Par Laurence BAUD’HUIN et Caroline COCO

 

 

 

Quelle que soit la définition choisie, car le mot en revêt plusieurs, l’utopie traîne toujours derrière elle un effluve d’imaginaire, déconnecté du réel. Tournant le dos aux fatalistes qui disent le rêve inaccessible, les trois démarches présentées ici s’inscrivent dans le faire. Les premiers ont retroussé leurs manches pour réinventer le lien entre vie professionnelle, artistique et domestique ; le second s’est donné pour mission d’utiliser l’art comme tremplin vers le mieux-être de ceux et celles qu’il met en scène ; le troisième s’est plongé dans les punchlines de la littérature du XIXème pour dénoncer le fait que les mêmes causes, à chaque époque, produisent souvent les mêmes effets.

 

 

Apprendre, réparer, créer, pour soi-même et pour le monde
Sur le site Internet du Lac, on peut lire qu’il est une expérience anthropologique qui cherche à fabriquer un nouveau paradigme socioprofessionnel1. Comprendre : parce qu’il est une communauté de vie, mais également un centre d’art et de culture, le Lac propose une nouvelle dimension où habiter et travailler ne sont plus les faces injoignables de la pièce lancée au hasard de nos vies. Pratiquement, au 36 rue de Witte de Haelen à Bruxelles, sept personnes – aujourd’hui Etienne Briard, Alex Guillaume, Matthieu Ha, Carole Louis, Paul Morel, Louis Neuville et Caroline Scheyven, dorment et mangent, créent, réparent et construisent, programment et accueillent, cuisinent, servent et abreuvent, nettoient et rangent, échangent et inventent ensemble. Chaque mercredi, jeudi et vendredi, la porte de leur magnifique espace (deux bars, deux scènes, un sauna…) s’ouvre au public lors des zwanzes, et ce qui s’y passe tient de la performance artistique live, de la fête et parfois de l’expérience sociologique. Ainsi, les habitants du Lac accueillent chez eux, ce qui modifie leur relation au public, voire les liens entre les visiteurs eux-mêmes. Ceux-ci, débarrassés de leur costume de consommateurs anonymes, endossent celui d’invités. De plus, la dramaturgie de certains événements est pensée comme un dispositif visant à pousser les participants à sortir des comportements normés2.

 

Simple en apparence, le projet du Lac, pour être optimal, repose sur un socle idéologique, économique et politique extrêmement solide. Au départ de son existence, il y a le parcours singulier de son initiateur, Louis Neuville, et la passion intellectuelle de ce dernier pour la psychothérapie institutionnelle (PI). Initiée par différents psychiatres aux prémices de la seconde Guerre Mondiale, et notamment par Francesc Tosquelles, médecin catalan marxiste et libertaire, la PI va bouleverser la relation entre patient et soignant en modifiant fondamentalement l’institution hospitalière. Pour Tosquelles, deux aliénations coexistent : l’une est psychopathologique, l’autre est sociale. Or, dans une société malade, soigner les déviants revient à rendre fous les gens sains. Par extension, c’est la société tout entière qu’il faudrait, à terme, assainir. Dans l’institution de Tosquelles, et à sa suite, du psychiatre Jean Oury, les patients sont impliqués à tous les niveaux de la vie en société : ils construisent leurs propres baraquements, travaillent aux champs, cuisinent, tout cela dans une absolue liberté. Et si économiquement, l’institution se suffit dès lors à elle-même, c’est sociologiquement, voire politiquement que l’expérience est réellement novatrice : une fois tombé le mur entre sains et malades, les rapports sociaux sont réinventés et une nouvelle créativité peut naître.

 

Voilà sans doute pourquoi Louis Neuville, quand il parle du Lac, emploie les mots « hôpital » et « école ». Le Lac, au départ mille mètres carrés d’entrepôts vides, va devenir l’étonnant centre culturel qu’il est aujourd’hui à la seule force des bras de ses habitants, qui consacreront à sa rénovation neuf mois de leur vie. La charge de travail nécessaire à faire exister cet endroit demande une organisation qui, pour très organique qu’elle soit, n’en est pas moins planifiée à raison de réunions hebdomadaires où se décide le qui-fait-quoi, en équilibre entre les désirs de chacun et les besoins du lieu. On le voit, ce sont bien les outils de la PI qui opèrent le changement de paradigme.

