Par Laurence BAUD’HUIN et Caroline COCO

 

 

Il y a quelque temps, dans cette même rubrique1, nous interviewions Jiyed, enfermé au 127 bis suite à la rafle de l’association Globe Aroma. Sans Ali et Aliette, intermédiaires et traducteurs impliqués, nous n’aurions pas pu recueillir son témoignage. Alors, quand nous apprenons que leur histoire devient un documentaire, nous cherchons à en savoir plus. Sur Ali et Aliette, le film ; sur les modes de financements alternatifs et solidaires sans lesquels ce projet et tant d’autres – on le verra au détour de l’expérience de Ciné-Gedinne - n’auraient été ce qu’ils sont.

 

Une amitié entre des gens de la Terre
Aujourd’hui, Ali et Aliette, c’est donc un long métrage en devenir. Le portrait d’une rencontre, d’une attente, de l’espoir perdu puis recherché, d’un départ qui ressemble à une fuite. Le portrait, aussi et surtout d’une amitié. Porté par ses deux personnages principaux, par Anne Versailles, coréalisatrice et par Philippe Sellier, producteur, Ali et Aliette résulte d’une suite d’événements qui s’emboîtent et s’accélèrent, comme la couche finale d’une série d’esquisses chargées d’espérance et de déception.

 

Au départ, il y a Ali Talib, Irakien de moins de trente ans qui, à la suite de son frère, tente l’aventure européenne. Pour lui, la Belgique c’est la paix, les communautés qui se côtoient sans armes ni larmes, la liberté. Son voyage est éprouvant et périlleux. Il arrive néanmoins, portant avec lui la volonté d’écrire ces autres et ces moments stupéfiants de la route. Dans le parc Maximilien, Ali rencontre Aliette Griz et Anne Versailles. L’une et l’autre auteures. Un contact, un pre-mier projet. Ali raconte, Aliette enregistre et retranscrit. Avec Anne, Ali et Aliette font de ce récit un spectacle multimédia.

 

En toile de fond, une demande d’asile est déposée par Ali. C’est le premier tableau, celui de l’espoir.

 

En Belgique, Ali ne va pas où il veut. Envoyé à Tournai, il est logé dans une ancienne caserne. Ils sont nombreux par dortoir, cuisiner est interdit, conduire également. Ils n’ont pas le droit, non plus, d’entrer dans les boîtes de nuit… il y a de l’infantilisation dans ces pratiques et, surtout, le blocage de toute possibilité d’intégration. Ali est blessé, déçu. Alors, il écrit son histoire. Aliette traduit. Ils retravaillent ensemble le texte, à quatre mains. Un livre nait, intitulé Maman, je suis un réfugié. Des éditeurs sont contactés, intéressés. Puisqu’on l’empêche de trouver du travail, c’est par la culture, la littérature, qu’Ali fera son trou !

 

Et la demande d’asile suit son cours, à coup d’interrogatoires dont l’efficacité passe par la déshumanité…

 

Bientôt, Aliette présente Ali à sa famille. Le contact passe. Aliette, son mari, ses enfants, sont un soutien pour Ali, même s’il tient à se débrouiller seul. Ils lui offrent un logement, de longues soirées passées à discuter. C’est une rencontre, une vraie.

Puis le couperet tombe : la demande d’asile déposée par Ali est rejetée. En outre, les éditeurs se détournent de son livre. Ali a les ailes coupées. Que lui reste-t-il ? A quoi s’accrocher maintenant ? A force de réfléchir à sa légitimité, Ali a peur de perdre la raison. Il décide de rentrer en Irak. C’est un choc, terrible. C’est son choix néanmoins. Il partira six mois plus tard : les démarches sont faciles pour le retour volontaire. C’est le deuxième tableau, celui du désespoir.

