" Lire pour le plaisir s'est révélé être le moteur le plus important des futures chances d'un enfant. "

" Lire pour le plaisir a plus d'importance pour l'éducation d'un enfant que le statut socio-économique de sa famille."

" Les recherches montrent avec évidence que la littérature a un rapport important avec le bonheur et le succès d'un individu." 1

 

 

 

Constats

Il y a cinq ans, les organisateurs de " L'autre livre ", un salon du livre alternatif de Namur, m'ont demandé de m'occuper de celui-ci. Je me suis donné deux mois de réflexion et ma réponse a été négative : pas question de m'occuper d'un truc temporaire destiné à vendre des livres, même " alternatifs ", à des gens qui ont des sous pour en acheter, comme le Salon de l'auto vend des bagnoles à des gens qui ont assez d'argent pour en acquérir. Il y a des dizaines de foires et de salons du livre en Belgique chaque année. Mais personne ne s'occupe de ceux qui ne lisent pas, n'ont pas assez de moyens pour s'acheter des livres ou n'ont pas pris l'habitude de lire pour le plaisir, quelles qu'en soient les raisons, financières, culturelles, psychologiques, sociales ou éducatives.

Il ne faut pas confondre l'accès à la lecture et l'analphabétisme (ne savoir ni lire ni écrire) ou l'illettrisme (avoir oublié la pratique de la lecture apprise à l'école, ne pas comprendre le sens d'une phrase simple). On estime à 10% de la population la part d'analphabètes et d'illettrés en Belgique. Cette proportion serait de 12% en France (Insee, 2002) et atteint même 22% au Québec. Une part beaucoup plus importante encore de la population a un accès difficile voire nul à la pratique de la lecture (il n'existe pas d'étude sur la question si ce n'est, en France, les statistiques annuelles d'achat de livres montrant, par exemple, que près de la moitié des Français n'achètent jamais de livres)2.

En Belgique francophone, les manifestations publiques de promotion de la lecture ne sont entreprises que pendant deux mois par an (La fureur de lire, Je lis dans ma commune, la Foire du livre, Tournailapage, le Salon du livre politique de Liège, Le salon du livre alternatif de Bruxelles, etc). Il ne se passe rien pendant dix mois ou si peu visible. A l'exception du travail remarquable des cent quarante réseaux de bibliothèques publiques qui, hélas, ne disposent que de moyens limités et dont personne ne met en valeur les initiatives locales souvent brillantes. Rien. Alors que la plus importante bibliothèque de Belgique est sans doute son réseau ferré (j'évalue à dix en moyenne le nombre de lecteurs de livre pour cent passagers, cela fait au minimum de vingt millions de livres lus en train chaque année), rien n'est entrepris pour promouvoir la lecture dans les gares. Alors que de coûteuses campagnes de publicité généraliste (Lavez-vous les dents chaque jour, Mangez une pomme par jour, N'écrasez pas les cyclistes) sont menées régulièrement, aucune n'incite à lire et encore moins à lire pour le plaisir.

 

 

Lire pour le plaisir

Il ne faut pas confondre lecture et lecture plaisir. Lire l'intitulé d'un exercice de math, le règlement d'une école, sa feuille d'impôt, un procès verbal de contravention, ou même un article de journal n'est pas toujours très amusant. Lire pour le plaisir, c'est changer de monde, c'est se faire son propre cinéma, c'est choisir quand, à quel endroit et comment ouvrir un livre. Je dis bien un livre. Et si possible un roman. Une histoire fictive, qui n'existe pas, qui n'a jamais existé que dans la tête de celui ou celle qui l'a écrite.

