Rencontre avec Thierry BODSON, secrétaire général de l’Interrégionale wallonne de la FGTB.
Propos recueillis par Paul HERMANT

 

 

Bonjour Thierry Bodson. Nous voudrions avoir l’avis du secrétaire général de la FGTB wallonne sur l’associatif et son avenir. Nous nous proposons de te lancer des mots et de voir comment ils retombent sur ta table syndicale. Ils ont tous un lien avec le non marchand. Et chacun de ces mots cache un enjeu. D’accord ? On y va. C’est parti !

 

Le premier mot qui sort du chapeau est le mot « bénéfice »
Je vois… C’est toute la question de la vision de l’actuel ministre wallon qui préfère parler de bénéfices que d’investissements. Or le non-marchand est un secteur multiforme aux publics immensément variés. Et les services prestés sont à l’image de ces publics : nombreux, multiples et adaptés. Parler en terme de « bénéfices », c’est demander aux acteurs de rendre des comptes en terme d’insertion, de chiffrer combien de chômeurs ont retrouvé du boulot, de calculer combien de demandeurs ont suivi une formation et ainsi de suite… C’est introduire un rapport quantitatif et mesurable. La vision que je défends n’est évidemment pas celle-là. Lorsque je dis préférer parler d’investissements plutôt que de bénéfices, je parle des objectifs humains poursuivis par le secteur et de la manière de les mettre en œuvre à travers des subventions et des financements.

 

 

Le deuxième mot est le mot « point » qui peut s’écrire de plusieurs manières…
Je vais d’abord parler du « poing ». Il y a quelques semaines, j’ai participé à une réunion croisée avec la CSC et une série d’acteurs de l’insertion socio-professionnelle sur le sujet très précis des dépenses éligibles et je me suis rendu compte qu’il existe aujourd’hui un véritable ras-le-bol. C’est non aux réactions mesurées, c’est non aux propositions de compromis, c’est non aux actions ponctuelles. C’est marre, simplement. Et ce qui est visé, ce n’est pas seulement le gouvernement wallon actuel, c’est de façon plus générale l’ensemble de la pensée et des politiques néolibérales en cours. Que dit le secteur ? Qu’une réaction strictement limitée à l’impact de ces « dépenses éligibles » n’aurait pas de sens. Qu’il faut réagir de façon globale puisque l’attaque l’est aussi. Le poing est donc levé…

L’autre façon de penser le mot est évidemment de faire allusion aux « points » APE. Et à leur remise en cause par le ministre Jeholet qui a la grande qualité de dire ce qu’il pense. Et ce qu’il pense du secteur associatif, c’est que ce sont des glandeurs qui s’occupent de glandeurs. Point. Sa vision est très réduite et très réductrice. On pourrait acter qu’il existe effectivement des problèmes avec la répartition des points APE ou avec les dépenses éligibles et discuter des façons d’améliorer le système. Mais le ministre ne veut pas cela. Dès qu’il aperçoit un dysfonctionnement ou une incongruité, il en fait une règle. Il a une vision fondamentalement suspicieuse du secteur. Combien de fois n’a-t-il pas fait allusion, lors de nos discussions, à cette commune de Wallonie qui dispose de 10 points APE pour s’occuper d’écrevisses ? S’il existe vraiment un problème avec ces écrevisses, que l’on règle le problème des écrevisses et qu’on n’en fasse pas une question de secteur. C’est pareil avec le rapport de la Cour des Comptes qui pointe des salaires trop élevés dans le secteur non-marchand. Voilà quelque chose qui a fait réagir le ministre. Mais là encore, il s’agit de cas isolés. Cela concerne 5 ou 6 institutions sur les 160 acteurs concernés. Extrapoler la question à l’ensemble du secteur et réécrire des règles est idéologique. Il en va de ces salaires trop élevés comme des écrevisses, s’il y a un problème local, on le règle localement, on n’en fait pas une généralité qui va impacter tout le monde.