 

Depuis quelque temps, pourtant, trotte dans les trois têtes l’envie de faire un film. C’est alors qu’Anne présente Philippe Sellier, producteur, à Ali et Aliette. Ils décident de passer à l’action et vont filmer, tous les trois. Ali cette Belgique dont il a tant rêvé mais qui ne veut pas de lui ; Aliette un Ali vu de près, égal à tous dans cette famille dont il est membre à part entière, puis dans la ville, où il ressemble à n’importe quel citoyen ; Anne, toutes ces images-soutien qui relient les idées les unes aux autres. Ce film, ce sera celui de la déchirure et de la reconstruction, de l’espoir d’un au-revoir face à ce qui ressemble à un adieu, d’un accueil doux, contrepoint au cinglant refus de l’asile. Et parce qu’il dit, en substance, que nous ne sommes pas ce que le monde veut faire de nous, que nous sommes bien plus que ça, il sera, il est déjà, essentiel.

 

 

 

Triangle 7 et le crowdfunding
C’est l’histoire de cette rencontre entre Ali et Aliette qui enthousiasme Philippe Sellier à rentrer dans l’aventure. Selon lui, ce n’est pas un film « de plus » sur la question des réfugiés, et la position d’Aliette en dit long sur l’implication relationnelle de l’aventure. Philippe travaille chez Triangle 7, boîte de production indépendante située à Watermael-Boitsfort. Leur mission principale est d’accompagner des réalisateurs de documentaires, du tournage jusqu’à la diffusion. En termes de valeurs défendues, la boîte choisit ses collaborations en fonction des questions de société portées dans les projets. Ces questions doivent interroger le monde. La relation avec le cinéaste ne peut se faire qu’avec des apports communs : le film reste le projet du réalisateur mais Philippe travaille à ce qu’il soit compréhensible pour un large public, non pour quelques personnes déjà acquises à la cause. La question de la transmission a une importance centrale.

 

C’est ainsi que Philippe confie une caméra à Ali et le forme aux techniques de base du langage cinématographique. Mais quand Ali, désespéré, décide de rentrer en Irak, filmer ne lui est plus possible. Une équipe de tournage est alors engagée. Tout cela a un coût. La première démarche est d’aller présenter un dossier à la Fédération Wallonie-Bruxelles, devant la Commission de sélection des Films. Mais la procédure est longue et le temps presse : Ali va bientôt partir ! De plus, le dossier n’est pas retenu à la première présentation. Pour avancer plus rapidement et parce qu’il y a déjà là matière très riche à exploiter, un crowdfunding est lancé2. Concrètement, il s’agit d’une participation volontaire de gens qui croient au projet et qui versent, chacun selon ses possibilités, une contribution pour que le film existe. Le principe est un échange : les donateurs sont remerciés par un repas, une invitation à l’avant-première, leur nom au générique… de la générosité dans les deux sens, comme un pied-de-nez à la frilosité de l’Etat. En effet, les projets sont acceptés plus difficilement devant la Commission quand les auteurs sont peu connus.

 

Triangle 7 a sa propre plate-forme pour ce type de financement, ce qui lui donne plus de liberté. Il s’agit ici de compter sur le crowdfunding afin d’engager un professionnel pour monter une première partie du documentaire, avec comme ambition de présenter à nouveau ce « work in progress » à la Fédération Wallonie-Bruxelles. Il faut aller vite, être capable de communiquer de façon brève mais enthousiasmante, transmettre l’essence même du projet pour donner envie d’investir. Aujourd’hui, la démarche est un succès – près de 8000 € récoltés - et le film est en cours de montage. Pour Philippe Sellier, quand un crowdfunding fonctionne, c’est souvent un argument convaincant auprès de diffuseurs et d’autres bailleurs de fonds. Pour lui en effet, l’apport de ce financement participatif ne doit pas dépasser un tiers du budget total. Outre la Commission, il y a les apports de fondations, le tax-shelter, … la volonté n’est pas de faire des citoyens les seuls garants de l’aboutissement des projets.

 

Pourtant, quand c’est une réussite, comme ici, l’engouement des donateurs insuffle une énergie supplémentaire à l’équipe. De plus, au cœur de ce type de démarche, les citoyens n’investissent pas que de l’argent : ils se mobilisent, sont là aux premières et font la promotion autour d’eux.