Je cite à ce propos quelques personnes pas du tout prises au hasard :

Chacune de nos lectures laisse une graine qui germe.
Jules Renard
Le temps de lire, comme le temps d'aimer, dilate le temps de vivre. Daniel Pennac
J'ai accompli de délicieux voyages, embarqué sur un mot.
Honoré de Balzac
Un bon livre est celui qu'on retrouve toujours plein après l'avoir vidé. Jacques Deval
Qui que vous soyez qui voulez cultiver, vivifier, édifier, attendrir, apaiser, mettez des livres partout. Victor Hugo
Qui veut se connaître, qu'il ouvre un livre. Jean Paulhan
Je n'ai jamais eu de chagrin qu'une heure de lecture n'ait dissipé. Montesquieu
Un texte constitue pour les femmes un puits de secrets, un vertige, une possibilité de voir le monde autrement, voire de le vivre autrement, peut donner l'élan de tout quitter, de s'envoler vers d'autres horizons en ayant conquis, par la lecture, les armes de la liberté.
Laure Adler (Les femmes qui lisent sont dangereuses, Flammarion)
Quand je pense à tous les livres qu'il me reste à lire, j'ai la certitude d'être encore heureux. Jules Renard
Une bibliothèque est une chambre d'amis. Tahar Ben Jelloun
Une pièce sans livres, c'est comme un corps sans âme. Cicéron
Un livre est une fenêtre par laquelle on s'évade. Julien Green
Toutes les grandes lectures sont une date dans l'existence. Alphonse de Lamartine
Lire, c'est boire et manger. L'esprit qui ne lit pas maigrit comme le corps qui ne mange pas. Victor Hugo
J'aime à lire comme une poule boit, en relevant fréquemment la tête, pour faire couler. Jules Renard
A quoi servent les livres s'ils ne ramènent pas vers la vie, s'ils ne parviennent pas à nous y faire boire avec plus d'avidité ?
Henry Miller
Livres et femmes. Transmutation. Incorporation de l'imaginaire. Evasion. Eclosion. Emancipation. Laure Adler
La lecture, une porte ouverte sur un monde enchanté.
François Mauriac
Chaque lecture est un acte de résistance. Une lecture bien menée sauve de tout, y compris de soi-même. Daniel Pennac
Il n'y a vraiment que deux choses qui puissent faire changer un être humain : un grand amour ou la lecture d'un grand livre. Paul Desalmand

Les femmes qui lisent trouvent dans leurs textes ces sources secrètes du désir, elles en font des chambres d'amour toutes tapissées de bibliothèques qu'elles retrouvent dans leurs rêves les plus doux. Laure Adler
Une vie sans lecture est une vie que l'on ne quitte jamais, une vie entassée, étouffée de tout ce qu'elle retient. Christian Bobin
La vraie lecture commence quand on ne lit plus seulement pour se distraire et se fuir, mais pour se trouver. Jean Guéhenno

Ces personnes ne sont pas prises au hasard parce qu'elles sont toutes écrivains. Donc vous pourriez vous dire : facile, c'est normal d'aimer lire si on est écrivain. Oui. Mais je n'ai pas trouvé de " citation " des centaines de millions de personnes qui lisent quotidiennement pour le plaisir et que personne ne va trouver pour leur demander leur avis. Parce que des centaines de milliers de livres sont publiés chaque année et achetés et lus, pour le plaisir, par des dizaines de millions de lecteurs anonymes.

Lire ?lir? v. tr. - fin XIe ; lat : legere
Suivre des yeux en identifiant (des caractères, une écriture)3. Issus du bas latin legere " ramasser, cueillir ", " rassembler, recueillir, choisir ."4

" Depuis l'invention de l'écriture, il y a quelque six mille ans, nous pouvons recevoir les idées émises il y a de nombreux siècles. Par l'écriture, les expériences individuelles sont déloca-lisées dans la durée, mises hors d'atteinte de l'oubli, à la disposition de ceux qui plus tard les liront. La pensée du lecteur peut côtoyer la pensée de l'auteur et en être enrichie ; le décalage du temps est annulé. Mettre cette performance, sans doute la plus décisive de celles que l'humanité s'est octroyée à elle-même, à la portée de tous est le premier devoir de toute société. " Albert Jacquard5

 

 

Est-il nécessaire de lire pour le plaisir ?

