A la croisée des chemins1

En 2009, la Belgique francophone s'est dotée d'un nouveau décret sur la lecture publique. Le texte met l'accent sur le développement de la lecture plus que sur la gestion des collections ou des transactions de prêt. Il sera appliqué d'ici quelques mois mais depuis trois ans, les nouvelles logiques qui y sont inscrites ont fait l'objet d'une mise en œuvre expérimentale. Ce dispositif de formation exceptionnel a permis aux bibliothécaires de se préparer au changement.

 

Le réseau de lecture publique de la Communauté française

En Belgique, la culture est une compétence des Communautés, tout comme l'enseignement, les politiques de santé publique, le sport ou encore l'aide à la jeunesse. La Communauté française, rebaptisée Fédération Wallonie-Bruxelles, exerce ses compétences en Wallonie et à Bruxelles. Les trois Communautés, flamande, germanophone et française, ont adopté leur propre lé-gislation en matière de lecture publique. En raison de disparités socio économiques mais aussi de choix politiques historiques, le financement des bibliothèques n'est pas identique au Nord et au Sud. Ainsi la Communauté flamande consacre-t-elle environ 9,5 euros par habitant à la lecture publique contre 3,5 pour son homologue francophone.
Le réseau de lecture publique de la Communauté française se compose d'environ 140 réseaux locaux ou intercommunaux totalisant près de 600 implantations. Cela signifie que 80% des francophones ont accès à une bibliothèque fixe là où ils habitent. Sur une population francophone estimée à 4.225.000 personnes, on compte quelque 800.000 usagers emprunteurs dont 320.000 inscrits dans une collectivité.

Si le pourcentage d'affiliés reste stable avec environ 18,5% de la population, celui des inscrits individuels a en revanche tendance à diminuer. Il est aujourd'hui de 11,2% contre 13 en moyenne entre 2002 et 2006. Il faut cependant noter qu'aucun secteur culturel subventionné par l'Etat n'atteint ce niveau de performance. Ni les théâtres, ni les salles de danse, ni les musées ne peuvent revendiquer pareil taux de pénétration dans la population.

Les bibliothèques francophones disposent de onze millions et demi de documents en libre accès et réalisent onze millions deux cent mille prêts. Ce qui indique un taux de rotation très faible. Le décret de 2009 a pris cette situation en compte en diminuant les volumes de collection requis et en insistant sur leur actualisation. Particularité étrange, le réseau belge francophone ne gère pas le prêt de documents sonores ou filmés, mission dévolue depuis plus de cinquante ans à la Médiathèque de la Communauté française. Depuis quelques années toutefois, et vu les difficultés rencontrées par cette institution en raison de la concurrence du téléchargement, les choses ont tendance à évoluer et des points de prêt de la Médiathèque sont repris par les grandes bibliothèques.

Comme partout en Europe, les pratiques des usagers ont fortement évolué durant ces dernières années. Entre 2003 et 2008, par exemple, le nombre de personnes ayant assisté à une animation en bibliothèque est passé de 355.000 à 615.000. De même l'utilisation d'Internet ou les pratiques collectives comme les ateliers d'écriture, les groupes d'apprentissage du français se sont développées de manière continue. On estime, par exemple, que 30% des bibliothèques sont actives à l'un ou l'autre titre, dans des processus d'alphabétisation. On ne compte plus les Club Manga et autres groupes littéraires à thème et le séjour, autrefois limité aux nécessités de l'emprunt a tendance à s'allonger.

En matière d'infrastructure, la Communauté française soutient les rénovations et constructions nouvelles à hauteur de 40%. Ce taux peut monter à 70% pour les communes rurales ou reconnues zone d'action prioritaire par l'Union européenne. Les moyens restent toutefois limités et de nombreux chantiers pris en charge par les seules collectivités locales se sont terminés ces dernières années.

Enfin, pour que le tableau soit complet, on doit avoir à l'esprit que le financement des bibliothèques par la Communauté française, reste faible. Le budget annuel s'élève à plus ou moins quinze millions d'euros. Ceci signifie que les bibliothèques de droit public, qui représentent environ 85% de l'ensemble des réseaux, sont soutenues à hauteur de 30% de leurs besoins, le reste des dépenses étant à charge des communes. Même si le nouveau décret permet une augmentation de budget, l'intervention sera toujours insuffisante.

