Par Jean-Luc MANISE

 

 

Abelli : pour un Internet belge libre et éthique
Abelli est née en 2013 de la volonté d’organiser les Rencontres Mondiales des Logiciels à Bruxelles. Lorsqu’il s’est agi, une fois celles-ci terminées, de liquider l’ASBL, ses membres militants ont décidé de poursuivre l’aventure. L’objectif de départ: mettre en contact la communauté du libre avec le public associatif. Petit à petit, au gré des partenariats, son public s’est élargi. Sa surface d’action aussi. L’association se trouve aujourd’hui à un moment clé de son histoire où les demandes d’interventions et d’animations se multiplient et où elle co-fonde Nubo, une coopérative dédiée à l’Internet libre.
Elle interroge l’action des pouvoirs publics en matière de citoyenneté et de libertés numériques et appelle le secteur associatif à se tourner vers des outils numériques alternatifs respectueux pour toutes et tous.

Les Rencontres Mondiales du Logiciel Libre ont vu le jour en 2000 à l’initiative de l’ABUL (Association Bordelaise des Utilisateurs du logiciel Libre). Les RMLL constituent un moment phare de sensibilisation et d’initiation au libre. Les rencontres sont également le rendez-vous des associations francophones impliquées dans la promotion et la vulgarisation des usages des logiciels et ressources libres, ce sous la forme d’un « Village des Associations ». Elles constituent un espace privilégié de rencontre de concepteurs et développeurs venant échanger sur leurs projets et abritent des espaces de formation personnelle et professionnelle.

 

 

Bruxelles candidate
C’est en 2012 que les RMLL ont été organisées pour la première fois hors de France, à Genève. Dans la foulée, Bruxelles a proposé sa candidature pour 2013. Début juillet de cette année là, c’est sous un soleil radieux et dans une ambiance d’après examen que l’ULB a accueilli 240 conférenciers venus du monde entier. Après un week-end d’animations grand public à la place de la Monnaie, le Campus du Solbosch a été le théâtre de 4 journées de conférences ininterrompues. Un autre moment fort des RMLL 2013 a été l’organisation d’un repas du libre dans la salle des mariages de l’hôtel de Ville de Bruxelles.

 

 

Un espace de rencontre privilégié
Agnez Bewer, militante Abelli, co-fondatrice de Nubo.coop, membre de Creative Commons Belgium : Les RMLL sont le premier chantier d’Abelli. C’est également le plus important. On a commencé très fort! Heureusement, nous étions épaulé par une solide équipe très expérimentée. Au terme des RMLL, la question de la dissolution de l’ASBL s’est posée : au départ, Abelli était née pour des raisons techniques et logistiques. Il fallait avoir un nom et un compte en banque pour communiquer, faire les réservations, réserver le catering, payer les frais de déplacement, recevoir l’argent des sponsors.

Frederic Collignon, Co-administrateur d’Abelli, animateur au Brussels GNU/Linux User Group : Au bout du compte, on s’est aperçu qu’Abelli était plus qu’un outil. Plus événementielle et moins « geek » que les structures libristes traditionnelles comme les LUG, l’association pouvait être un espace de rencontre et d’échange privilégié entre la communauté du libre et le secteur associatif. Pour nous, il est important que le secteur non marchand et le monde de l’économie solidaire sache qu’il existe des outils informatiques fonctionnels et congruents, qui vont dans le sens de ce qu’elles ont comme objet social: la promotion de la solidarité, le partage, le développement de biens communs. A nos yeux, utiliser Facebook ou Microsoft n’est pas congruent.

 

 

Associalibre & Educalibre
C’est dans cet esprit qu’a été organisée en 2015 au Mundo B d’Ixelles la première édition d’Associalibre, une journée atelier/formation de sensibilisation aux logiciels libres à destination du public associatif. L’année suivante, le cercle du public visé s’élargissait avec, en parallèle d’Associalibre, une déclinaison Educalibre organisée à l’espace Coop d’Anderlecht à l’intention des enseignants. En 2017, la journée était organisée dans les locaux et avec le soutien de l’ISIB.