A l'issue d'une longue enquête sur le terrain, le National Literacy Trust britannique constate dans un rapport récent que : " Lire pour le plaisir s'est révélé être le moteur le plus important des futures chances d'un enfant " que " lire pour le plaisir a plus d'importance pour l'éducation d'un enfant que le statut socio-économique de sa famille " et que " la littérature a un rapport important avec le bonheur et le succès d'un individu."6

On sait que le jeu a un rôle déterminant dans le développement d'un enfant. Le jeu, c'est souvent le développement de l'imaginaire. L'imaginaire tient donc un rôle fondamental dans le processus de fabrication d'un futur adulte. Il semblerait que la lecture plaisir, la lecture évasion, le cinéma imaginaire qu'un enfant se fait en lisant soit tout aussi important. Pour son développement, pour ses facultés de bien-être (bonheur ?) et pour l'équilibre de sa place dans la société. L'imaginaire reste essentiel pour les adolescents et les adultes (on appelle cela pour les adultes des rêves, rêves de boulot, rêves d'amour, rêves de maison, " rêves d'évasion ").

Présenter la lecture plaisir comme un acte de résistance. Résistance aux contingences sociales, professionnelles, psychologiques, affectives, climatiques, familiales, domestiques, grégaires, pathologiques, pécuniaires, idéologiques, culturelles ou nombrilaires. Une lecture plaisir sauve de tout, y compris de soi-même.7.

 

 

Que faire individuellement ?

S'ôter, s'arracher de l'esprit le cliché stupide selon lequel
" aujourd'hui les jeunes ne lisent plus ". Ils n'ont jamais lu autant. Textos, Facebook, publicités, journaux gratuits tels que Métro et même livres (Harry Potter). Ne plus harceler les jeunes par de l'occupationnisme : piano ou guitare de cinq à six, théâtre ou djembé de six à sept, danse, karaté, judo ou école du cirque le mercredi, tennis, foot, basket, club d'échecs le samedi, refoot, aviron, cheval, vélo le dimanche. Leur laisser du temps libre. Même chose pour les adultes. Parce que le temps de lire ne s'ins-crit pas dans un " emploi du temps ". C'est du temps volé, comme le temps d'aimer. Parler autour de soi de ses propres lectures, légèrement, sans s'appesantir. Pas de cours de morale et de " leçon de vie ". Pas d'analyse stylistique. Sachant qu'on ne force pas une curiosité, on l'éveille8. Exemple : " La Guerre et la Paix, c'est l'histoire d'une fille qui aime un type et qui en épouse un troisième ".9 Pas plus. Curiosité garantie.
Si je vous parle de jeunes, c'est que c'est souvent dans la jeunesse, et même l'enfance, que l'on découvre le plaisir de lire. Et le plaisir de lire ne s'explique pas, ne se force pas, éventuellement il se montre. Montrez que vous avez du plaisir à lire. Professeurs de français, parlez des livres que vous aimez (si vous aimez lire). Et évitez de faire de la lecture un fléau tel que le dénonçait déjà Jean-Jacques Rousseau : " La lecture est le fléau de l'enfance (…) Un enfant n'est pas fort curieux de perfectionner l'instrument avec lequel on le tourmente ; mais faites que cet instrument serve à ses plaisirs et bientôt il s'y appliquera malgré vous. On se fait une grand affaire de chercher les meilleures méthodes d'apprendre à lire (…) Quelle pitié ! Un moyen plus sûr que tous ceux-là, et celui qu'on oublie toujours, est le désir (…) Donnez à l'enfant ce désir (…), toute méthode lui sera bonne. "
Au contraire de ce qui se fait trop souvent à l'école : résumer un livre que l'on impose et donne à lire en un temps donné, l'analyser, savoir en parler, respectez les " droits du lecteur " tels qu'énumérés par Daniel Pennac10 : le droit de ne pas lire, le droit de sauter les pages, le droit de ne pas finir un livre, le droit de relire, le droit de lire n'importe quoi, le droit de lire n'importe où et dans n'importe quelle position, le droit de grappiller, le droit de se taire, le droit de lire à voix haute.
Lire à voix haute, parlons-en. Jusqu'à l'invention de l'imprimerie en Europe, la coutume était de lire à haute voix. L'habitude en est restée longtemps dans les établissements scolaires et subsiste encore dans des familles à jeunes enfants. Elle renaît dans certaines bibliothèques et les ateliers d'écriture. A l'école, elle peut avoir des effets remarquables mais peu d'enseignants s'y adonnent, une telle pratique étant jugée du temps perdu. Pourtant c'est tout le contraire. C'est du temps (et du plaisir) gagné. Même si ce n'est pas " dans le programme ".