 

 

Le prochain mot est le mot « bénévolat »
Voilà bien un sujet complexe. Autant on ne peut que se féliciter que des citoyens investissent de leur temps et de leurs compétences de façon gratuite pour et dans la société, autant on peut s’interroger sur le côté presque coercitif qui existe désormais. On passe de l’acte volontaire à quelque chose qui peut tenir de l’obligation. Le service communautaire pour les allocataires sociaux tel qu’il était prévu rentre dans cette catégorie. Les 500 euros défiscalisés aussi. Prenons l’exemple du football pour les gamins, le mercredi après-midi. Evidemment que tous ces entraineurs sont fabuleux et jouent un rôle social immense. Et en même temps, ils pointent un manquement grave de la société par rapport à la reconnaissance de leur fonction. Nous vivons dans une société qui est incapable aujourd’hui de structurer la façon dont on s’occupe des gamins qui ont entre 6 et 12 ans le mercredi après-midi... Si nous prônons la réduction collective du temps de travail, c’est aussi pour permettre aux travailleurs de s’investir dans du temps libre solidaire. Pas pour remplacer des petits métiers comme on le voit avec le « service communautaire » ou ces « 500 euros » qui ont d’ailleurs été réclamés à l’origine par le monde du foot amateur. C’est avec ça que l’on pollue un secteur jusqu’ici relativement sain. Et si en plus chacun peut devenir entraineur au prétexte d’avoir été vaguement joueur en 3ème provinciale il y a 30 ans c’est aussi, par extension, dévaloriser des métiers. Le pire en la matière, c’était les propositions de Joëlle Milquet visant à pouvoir s’occuper d’enfants via des titres-services. Mais voilà, s’occuper des enfants, ce n’est pas simplement les mettre sur une chaise et obtenir le silence, c’est faire en sorte que le temps que l’on passe avec eux soit formatif dans tous les sens du terme, c’est donc un vrai métier. Et un métier utile. A cet égard, l’économiste américain John Galbraith faisait remarquer que plus un métier est utile à la société ou plus ce métier est pénible ou physiquement exigeant et moins il est payé. On est là-dedans… Alors peut-être qu’il faudrait inverser le regard…

 

 

Le mot « liberté », il inspire quoi ?
C’est peut-être celui sur lequel on pourrait passer le plus de temps parce qu’il y a différentes façons de l’aborder aujourd’hui… L’actualité nous montre à quel point liberté et démocratie sont devenues indissociables. La revendication démocratique actuelle est très forte. Mais ce n’est pas celle à laquelle nous sommes habitués. Il ne s’agit plus d’en appeler aux corps institués ou aux corps intermédiaires, il s’agit de revendiquer une forme de démocra-tie plus directe. Nous, les syndicats, n’allons pas non plus au bout de cette question. Nous ne l’accompagnons pas. On s’arrête au pouvoir d’achat, on s’arrête à la revendication, au réchauffement climatique… alors que je pense, fondamentalement, qu’il y a là une remise en cause du fonctionnement de notre démocratie, des parlementaires, etc… Et cela pose la question de la liberté justement : est-ce qu’on est plus libre parce qu’on a un référendum tous les 15 jours en Suisse ? Est-ce qu’on est plus libre ou est-ce qu’on l’est moins ? Est-ce que la liberté, c’est de pouvoir s’exprimer à tout bout de champ ou est-ce que c’est d’apprendre aux citoyens qu’il est nécessaire de prendre le temps de s’exprimer ? Et alors là, on est dans des vraies questions sur le concept même de liberté et un homme libre pour moi, c’est quelqu’un qui a appris à prendre le temps de s’exprimer.

 

 

Et qu’est-ce qui va les rendre libres alors, ces citoyens ?
C’est le rôle de l’associatif pour une grande part. Cet apprentissage fait typiquement partie des missions de l’éducation populaire dont on s’aperçoit qu’elle est elle aussi sous-financée. Et même si je ne crois pas au grand complot et que je n’imagine pas une seconde que quelqu’un ait décrété qu’il ne fallait pas donner aux citoyens les moyens de l’émancipation, je pense tout de même qu’il y a une petite musique de fond et que l’on sous-estime l’importance de l’éducation permanente et de l’associatif dans une société où les gens ne s’informent plus que par les réseaux sociaux. Moi je pense que ça fait vraiment partie de l’éducation populaire de bien se rendre compte qu’on n’est pas là pour corseter les gens, les encadrer, les étouffer ou que sais-je, mais que, construire une pensée ou une revendication, ça prend plus que quelques signes sur un tweet et que ça mérite d’avoir des échanges et des réflexions.

