Pauline Ronsin est depuis une dizaine d'années responsable de la section " Bibliothèque de rue " de la bibliothèque communale de Tournai, projet aujourd'hui particulièrement mis en lumière dans le cadre des nouvelles politiques de lecture au sein des bibliothèques publiques. Dans cet entretien, nous abordons avec elle son parcours professionnel et plus particulièrement son parcours de formation, notamment au Centre de Formation des Cadres Culturels du Cesep, intimement liés à l'histoire et au développement de ce projet.

 

 

C.P : Bonjour Pauline. En quelques mots, qui es-tu et quelle est ta fonction à la bibliothèque de Tournai ?
P.R : Bonjour. Je m'appelle Pauline Ronsin et je suis aujourd'hui responsable de la section " Bibliothèque de rue " à la bibliothèque communale de Tournai. Jusqu'en janvier dernier, j'y travaillais seule mais suite au subventionnement du projet dans le cadre des projets pluriannuels de développement de la lecture financés par la Communauté française, nous avons engagé un mi-temps supplémentaire.

 

C.P : Quel a été ton parcours de formation ?
P.R : Initialement, je suis bibliothécaire de formation. J'ai débuté ces études au milieu des années '90. Ce fut peut-être une chance, tant les mutations pour le secteur des bibliothèques ont été importantes. Les statistiques de fréquentation diminuaient. Il y avait déjà Internet et il a donc vite été nécessaire d'outiller le public quant à une utilisation critique de cette invention en soi révolutionnaire. On commençait aussi à l'époque à parler du livre électronique, et donc de la nécessaire plus-value à trouver pour les bibliothèques publiques au-delà de la mise à disposition d'ouvrages et de documentation. Et puis sont arrivés en vrac les différents rapports Pisa, les réflexions sur l'analphabétisme en Belgique... Dès ce moment, la plus-value, je l'ai identifiée comme étant celle du service public, à savoir l'accès à tous, avec en corollaire les animations, la médiation, le travail vers les non-lecteurs et/ou les non-usagers. Rapidement, je me suis donc inscrite à la Province de Hainaut à la formation d'animateur de groupe, et j'ai travaillé par la suite avec le statut d'animateur vacataire. Après un passage à Lire et Ecrire, j'ai été engagée par la bibliothèque de Tournai pour développer la bi-
bliothèque de rue qui était balbutiante. Après deux années d'essais, erreurs, espoirs et difficultés j'ai eu envie de me poser, de prendre du recul et c'est ainsi que je me suis engagée pour une formation longue de deux ans de gestion de projets culturels et sociaux (BAGIC) au CFCC1 (Centre de formation des Cadres Culturels) du Cesep. C'était par ailleurs dans la suite logique de la formation suivie à la province de Hainaut. Depuis, je n'ai plus arrêté. J'ai poursuivi par la formation de Cadres Culturels européens organisée à ce moment par la Fondation Marcel Hichter, ce qui m'a permis de voir ce qui existait et se faisait en matière de lecture publique dans d'autres pays. Aujourd'hui, la boucle est bouclée ; j'assume en effet depuis quelques années moi-même des fonctions de formatrice dans divers domaines en
lien avec l'accès à la lecture pour les non-lecteurs. J'insiste souvent sur cet aspect : l'enjeu n'est pas la bibliothèque de rue en soi, il n'en faut certainement pas une dans chaque commune demain, mais bien de prendre à bras-le-corps la question des publics qui n'ont pas accès au livre, à la lecture et de trouver, là où on est, localement, le type de réponse le plus approprié. Ce fut une bibliothèque de rue à Tournai parce que cela paraissait opportun et cohérent, ce pourrait être autre chose de tout aussi pertinent ailleurs.

 

C.P : Quels ont été les apports de la formation longue organisée par le Cesep, à titre individuel d'abord, mais aussi dans le développement du projet ?
P.R : Les principaux apports de cette formation ont été pour moi l'acquisition de compétences d'analyse de mon organisation et de l'environnement inhérent aux bibliothèques publiques et aux politiques de lecture; cela s'est traduit par de meilleures compétences d'analyse organisationnelle, institutionnelle; par une meilleure compréhension et une meilleure gestion du travail en partenariat.
J'y ai aussi appris à repositionner la question du temps comme intrinsèquement liée à ce type de projet: prendre le temps de réfléchir aux tenants et aboutissants de la démarche proposée; laisser le temps aux processus de se mettre en oeuvre, de se faire en favorisant l'implication, à des rythmes parfois différents, des acteurs concernés.