 

 

Associations et libre : des valeurs en commun
Marc Van Craesbeeck, co-administrateur et trésorier d’Abelli, Président du BxLUG : Je me positionne à titre personnel dans Abelli comme diffuseur, partageur de savoirs, défenseur d’une culture numérique ouverte et démocratique. La présence croissante de l’informatique dans toutes les sphères de la société transforme en profondeur nos comportements : nos modes de communication, nos loisirs, ou plus largement notre vie citoyenne. L’informatique est ainsi devenue en quelques années un des socles structurant de notre société. Elle repousse de nombreuses frontières, ouvre de nouveaux champs d’intervention tout en interrogeant, en permanence, la question des libertés publiques. La « liberté logicielle » concourt donc à l’exercice de nos libertés fondamentales. Un logiciel est libre si nous pouvons l’utiliser, accéder à son code source, le modifier, et en distribuer des copies. De la sorte, le logiciel libre garantit les libertés des utilisateurs. Il constitue un bien commun qui se développe sous un meilleur contrôle citoyen, favorise l’émancipation des utilisateurs, et encourage au partage de la connaissance. Partage, liberté, militance: le monde du logiciel libre et le monde associatif possèdent nombre de valeurs en commun. C’est cela qu’Abelli veut mettre en évidence.

 

 

Une nouvelle formule pour Associalibre
Depuis 3 ans, l’association participe au Village des Possibles d’Esperanzah. Elle a tenu un stand lors de la première édition à Bruxelles de Dialogue et humanité. Elle a reçu des demandes d’animation et de formation, notamment de la Bibliothèque de Schaerbeek, du SIEP et de Point Culture. La formule de la journée Associalibre, traditionnellement composée d’ateliers et de micro-formations, va évoluer cette année. Elle intégrera une conférence et conviera l’ensemble des
acteurs et activistes du numérique libre belge pour une mise en commun de leurs initiatives et surtout du temps disponible.
Agnez : On s’est donné comme tâche de faire le lien entre les geeks et les utilisateurs. Cela peut être les associations comme le grand public. On veut expliquer, vulgariser et présenter des solutions fonctionnelles. En parallèle d’Associalibre qui représente beaucoup d’énergie une fois par an, on réfléchit à l’organisation de modules plus courts réutilisables. Cela pourrait être des soirées superware, des sortes de mini conférences organisées dans l’appartement ou la maison de quelqu’un qui invite ses amis et connaissances. On pourrait venir présenter des sujets qui sont dans nos cordes dans une formule auberge espagnole.

 

 

Fédérer les militants du libre
Les actions d’Abelli sont décidées de façon collégiale, en fonction des intérêts, du temps disponible, des contacts et des réseaux de ses membres, le fil rouge étant la défense des libertés numériques et la promotion de l’informatique et de la culture libres. Virginie Braconnier a rejoint l’ASBL voici un peu plus d’un an. « Au départ, j’ai découvert Linux lors d’une journée d’info organisée par FIJ. Mon ordinateur ne fonctionnait pas sous Windows. Puis j’ai découvert les RMLL. Je suis entrée dans un nouveau monde. J’ai été étonnée et ravie par cette communauté. Ce qui me plaisait surtout, c’était l’aspect communautaire, l’entraide, penser, développer ensemble, sans but lucratif. Puis j’ai intégré Abelli. L’équipe est sympathique! J’avais envie de continuer à cheminer, à comprendre, à apprendre et aussi à promouvoir « la bonne parole », à en parler autour de moi. J’avais été tellement surprise de découvrir le libre. Comment n’en n’avais-je pas entendu parler ? C’est pour cela que je me suis engagée dans Abelli ».

Robert Sébille, membre fondateur de Cassiopea et militant logiciel libre, a participé à la première journée Associalibre en 2015. J’ai rejoint Abelli progressivement. D’abord l’abonnement à la liste, puis la participation aux activités et finalement aux réunions d’Abelli en tant que représentant de Cassiopea.Ce qui m’a immédiatement frappé et motivé - et qui me motive toujours, c’est l’aspect fédérateur d’Abelli. Réunir les différentes associations militant pour le logiciel libre en une seule force : c’est, pour moi, la grande force d’Abelli.

 

 

A la croisée des réseaux du libre
Virginie : On est en contact avec Nurpa, Cassiopea, Neutrinet et le BXLug. Nous jouons le rôle de relais avec des associations et initiatives comme Framasoft ou Communecter en France. Abelli est le fruit d’un entrecroisement des réseaux du libre. De l’un d’entre eux vient de naître Nubo. Cette coopérative dediée à l’internet libre est portée par 5 ASBL et une coopérative : Cassiopea, Abelli, Domaine Public, Nestor, Neutrinet et Actic. Nubo veut contribuer à maintenir et soutenir un Internet libre, ouvert, décentralisé et protecteur des libertés individuelles. La coopérative a aussi comme but d’être une communauté de soutien pour ses membres, en vue de leur émancipation technique.

