalité. Ce savoir-être requiert des organisateurs et organisatrices certaines dispositions tout au long du processus : non jugement, écoute et accueil attentif et soigné. L’organisation physique du lieu et le rapport libre au temps aident aussi à créer ces conditions. Cette attitude qui consiste à être présent pour l’autre sans forcer le trait, d’égal à égale, dans la rencontre, requiert autant d’humilité que d’audace. Et nous semble nécessaire pour que toutes les personnes présentes puissent, de même, prendre leur place dans le BRI-Co.

 

 

 

Politique et enchantement : des routes à emprunter
La formation-pilote a permis également de continuer à nous interroger sur certaines dimensions du BRI-Co qui nous paraissent essentielles et qui demandent néanmoins que nous nous y attardions encore.

 

La fibre artistique du BRI-Co en est un exemple. On la reconnaît comme un moment du politique, celui où elle fait émerger un discours sur le monde, un positionnement né de perceptions sensibles partagées et qui touche peut-être à des universaux. Elle peut créer une interaction politique avec des passants et passantes dont l’univers accueillerait cette intersection esthétique. L’intervention s’inscrit dans un contexte socio-politique et se donne à montrer et à être reçue. Mais comment pouvons-nous garantir qu’elle se déploie de façon démocratique dans les BRI-Co’s ?

 

La question de la coordination elle aussi mérite d’être encore mûrie avec tous les acteurs et actrices concernées. En effet, la forme transphysique du BRI-Co doit pouvoir créer de la solidarité entre les différents territoires qui l’ont accueilli. Et ce, sans rien perdre de concret puisque le BRI-Co part d’où se trouvent les personnes : d’où elles vivent, de ce qu’elles connaissent. En se revendiquant n’appartenir lui-même à aucun territoire, le BRI-Co invite à créer du lien entre tous ceux sur lesquels il s’énonce. Cela devrait permettre d’articuler le local et le global.

 

Le BRI-Co, une démarche de réenchantement et de repolitisation du Territoire ? Il s’agit de porter un nouveau regard, du territoire au Territoire. Ce regard à la fois doux et incisif doit agir directement sur la re-définition de sa propre manière d’être au monde, d’y prendre une place et d’y déployer une capacité d’action, que l’on soit organisateur et organisatrice d’un BRI-Co, travailleur et travailleuse du social ou habitant et habitante.

 

 

 

 

 

 

1. Secouez-vous les idées n°112 – déc 2017-Fév 2018 – Articulations n°71 : Sur la route du Politique