 

Et ne serait-ce que parce qu’en temps de sécheresse, le lac est cet espace de trêve où chacun peut boire sans se faire dévorer ; son modèle – dans cette époque de prédations multiples - ce modèle qui porte en lui à la fois l’excitation de l’aventure et la chaleur du nid, mérite d’être abordé avec le plus grand respect.

 

 

 

Je n’aurais jamais cru devenir une œuvre d’art
Vic Muniz est un plasticien contemporain. Né au Brésil en 1962, il vit aujourd’hui à New-York. Au début du documentaire « Waste Land » que lui consacre la réalisatrice Lucy Walker en 20103, l’artiste dira : « Lorsque vous voyez les gens regarder des tableaux dans les musées, ils s’approchent, très près, et puis reculent ; ils analysent la matière, puis l’ensemble. » Ainsi, au travers de son œuvre, Vic Muniz n’aura de cesse d’explorer un constat dont l’apparente simplicité deviendra le creuset de projets étonnants : « L’essence de l’Art, c’est de transformer les matériaux en idées ». Par la suite, il ajoutera encore à son travail un angle d’approche qui va propulser son action dans une dimension humanitaire extraordinaire. Quittant la seule représentation, il aura désormais pour objectif de créer des œuvres participatives avec des groupes de personnes dont il pourra tenter d’influencer l’existence.

 

Cette aventure humaine, il va la proposer à ceux qui, au Brésil, représentent les exclus parmi les exclus, les invisibles : les catadores, trieurs de déchets sans reconnaissance officielle, vivant de la vente des matériaux récupérés. Ils sont plus de 2000, hommes, femmes et enfants, sur la plus grande décharge d’ordures du monde, el Jardim Gramacho, en périphérie de Rio de Janeiro. Avec eux, Muniz va passer plus de trois ans. Son but : réaliser leurs portraits, des photos mises en scène dont l’iconographie naîtra de leurs échanges. Par la suite, ces photos projetées en très grands formats seront recomposées avec des matériaux trouvés sur la décharge, avant d’être rephotographiées. C’est ici que l’aventure participative prend son envol. Car ce sont les trieurs eux-mêmes, invités dans l’atelier installé dans un centre culturel de Rio, qui vont matérialiser leur propre image avec les déchets collectés. Et si, en faisant, ceux-ci mettent en valeur leur travail essentiel de recycleurs, ils réalisent également concrètement qu’ils œuvrent à transformer des ordures en matière à penser.

 

Alors que se poursuit le projet, une question – essentielle et courageuse – va émerger : l’art peut-il modifier la vie des gens ? De ces gens ? Pourront-ils, un jour, s’échapper de la condition qui est la leur ? En effet, très vite, certains trieurs ne souhaitent plus retourner sur la décharge. Mais que leur proposer au-delà de cette aventure ? Après un tel investissement, une telle rencontre, Muniz et son équipe peuvent-ils juste s’en aller et les laisser là ? Pour les trieurs, c’est une évidence : quelque chose dans leur vie, a définitivement changé. Muniz dira que toute découverte est porteuse, en soi, de potentialités, et qu’entre permettre à une communauté de s’ouvrir, ne serait-ce qu’un peu, ou ne rien faire, son choix est assumé !

 

Au terme de l’aventure, plus de 250.000 dollars seront récoltés et reversés entièrement aux trieurs. Ceux-ci, invités au vernissage de l’exposition rétrospective de Vik Muniz à Rio, verront enfin le monde médiatique s’intéresser à leur cause et gagneront en légitimité et en crédibilité. A la sortie du film, en 2010, le gouvernement brésilien s’en servira pour sensibiliser la population du pays au tri des déchets et au sort des personnes qui s’en occupent.