 

 

Que ne pas faire ?

Confiner l'apprentissage de la lecture de livres dans la seule école. Comparer télévision, cinéma, Internet, sports et lecture. Ce ne sont pas des activités comparables, ce sont des plaisirs différents. Télévision, cinéma et Internet n'ont pas tué la lecture comme on le prétend trop souvent, au contraire. Invoquer ce cliché déplorable et infondé devant les jeunes est une catastrophe et devant les vieux du radotage.
Ne concevoir la lecture que comme un outil de communication. Ne concevoir la lecture que comme utilitaire.
Présenter la lecture comme une obligation en occultant qu'elle peut être plaisir et plaisir individuel, solitaire, libre et élévateur.
Présenter la lecture comme un devoir sanctionnable et le livre comme une falaise à grimper.
S'afficher avec le dernier Goncourt, Renaudot, Fémina ou Rossel et jamais avec un livre qu'on aime vraiment et qui est tombé dans la baignoire.
Croiser quelqu'un qui lit un livre et ne pas lui sourire.
Ne jamais aller dans une bibliothèque ou une librairie avec des jeunes et les y laisser libres de fureter.

 

 

Que faire collectivement ?

Pas de salons ou foires du livre. Pas d'actions (élitistes) limitées dans le temps, mais des actions tout au long de l'année. Exemple : ce que fait la fondation britannique Roald Dahl depuis 1984. Cette fondation créée par la veuve de l'écrivain Roald Dahl (Charlie et la chocolaterie) a lancé le Readathon11. Depuis 1984 et chaque année, après des mois de sensibilisation sur le terrain, dans les rues, sur les places publiques, dans les hôpitaux, les écoles et les bibliothèques, avec un soutien permanent des médias, une sorte de téléthon est organisé le soir de la journée mondiale du livre et du droit d'auteur, le 23 avril. Ce Readathon annuel a permis, depuis son lancement, de récolter l'équivalent d'un milliard quatre cent millions de francs belges (330 millions d'euros) qui ont été utilisés à aider ou créer des bibliothèques (entre autres dans les hôpitaux pour enfants), et surtout à mener des actions de sensibilisation à la lecture plaisir tout au long de l'année dans les régions et les quartiers défavorisés. Résultat, chaque année 2% de ceux qui ne lisaient pas, enfants, adolescents et adultes, s'adonnent désormais à la lecture. En vingt-sept ans, plus de la moitié des non-lisants britanniques se sont ainsi convertis au plaisir de lire.

Ayant refusé de gérer un salon du livre de plus, j'ai donc décidé de créer la fondation Lire Le Monde qui a le même but et se donne les mêmes moyens que la fondation Dahl. Entre autres un Lirathon chaque année fin avril. Son action se développera dans un premier temps en Belgique francophone et serait étendue plus tard à d'autres pays francophones.

 

Par Gérard de SELYS

 

 

 

 

1. http://www.literacytrust.org.uk/research/nlt_research/271_reading_for_pleasure_a_research_overview
2. http://www.dgmic.culture.gouv.fr/rubrique.php3?id_rubrique=26
ou http://www.centrenationaldulivre.fr/?Chiffres-cles-du-livre
3. Le nouveau Petit Robert, Paris, 1993
4. Le Robert, dictionnaire historique de la langue française, Paris, 2004
5. Ecrire et faire écrire. De Boeck, Bruxelles, 2007
6. http://www.literacytrust.org.uk/research/nlt_research/271_reading_for_pleasure_a_research_overview
7. Daniel Pennac, Comme un roman, Folio 2724
8. Ibidem
9. Ibidem
10. Ibidem