Depuis 2006, l'articulation entre livre et citoyenneté, entre lecture publique et éducation permanente a ouvert sur la Province de Liège dans le cadre du dispositif " Aux livres, citoyens ! " une aventure associant sur l'ensemble du territoire 22 bibliothèques locales et plus de 90 partenaires locaux (Maisons de repos, Centres de Jeunes, Centres culturels, CPAS, régies de quartier, syndicats, libraires, AMO, académies de musique, associations folkloriques, associations d'alphabétisation, associations d'éducation permanente, ….). Cette mise en commun d'expériences, de regards, d'expertises a notamment permis lors de la troisième édition à plus de 2600 personnes de participer à 100 ateliers d'écriture et/ou de lecture, à 26 expositions, à 16 rencontres d'auteurs, à 10 spectacles contés, à 13 évènements locaux de rencontres festives alliant musique, lecture, écriture, expositions, … Et à quelques moments ou productions originales telles que : la création de cartes postales, des matinées ludiques intergénérationnelles, la publication d'un recueil de nouvelles, la réalisation d'un magazine sonore, la composition et l'interprétation de chansons, le passage d'une caravane …

 

 

Des livres ?

Témoin et acteur de l'histoire des idées, le livre, support de communication, est vecteur de connaissance, producteur de sens. Qu'il suffise pour nous en convaincre, de nous souvenir du rôle qu'il a joué du 16ème au 18ème siècle par rapport à la diffusion d'idées nouvelles, ou à l'enjeu social formidable de l'apprentissage de la lecture et de l'écriture par tous porté notamment par le combat de Jules Destrée pour asseoir l'obligation scolaire pour tous.

Vecteur de connaissances, le livre est également enjeu de pouvoir.

" Il y a dans le texte écrit, un maximum d'autorité (terme qui recouvre comme sa source latine auctoritas, le mot " auteur "). Le simple fait d'écrire, (…) implique une revendication du magistral, du canonique. (…) Tout texte écrit est contractuel. Il lie l'auteur et son lecteur à la promesse d'un sens. Par essence l'écrit est normatif. De toutes les manières possibles, même masqués sous une apparence de légèreté, les actes relevant de l'écrit, comme enchâssés dans les livres, rendent compte de relations de pouvoir "1.

Plus fondamentalement encore pour notre propos, le livre papier ou numérique existe par la pratique culturelle de la lecture et de l'écriture.

Pour comprendre une pratique culturelle, on peut former schématiquement deux hypothèses préalables2. L'une qui considère que les individus choisissent librement une pratique spécifique (la lecture de tel livre, l'écoute de telle émission de radio, …), l'autre qui entend ces choix comme étant déterminés par d'autres facteurs que le seul goût personnel. Ainsi, en ce qui concerne la lecture, les goûts des lecteurs seraient le produit des conditions sociales qui les ont façonnés (habitus, capital cul-turel, etc.). En effet, selon l'enquête " Pratiques et attitudes face à la lecture "3, si les pratiques de lecture évoluent (démocratisation de l'enseignement, diversifications éditoriales, etc.), si des attitudes face à la lecture sont multiformes, il y a bien une corrélation entre lecture et déterminismes sociaux.

" Les pratiques de lecture traduisent une volonté de marquer son appartenance à un groupe social (auquel on s'identifie) en se distinguant clairement des autres groupes sociaux. De ces stratégies de classement naît une hiérarchie des lectures. On assiste à une diversification des pratiques de lecture, tant au niveau des supports qu'au niveau des contenus.4"

 

Des citoyens-lecteurs ?

Ainsi, le livre, la lecture sont-ils surdéterminés : objet ou pratique de distinction sociale, ils ne tendent pas en soi à l'émancipation5. Mais ils peuvent y contribuer. Outre les prérequis de base concernant les capacités langagières de lecture et d'écri-ture, il faudra travailler l'écart symbolique entre le lecteur potentiel et le livre, la lecture ainsi que les lieux par excellence qui sont voués au contact avec le livre : la bibliothèque et la librairie.

Ici se joue le cœur du dispositif " Aux livres, citoyens ! ".

Aussi, pour travailler cet écart symbolique, depuis 2006, avec ses partenaires initiateurs du projet6, le Centre d'Action Laïque de Liège tente de multiplier les occasions pour les publics de se sentir capables et libres de penser, de dire, d'échanger leurs avis, leurs expertises (d'expériences vécues ou d'expertises académiques) dans un objectif de construction pour un avenir commun plus juste, plus solidaire et plus démocratique pour tous.

 

De l'égalité en action !

Outre l'ampleur des actions menées citées en introduction de cet article, l'intérêt de ce dispositif réside probablement dans la mise en actes d'un pari progressiste qui concerne le rapport au savoir, au pouvoir, à la démocratie.