 

Un nouveau décret

Le décret du 30 avril 2009 s'inscrit dans une continuité historique. Dès 1921 en effet, l'Etat a encadré l'offre de lecture publique, en 1978, un décret de la Communauté française a été voté. Ces différents textes législatifs avaient pour objet de piloter et de soutenir le secteur des bibliothèques publiques.

En 1921, la loi Destrée, du nom du ministre des Sciences et des Arts de l'époque, reconnaît le travail mené par des communes et des fondations de droit privé en les aidant financièrement. Les exigences sont encore assez faibles, il s'agit de permettre la continuité du service tel qu'il existe. Le but du gouvernement est de faire lire le peuple selon l'expression de Destrée. Dès ses origines, la législation introduit l'exigence d'une inscription du travail des bibliothèques publiques dans une perspective d'éducation permanente. Ce " Pour que le Peuple lise ", encore gravé sur le fronton de certaines de nos plus anciennes implantations, marque nos textes légaux jusqu'à aujourd'hui.

Le décret du 28 février 1978 a comme ambition de professionnaliser le secteur. Il s'agit de faire entrer les bibliothèques dans l'âge adulte. Le texte du décret et plus encore celui des arrêtés de 1987 puis de 1995 sont terriblement contraignants au niveau des normes. L'Etat indique ce qu'est une bibliothèque en termes de nombres d'inscrits, de prêts, de livres disponibles, d'heures d'ouverture, de surfaces accessibles au public… Il crée aussi des conditions de formations minimum pour qu'un bibliothécaire puisse être subventionné. C'est grâce à ce décret que les bibliothèques ont aujourd'hui la qualité qu'on leur connaît. Mais s'il a travaillé la question de l'offre, le décret de 1978 ne s'intéresse qu'assez peu à la demande et aux besoins de lecture. Il rend aussi difficile l'adaptation du service aux réalités propres d'un territoire.

 

Les conditions favorables au changement

Entre 1978 et 2009 la situation de la lecture publique a fortement progressé. D'une part le niveau qualitatif des bibliothèques n'a cessé d'augmenter et d'autre part la société a évolué avec l'arrivée d'Internet et la multiplication des sources d'information. Parallèlement, le secteur ayant atteint un haut niveau de professionnalisme pouvait se tourner vers des chantiers nouveaux, notamment en ce qui concerne l'accès à la lecture pour tous et le développement des capacités langagières.

En 2006, plus de deux cents bibliothécaires se sont réunis à La Marlagne, près de Namur pour essayer de tracer les contours d'une réforme législative. Il est assez remarquable que la révision du décret ait été portée au départ par une demande forte des bibliothécaires eux-mêmes.

 

Le décret de 2009

Le Décret relatif au développement des pratiques de lecture organisé par le réseau public de la lecture et les bibliothèques publiques (Moniteur belge du 5/11/2009) est axé sur la question du développement de la lecture. Il substitue la bibliothèque projet à la bibliothèque institution de prêt. Il cherche à rendre possibles toutes les initiatives visant à améliorer l'efficacité des bi-bliothèques dans leur mission de rencontre de la demande de lecture, qu'elle soit exprimée ou pas. Il est accompagné d'un refinancement non négligeable du secteur.

Les axes fondamentaux du décret sont : travailler sur la demande ; travailler dans une perspective de développement stratégique ; et travailler avec les autres intervenants, en développant des synergies tant avec les partenaires associatifs comme par exemple les centres culturels, les associations d'alphabétisation ou les maisons de jeunes qu'avec les institutions comme les Centres publics d'action sociale et les écoles.

Aux termes du décret, la bibliothèque est reconnue, et donc subventionnée, sur base d'un projet de cinq ans (Plan de développement quinquennal), qui doit être agréé par le Ministre, sur proposition de l'Administration et du Conseil des Bibliothèques publiques. La grande nouveauté par rapport aux législations antérieures c'est que l'Etat n'indique plus ce qu'il y a lieu de faire, ce qui est pertinent pour toutes les bibliothèques quelle que soit la réalité sociale et culturelle des communes qu'elles desservent mais laisse la possibilité de construire un projet adapté à la réalité du territoire. De ce point de vue, le décret de 2009 est un décret de liberté. L'analyse des réalités locales est donc très importante pour la construction du plan.