 

 

Parlons de la liberté d’association. Ou devrait-on plutôt dire de la liberté associative ? Sont-elles en danger, l’une et l’autre, l’une ou l’autre ?
Avancer que la liberté d’association serait en danger parce que les associations seraient sous-financées est à mon avis contre-productif. Ce serait dire que sans financement, nous serions incapables de nous fédérer ou de nous rassembler, ce qui est heureusement faux. En revanche, il faut voir comment on s’y prend pour emmerder les gens lorsqu’ils se sont effectivement rassemblés ou associés… Ce qui vient de se passer avec les migrants et les hébergeurs, c’est bel et bien une manière d’embêter les gens, qui veulent, d’une certaine façon, s’associer ou se solidariser.

 

 

Qu’est-ce que le secteur non-marchand dit du fonctionnement d’une société comme la nôtre ?
Qu’il devient de plus en plus important au fur et à mesure que les services publics sont sous-financés ! Non seulement le service public ne peut pas tout faire, mais le voudrait-il qu’il n’en a plus les moyens… De plus le non-marchand est évidemment plus dépendant du pouvoir politique du fait de son subventionnement. Il épaule certes le service public, mais on doit aussi noter que c’est parfois au prix d’une perte d’autonomie.

 

 

Pourquoi faire cette distinction entre nous, l’associatif, et le service public ? Le non-marchand, ce n’est pas l’associatif et le service public ensemble ?
C’est vrai que j’ai tendance à limiter mon approche du non-marchand à ce qui n’est non-public… Pourtant, c’est vrai que le traitement que fait subir par exemple le gouvernement wallon tant à l’associatif qu’au service public est comparable.

 

 

Mais est-ce que cette distinction entre service public et associatif privé ne pèse pas sur les mobilisations ? Lors des manifestations pour les APE, par exemple, on est ensemble ou on n’est pas ensemble ?
Déjà, j’ai réussi à faire en sorte qu’au sein des structures mêmes de la FGTB, l’on travaille main dans la main sur ces questions. Même si l’on remarque que la forte capacité de la CGSP à mobiliser et la part très importante qu’elle prend lors de ces actions tient effectivement au fait qu’elle s’occupe des services publics… Mais là où l’on est vraiment ensemble, c’est lorsque l’on est en front commun. On voit la différence quand on n’est pas en front commun. La pression des employeurs associatifs devient plus forte : « Attends, les verts vont travailler et les rouges ne vont pas travailler, il faut assurer le service et ainsi de suite »…

 

 

Est-ce qu’on rêve, à la FGTB, d’une société non-marchande dans toute l’amplitude que l’on vient de donner au terme ?
Je vais le dire autrement. A la FGTB wallonne, j’ai mis en place, il y a 7 ou 8 ans d’ici, l’agence d’économie sociale « Propage ». On sort certes du non-marchand, mais on reste dans le social. C’est plutôt de ça que je rêve… Je pense que si on veut, demain, sur le terrain, changer réellement le rapport de forces capital-travail, une économie sociale vraiment sociale a un rôle essentiel à jouer… Ce qui est notable, c’est que l’économie sociale a fini d’être confinée dans les secteurs dans lesquels on l’a maintenue pendant des années : les ressourceries, les titres-services, les entreprises de travail adapté, … Il existe aujourd’hui une nouvelle génération d’entrepreneurs qui ne sont plus aussi sensibles qu’avant au profit et qui veulent avoir 

une véritable utilité sociétale. C’est un changement majeur. On peut se dire qu’il y a de l’espoir si demain, on a davantage d’entrepreneurs qui n’ont pas comme premier projet de gagner de l’argent quand ils mettent sur pied un projet économique … Et si le MR veut comprendre pourquoi ses résultats vont baisser dans le Brabant wallon, qu’il soit attentif à cela…

D’autre part, il est remarquable que ces jeunes entrepreneurs aient été sensibles à des formes juridiques différentes des personnalités juridiques commerciales classiques. Et qu’ils aient compris que la participation des travailleurs au capital n’est pas une chose impensable et qu’elle permet, en outre, d’éviter des dividendes à 5 ou 6%... On se dirige vers des entreprises où la richesse sera créée et distribuée différemment. Je pense donc qu’au-delà du non-marchand, l’économie sociale a vraiment de beaux jours devant elle. On pourra peut-être un jour revoir une usine de construction automobile wallonne. Mais qui fabriquerait des voitures électriques…

 

 

Si on résume, l’économie sociale comme horizon et le non-marchand public et associatif comme chemin ?
Voilà, c’est ça. Une sorte d’économie sociale marchande…