Rien d'innovant, juste à réactiver : le pari de l'égalité !

" Le projet " Aux livres, citoyens ! " a affirmé à sa manière que " l'égalité est une présupposition, un axiome de départ ou elle n'est rien ". Contre le mépris, le dispositif a usé du remède de la considération. Il ne s'est pas substitué aux individus en énonçant pour eux, le juste et l'injuste mais a posé la nécessité " de parier sur la capacité des uns et des autres (des politiques, des techniciens, des services publics, des experts et des citoyens) à apporter sa pierre à l'édifice ". Il a élaboré des stratégies permettant la (re)découverte, la réappropriation du pouvoir d'action de chacun pour contribuer à un mieux vivre ensemble ". En tentant de trouer la frontière entre les identités, entre ceux qui savent et ceux qui ne savent pas, entre les domaines de la phoné et du logos, il a affirmé dès le départ qu'on peut changer de place et de rang "7.

Bien sûr, le travail est loin d'être facile, voire terminé, pour œuvrer à une société plus juste, plus solidaire, plus égalitaire à
partir de ce support qu'est le livre, de ces pratiques culturelles que sont la lecture et l'écriture. Mais, à l'issue de la troisième édition, et à l'aube de la quatrième, nous ressortons renforcés dans la conviction partagée que chacun, chacune, là où il est, peut également apporter sa pierre à l'édifice.

 

Céline MARTIN,
Coordinatrice du Service Démocratie et Cultures
Centre d'Action Laïque de la Province de Liège

 

 

 

 

1. G. Steiner, " Le silence des livres ", Seuil, 2007, pp. 11-12. L'auteur développe ce propos par une analyse peu commune du rapport de l'écrit et de l'oralité à la démo-cratie.
2. Les pratiques et consommations culturelles en Communauté française. Un état des lieux. Rapport final mai 2006. Cette étude tente d'approcher la question en fonction de variables quantitatives et qualitatives afin de tenir compte des facteurs déterminants tels la classe sociale et des facteurs plus individuels.
3. In - Les cahiers du CLPCF, décembre 2002. Cette étude relève notamment quelques points assez remarquables pour cerner les pratiques de lecture en communauté française. En voici certains particulièrement évocateurs :
Si on hiérarchise le temps consacré aux loisirs on constate que l'activité de loisir principale du belge moyen (de 15 ans et plus) est la télévision (3h/j), suivie de la radio (2h/j), des activités sociales (voir des parents, amis, … 34 '/j). La lecture vient en 8ème position avec une moyenne de 8 minutes.
Selon les conclusions de l'étude du CLPF, le capital culturel joue un grand rôle dans la pratique de la lecture. Le capital économique par contre ne constitue pas une variable prépondérante. L'âge est fondamental (les jeunes de 15 à 24 ans ont tendance à lire des BD, des magazines de loisirs et pratiquent assidûment les sms ; jusqu'à 18 ans, en relation à la scolarité, ils fréquentent occasionnellement ou ponctuellement une bibliothèque, de 24 à 44 ans, on constate une lecture importante des courriers et quotidiens …). Le sexe est une variable essentielle (les femmes lisent plus des livres de décoration, tourisme, romans sentimentaux, et les hommes, les revues techniques, les dossiers de travail, …). Les évènements qui jalonnent le parcours des individus (naissances, mariages, rencontres, etc.) ont un impact également.
4. Op. cit. p. 8.
5. Les historiens rappellent que le raffinement d'une civilisation et son rapport pri-vilégié à l'art n'ont jamais empêché le triomphe de la barbarie, qu'on ne peut espérer des livres qu'ils changent le monde. Toutefois, le moment où les déportés se récitent des vers de Dante dans " Si c'est un homme " est un moment qui permet sans doute de penser avec Agnès Desarthe, que " Quand il ne vous reste rien, le souvenir de ce qu'on a lu demeure encore, il survit et nous survivons avec lui. C'est le cas limite, mais il indique clairement que plus grande est l'adversité et plus poignant devient le besoin de lire, d'être en lien, d'être un homme, (…). A. Desarthe. " Pourquoi développer le goût de la lecture ? ", in " L’Avenir du livre ", colloque, février 2007. P. 32
6. " Aux livres citoyens " est une initiative menée en partenariat avec la Bibliothèque Centrale de la Province de Liège, les Territoires de la Mémoire et le Centre d'Action Laïque de la Province de Liège. Pour une analyse en profondeur des méthodologies de dynamiques de réseaux mises en place dans le cadre de ce dispositif, nous suggérons la lecture de l'ouvrage collectif coordonné par Céline Martin, " Aux livres, citoyens !Les partenariats en question ", Ed. du Cerisier, 2010.
7. G. Braush, " Sur les chemins de l'émancipation . Le pari de l'égalité ", in- Aux livres, citoyens " op. cit. p. 170.