 

Mais au-delà, ce qu’a fait Muniz à Jardim Gramacho, c’est de rendre visibles et beaux, de transformer en œuvres d’art, ceux et celles que, jusqu’alors, personne ne voulait voir.

 

 

 

Les soliloques du Pauvre
Vîrus x Rictus, voici ce qui pourrait faire croire à un nouveau duo dans le monde du rap français.

 

Pourtant, l’un des deux est mort depuis presqu’un siècle. En effet, Gabriel Randon, dit Jehan Rictus (1867-1933) fut un poète peu reconnu de son vivant et presqu’oublié après sa mort.


Le rappeur français Vîrus découvre ses carnets en 2015, et tombe sous le choc de tout ce qu’ils ont en commun. Une pauvreté éprouvée et une grande résignation face au monde qui les entoure. Résignation oui, mais refusant, corps et âmes à participer à la société du spectacle, voire au spectacle de la société. Aussi, tous deux casseront les codes, l’un de la poésie classique, l’autre du rap.

 

De 1894 à 1897, Jehan Rictus écrit Les Soliloques du Pauvre, recueil de poèmes qui racontent la vie d’un vagabond errant dans Paris . Il dira en préface : « Faire enfin dire quelque chose à quelqu’Un qui serait le Pauvre, ce bon pauvre dont tout le monde parle et qui se tait toujours. Voilà ce que j’ai tenté. » Toujours d’actualité ! La pauvreté, nécessaire au maintien d’un modèle libéral, se déballe dans les médias qui finissent par oser inviter le quidam à se déculpabiliser, en donnant quelques sous, remplaçant ainsi un Etat déjà, toujours, démissionnaire…

 

L’en faut, des Pauvr’s, c’est nécessaire/Afin qu’ tout un chacun s’exerce/
Car si y gn’ aurait pus d’ misère/Ça pourrait ben ruiner l’ Commerce.

Nul n’est épargné, et surtout pas le pouvoir médiatique :

Les journaux, mêm’ ceuss’ qu’a d’ la guigne/À côté d’artiqu’s festoyants/
Vont êt’ pleins d’appels larmoyants/Pleins d’ sanglots... à trois sous la ligne !/C’ qui va s’en évader des larmes !/C’ qui va en couler d’ la piquié !/ Plaind’ les Pauvr’s c’est comm’ vendr’ ses charmes/ C’est un vrai commerce, un méquier !

 

Argot, assonances, allitérations, plume trempée dans le vitriol, Rictus aura choqué ! On comprend aisément en lisant qu’il faut le déclamer à voix haute, pour en ressentir toutes les nuances et subtilités. C’est d’ailleurs ce que Rictus faisait, de cabarets en cabarets, moins par vanité artistique que pour avoir du pain à se mettre en bouche.

 

2018, Vîrus reprend ses textes et les compile dans un livre-cd éponyme5. A son tour, il casse les codes du rap, reprenant des textes écrits par un autre auteur, ce qui n’est pas vu d’un bon œil dans le milieu ! Dans sa retranscription, il gardera au maximum le langage de Rictus, actualisera certains mots mais ne touchera pas au sens. Se disant que Rictus avait lui-même enfreint des codes, il se l’est permis. Le résultat est bluffant ! Sur un fond musical plutôt noir et sobre, sur un phrasé bien rythmé, il nous emmène dans ces rues, ces lieux, ces interstices de la vie où les éloignés et les invisibles survivent.

 

Ne s’arrêtant pas à la sortie de l’album et à sa tournée de concerts, Vîrus intervient aussi dans des écoles, pour faire découvrir ce poète disparu et les questions brûlantes qui traversent son œuvre.

Finalement, il s’agit bien d’un duo vivant !

 

 

 

1. https://www.lelac.info
2. Ce fut le cas, notamment, en janvier dernier avec l’événement pluridimensionnel intitulé « La machine de Monsieur Seguin ».
3. http://wastelandmovie.com/
4. Recueil disponible librement sur http://www.florilege.free.fr/jehan-rictus/les_soliloques_du_pauvre.html
5. « Les soliloques du Pauvre », livre CD, 2017, Rayon du fond, label indépendant.