 

 

Ciné-Gedinne ou l’expérience du prêt citoyen
Située en province de Namur, non loin de la Botte de Givet, langue de France venue lécher les abords wallons, la commune de Gedinne est une mignonne bourgade d’un peu moins de 5000 habitants. En 2007, un petit cinéma posé là depuis les années cinquante vivotait toujours, résistant tant bien que mal – et sans doute grâce à la distance qui sépare le village de la ville la plus proche – aux complexes géants du 7ème art en situation de quasi-monopole. On tournait alors à une séance par semaine : à plus ou moins court terme, Ciné-Gedinne jouait sa Chronique d’une mort annoncée.

 

C’est alors qu’un groupe de jeunes, originaires du cru, décide de le sauver.

 

Les initiateurs du projet, Julien Collard et Anne-Sophie Vandevoorde, contactent la commune qui héberge depuis toujours le cinéma : celle-ci accepte d’investir 80 000 € pour la rénovation indispensable. Côté programmation, ils font appel à Alexandre Kasim qui, avec sa sprl, Lights in the city, va assurer pas moins de quinze séances par semaine. A l’affiche, les blockbusters côtoient les films d’auteur, la diversité des publics s’y retrouve : l’expérience est rapidement un succès.

 

En 2018, l’asbl décide d’investir la somme de 70 000€, dans une nouvelle rénovation de la salle, cette fois pour améliorer le confort des spectateurs. Après devis, il apparaît que cette somme ne suffira pas. Un emprunt est inévitable.

Très vite, l’équipe du cinéma réalise que les banques ne les suivront pas. Ils s’adressent alors à l’asbl Financité, qui va leur proposer une alternative originale : le prêt citoyen. Le principe, qui repose sur le modèle des obligations, est le suivant : tout un chacun peut prêter de l’argent au cinéma, sous forme de l’achat d’un nombre variable de parts d’une valeur de 100€ chacune. La somme investie sera bloquée cinq ou dix ans, au choix des citoyens prêteurs, et leur rapportera un peu plus d’1% par an. Un taux d’intérêt meilleur que celui proposé par les banques ! Si le risque zéro n’existe pas, le cinéma a néanmoins les reins solides ; un dossier financier très précis est monté et anticipe les écueils à éviter3. Et ça marche ! Beaucoup de prêteurs sont des gens du village ou des communes alentour, quelques passionnés de cinéma, quelques réalisateurs aussi… Ciné-Gedinne, son emprunt en poche, effectue les travaux. Réouverte en décembre 2018, sa salle accueille aujourd’hui un public qui, de simple spectateur, a acquis le statut d’investisseur impliqué. Les gens en parlent, en sont fiers et, soutiennent par leur fréquentation leur petit cinéma si courageux.

 

Quant à la question de savoir si c’est au citoyen de faire survivre la Culture, si la Fédération Wallonie Bruxelles n’aurait pas dû, à ses frais, garantir la pérennité de Ciné-Gedinne, la réponse de Julien Collard est réaliste : subventionnée structurellement par la FWB, l’asbl aurait été tenue de suivre une programmation imposée, principalement en Art et Essai. Ceci aurait fait chuter sa fréquentation et éloigné une grande partie de ce public friand de films plus populaires. L’indépendance et la liberté qu’offrent aujourd’hui l’autonomie financière de Ciné-Gedinne, c’est donc la garantie de sa mixité…

 

Aussi différentes que soient ces deux expériences, elles tendent à nous montrer que le mode de financement unique, s’il a vécu, est devenu obsolète. D’où qu’il vienne, l’apport de fonds publics reste souvent indispensable pour mener à terme de grands projets mais, indéniablement, ne suffit plus. En revanche, à l’heure où l’on nous parle d’un individualisme toujours plus grand, la mobilisation citoyenne vécue par les équipes d’Ali et Aliette comme de Ciné-Gedinne est réjouissante. Elle a permis la rencontre et l’engagement, l’appropriation et l’implication. Pour tous ceux qui les ont soutenus, participer à l’aventure c’était bien plus qu’investir : c’était s’investir !

 

 

 

 

 

 

1. http://www.cesep.be/PDF/SECOUEZ/SECOUEZ_114.pdf
2. Il est toujours d’actualité : https://www.triangle7.com/alietaliette/
3. http://www.cine-gedinne.be/nous-soutenir/