 

 

Contre un Internet de surveillance
Agnez : De nos jours de grandes parties de notre vie se trouvent sur Internet : dans les e-mails, chats et médias « sociaux », dans les photos et documents partagés, dans nos recherches et nos achats. De nombreux services à l’apparence gratuite, fournis par de grandes entreprises privées, rendent la vie confortable, mais se servent généreusement en chemin. Ils centralisent de gigantesques quantités de données personnelles; en usent et parfois en abusent. L’internet que nous voyons grandir et que nous nourrissons est un Internet de surveillance, d’exploitation des données et de contrôle. Pour l’utiliser, cela ne coûte pas d’argent mais quelque chose de bien plus de cher : notre liberté.

 

 

Préserver la liberté de penser
Dans ce contexte, nous avons la responsabilité de nous impliquer dans la construction d’un internet éthique, où le droit à la vie privée est inscrit dans ses fondements. Nous devons préserver la liberté de penser. L’internet que nous voulons nous donne le droit d’utiliser des services sans être fiché. Il ne nous traque pas. Il n’est pas construit sur le capitalisme de surveillance. Nous voulons un monde où il est possible de parler et de penser, en privé, dans les cercles de confiance, sans robots qui captent nos mots. Nous voulons bénéficier du droit à l’anonymat : le droit d’utiliser l’espace public sans surveillance, aussi bien en ligne que dans le monde physique. Nous sommes la dernière génération à avoir connu une vie non connectée. La possibilité de former ses pensées hors connexion n’existera bientôt plus. Nous avons la responsabilité de nous impliquer dans la construction d’un internet libre. Des solutions techniques robustes pour ce faire existent depuis des décennies. Elles se fédèrent aujourd’hui dans différents pays européens dans le réseau des CHATONS, une initiative lancée par Framasoft à la suite de sa campagne Degooglisons Internet.

 

 

Nubo rejoint le collectif des CHATONS
Les organisations réunies au sein du Collectif des Hébergeurs Alternatifs, Transparents, Ouverts, Neutres et Solidaires fonctionnent selon le modèle d’un Internet décentralisé où les données sont hébergées chez un hébergeur de confiance. C’est ce réseau qu’a décidé de rejoindre Nubo. La coopérative s’adresse tant aux associations qu’aux particuliers.

Agnez : On ouvre un compte pour un abonnement de base de 5 giga à 2,50 € par mois, avec lequel on peut créer autant d’utilisateurs qu’on souhaite. Un compte inclut : e-mail, carnet d’adresses, calendrier, stockage et partage de fichiers, albums de photos, travail collaboratif en ligne, sondages, vidéo-conférence et gestionnaire de mot de passe.

 

 

Forces bénévoles
L’équipe d’Abelli se compose uniquement de bénévoles militants. Son futur et ses projets dépendent de leur nombre. Ils sont une petite dizaine d’actifs pour le moment. Agnez : Nos forces sont bénévoles et c’est très bien comme cela. Pour grandir ou plutôt pour mieux rencontrer nos objectifs, ce dont nous avons besoin, c’est de plus de membres, plus de collaborateurs, plus de personnes qui ont envie de faire des choses avec nous.

 

 

Interpeller les pouvoirs publics, mobiliser les associations
Sur l’agenda de l’association, il y a une volonté d’interpeller les pouvoirs publics et de mobiliser le secteur associatif. Marc Van Craesbeeck : « Nous sommes convaincus qu’une informatique libre, ouverte, neutre et respectueuse des données personnelles est nécessaire au bien-être de toutes et tous.» Dans le numéro 103 de Bruxelles Laïque Echos, Nicolas Marion, chargé de recherche à l’ARC et membre fondateur de DigitALL Belgium, constate que le plan fédéral du numérique Digital Minds ne comprend aucun représentant du secteur numérique libre, non marchand, associatif et citoyen. Tout est centré sur l’employabilité numérique et la création de nouvelles entreprises. Or l’informatique a une dimension culturelle et sociale prégnante. Marc Van Craesbeeck : «A l’occasion des élections, nous demandons aux politiques de se positionner par rapport aux enjeux de démocratie, de transparence et d’autodétermination numérique. Nous leur demandons de soutenir de façon effective l’utilisation des logiciels libres au sein des administrations et des pouvoirs publics. En écho à la campagne «Public Money, Public Code» de la Free Software Foundation Europe, nous demandons que l’argent public investi dans le numérique soit conditionné à l’utilisation d’algorithmes publics. Nous appelons également les associations à se tourner vers des outils numériques alternatifs respectueux des libertés numériques et du bien commun ».