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L'évaluation

Le décret de 2009 vise aussi à donner aux bibliothécaires une culture de l'évaluation. Il s'agit de piloter le projet grâce à une évaluation continue. C'est pourquoi, le texte demande que le processus d'évaluation soit défini dès la rédaction du projet, c'est-à-dire qu'on se penche clairement sur les objectifs du plan de manière à déterminer l'objet de l'évaluation, les différents acteurs qui seront amenés à y participer et les indicateurs de réussite pertinents. Ceci permet de vérifier que le projet rencontre les attentes et de le réorienter ou de l'adapter si nécessaire.

Ici encore, le texte laisse une grande liberté aux équipes puisque c'est à elles que l'on confie le soin d'émettre les hypothèses de base, de se donner des finalités, de construire les indicateurs et de tirer les conclusions de l'action. Il s'agit d'une approche totalement différente des pratiques nées du décret de 1978. Il ne sera plus question de pénaliser une bibliothèque au motif que tel ou tel objectif quantitatif fixé de manière uniforme par le législateur n'est pas atteint. Non seulement, la bibliothèque travaillera sur les résultats qu'elle aura elle-même ciblés, mais en plus elle aura droit à l'échec, pourra constater que les postulats qu'elle avait construits se sont avérés peu pertinents et adapter son projet.

 

Les partenariats

On sait les opérateurs culturels jaloux de leur indépendance. Au cours de ces trente dernières années, le secteur de la lecture publique s'est développé en parfaite autonomie, en interagissant peu avec les Centres culturels, les associations d'éducation permanente ou les Maisons de jeunes. Cette situation a conduit non seulement à une méconnaissance mutuelle des secteurs mais aussi à des situations de concurrence voire au développement de logiques antagonistes.

Le décret prévoit explicitement l'intégration du rôle des partenaires de l'action des bibliothèques dans le plan de développement. Il dispose qu'un Conseil de développement de la lecture sera créé qui associera les différents acteurs sociaux, éducatifs et culturels du territoire. Il propose même que ce Conseil puisse être issu du conseil culturel, organe de pilotage des centres culturels, eux-mêmes désignés par une autre législation comme les " ensembliers " de la politique culturelle locale.

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Accompagner le changement

Les transformations induites par le nouveau décret constituent une petite révolution culturelle pour le secteur. Dès le milieu des années 2000, le Service de la lecture publique a adapté son offre de formation continuée, proposant entre autres aux bibliothécaires de se familiariser avec la gestion de projet ou l'évaluation. (…).

En 2008, face à l'imminence du changement, la ministre de la Culture a décidé de proposer à l'ensemble des bibliothèques de s'inscrire dans un programme visant à financer des projets pluriannuels de développement de la lecture. Concrètement, il s'agissait pour les bibliothèques de mener durant trois ans un projet issu du plan de développement de la lecture qu'une subvention annuelle pouvant aller de 10 à 20.000 euros devait aider à mener à bien. Le but de l'opération était plus d'accompagner le changement, d'aider à la formation des bibliothécaires et à l'inscription de leurs actions dans une perspective de développement stratégique que le financement du projet. (…) Au total, au terme de quatre appels à projets, 78 réseaux se sont inscrits dans cette dynamique. Les bibliothèques participantes ont exploré des domaines très divers allant de la création de sections spécialisées à des actions d'alphabétisation ou d'apprentissage du français langue étrangère en passant par des projets de créations littéraires collectives. (…)

 

Conclusion

La lecture publique en Belgique francophone est en plein bouillonnement. Les changements sont actés par un décret qui intègre intimement la bibliothèque au tissu social et culturel des territoires desservis. Il impose de construire un plan de développement axé sur les besoins de lecture, en partenariat avec les forces vives des secteurs sociaux, culturels et associatifs. Ce faisant il donne une nouvelle légitimité à la bibliothèque en la mettant au service du développement de la lecture. Le défi est de taille, c'est une nouvelle aventure qui s'offre à ce secteur.

 

Par Jean-François FÜEG
Morceaux choisis par Cécile PAUL visant à présenter le contexte institutionnel des bibliothèques publiques

 

1. Article rédigé par Jean-François Füeg, Directeur du Service de la lecture publique au Ministère de la communauté française de Belgique, dans " la Revue de l'association des bibliothécaires de France " en juin 2011 et repris ici dans sa quasi intégralité.