Par Eric VERMEERSCH

 

 

La terre souriait.  Du bout des lèvres. Comme un enfant qui sort d’un gros chagrin, quand il devine le clin d’œil malicieux d’un biscuit. Quelques témoins s’empressaient de le dire dans toutes les langues du monde. La terre souriait ! Elle ferait enfin tranquillement sa sieste. Les barbares qui chevauchaient son dos se faisaient rares. Certains résistaient encore mais ils étaient condamnés. Ils se couchaient un a un dans les livres d’histoire.  Attila, Bjorn Côte-de-Fer et Gengis Khan s’amusaient déjà avec les panzers d’Hitler et les fasci de Mussolini, au son des orgues de Staline. Ils joueraient bientôt avec les garrots du père Franco pendant que Mao leur lirait le petit livre rouge. Tout ce beau monde se tenait enfin tranquille dans quelques livres refermés. Les mômes avaient la paix, cousaient des fleurs sur leurs jeans, courraient le monde et se caressaient sans retenue, des maisons bleues de Cisco aux temples de Katmandou. Leurs enfants auraient une jolie couleur café au lait dans un monde où ils seraient libres et égaux. Certains, des poètes... lâchaient même que la femme était l’avenir de l’homme. 
 
Un tout petit rictus.  Loin du grand soupir d’aise.  Pas folle la terre ! Elle connaissait trop bien les cocos qui sautaient sur son ventre. Un rien étonnée aussi. Quelques-uns avaient droit au déshonneur des chapitres les plus sombres des livres d’histoire quand d’autres en étaient étrangement épargnés. Une seule page peut faire d’un tyran un héros. 
 
Napoléon dormait aux invalides, Léopold II rêvassait dans les caves d’une église, la France ne connaissait que l’Algérie du Guide du Routard. Cortès, facétieux bonhomme, n’avait jamais qu’asperger les aztèques d’eau bénite. On ne retiendrait que leur patriotisme, leur soif de liberté, leur besoin de vérité, leur amour de la civilisation. Les millions de morts, les mains coupées, les « gégènes » n’étaient que des détails de l’histoire.
 
La terre avait cessé de sourire dès les ouvrages rangés dans la bibliothèque. De nouveaux barbares avaient débarqué d’on ne savait trop où. Ils avaient lu les livres d’histoire. Ils veilleraient à s’y faire imprimer le portrait au bon chapitre.  Ils n’enchainaient plus les esclaves à fond de cales mais payaient des enfants quelques cents pour produire leurs cravates de luxe. Le Christ, la bible et les curés dormaient aux archives de Fox News et LCI. Les manants, raffinement suprême, éli- saient les chefs de guerre, plébiscitaient les lois qui leur crèveraient les yeux et y ajoutaient, rubis sur l’ongle, la dîme et la gabelle. En remerciement, ils recevaient un peu de temps libre pour créer quelques clubs de rencontre : « les vrais blanc purs », « les naufrageurs de la méditerranée », « les mâles authentiques ». Leurs enfants, avec tous ces murs à franchir, ne seraient jamais café au lait. Cerise sur le gâteau, les nouveaux barbares ne pillaient plus les trésors des voisins. Ils vandalisaient la terre entière et incendiaient sur le net la moindre pucelle qui les contredisait.
 
La terre ne souriait plus. Mais elle ne pleurait pas. Elle avait laissé la nature monter sur sa croupe le plus beau des décors. Cette fille, créative mais bonasse, estimant qu’elle n’en avait pas fait assez, offrit aux Hommes l’intelligence et le pouce opposable. Grave erreur, ils menaient depuis une lutte sans merci contre eux-mêmes. Moins de bois sur le dos, plus d’eau dans les flancs, plus ou moins d’injustice et de misère chez les zigotos du dessus n’était pas son problème. Elle accomplissait le même voyage sans se lasser depuis des milliards d’années. Elle jouait les derviches pour montrer ses formes au soleil qui en rougissait chaque jour. La lune servait de lampes de chevet durant les nuits noires et que dire des étoiles qui semblaient toutes lui tourner autour. Que demander de plus ? Elle connaissait aussi la volonté sans faille de la nature qui se remettrait à l’ouvrage quand ceux du dessus auraient tout fait sauter. D’autres lui referaient sûrement des guili-guili sur les hanches. Ils seraient peut-être verts, ou oranges, avec 6 pattes et quatre paires d’yeux ! Peu lui importait et elle était d’une infinie patience.
 
Et puis…Elle n’avait pas complètement perdu la foi. Certains lui caressaient encore doucement le dos et le creux des reins. Ils voyaient encore à quel point elle était belle. Ils savaient qu’avec elle un autre chemin était possible, sans tout cet or que renfermaient ses entrailles. Ils se donnaient la main pour le lui dire et ils faisaient leur possible pour convaincre tous les autres qui ne voulaient rien savoir. Pour un peu, elle en aurait souri.