J'y ai surtout appris à clarifier le " fond " du projet. Rapidement, j'ai su sur quelle question porterait le travail à fournir en fin de formation: je désirais favoriser des actions en partenariat avec des acteurs de terrain actifs sur la question de la lecture pour les ados, en sortant de la vision " service " , " consommation " de la bibliothèque et en proposant une autre alternative, qui serait celle de l'action collective et de l'éducation permanente. L'apprentissage sur ce point a été de taille: envisager l'action à plus long terme, voir ce qui pourrait, dans le futur, en advenir, plutôt que de se concentrer sur son impact immédiat et la gérer un peu (beaucoup) au coup par coup parfois sans fil conducteur précis.

 

C.P : Concrètement, quel a été l'impact de cette formation sur le projet lui-même ?
P.R : Le cheminement dans la formation a alimenté le cheminement du projet. Les outils proposés ont peu a peu été utilisés pour structurer l'action, tant du point de vue de sa réflexion que de sa mise en oeuvre sur le terrain. Au moment où j'ai suivi cette formation, je savais que le projet de " bibliothèque de rue " répondait fondamentalement au concept de " bibliothèque hors les murs " tel qu'il est valorisé aujourd'hui. J'avais juste un peu d'avance sur le changement institutionnel observable aujourd'hui dans les bibliothèques. La formation au Cesep m'a aidée à systématiser tout cela. En cours de formation, j'ai également créé des contacts qui sont parfois toujours présents aujourd'hui dans mon quotidien de travail, notamment dans différents centres culturels, avec certains formateurs...C'est assez précieux pour le projet.

 

C.P : Quels sont selon toi les apports de cette formation pour un bibliothécaire ?
P.R : Aujourd'hui, les changements de cap initiés par le nouveau Décret sont importants, tant au point de vue du projet général attendu que des méthodologies à mettre en oeuvre. Or, cela reste parfois neuf pour certains bibliothécaires, ne fut-ce que parce que la formation initiale n'intègre pas encore suffisamment les enjeux tels que la mise en oeuvre de politiques de lecture sur un territoire, le travail en complémentarité avec d'autres acteurs culturels et sociaux, la place des non lecteurs dans le projet de la bibliothèque ou encore la participation concrète à des processus de citoyenneté ou d'éducation permanente. Par exemple, l'obligation de travailler par plan de développement à 5 ans, même si elle était déjà présente dans le précédent décret, n'est pas si évidente pour le secteur. Or, cette réflexion sur le moyen et le long terme prend tout son sens au vu des enjeux actuels de lecture publique.

Participer à ce type de formation, cela donne aussi vraiment le goût, l'envie, voire la nécessité de partager ses expériences professionnelles avec d'autres. Suite à la formation, j'ai rapidement voulu continuer à provoquer ce type de rencontres " externes ", et me suis invitée dans la " commission culture " d'ATD quart monde en France, qui regroupe des acteurs à la fois français et belges autour des questions d'accès à la culture. Ce mouvement est très proche de la mouvance " Education populaire " française et cela me permet de continuer à alimenter à la fois mes pratiques de terrain et de formation.

 

C.P : De manière plus générale, quel regard portes-tu sur le nouveau Décret et quelles implications y vois-tu pour le secteur ?
P.R : Dans l'absolu, je trouve l'évolution en cours très juste. Elle permet de sortir du côté " fonctionnaire ", " prêt de livre " qui réduit, parfois de manière injuste, l'ampleur du travail effectué par les bibliothèques sur le terrain. Le nouveau Décret implique également une réflexion à plus long terme, et dans la foulée, une exigence de mobilisation de moyens pour y parvenir, ce qui est important. Mais je pense que tous ces changements prendront du temps, ne fut-ce que parce qu'il s'agit pour une partie du secteur de mutations importantes et qu'il est légitime qu'elles soient appropriées de manière différenciée sur plus de 140 réseaux. A titre d'exemple, le concept d'animation a été très élargi en moins de 10 ans : on est passé d'animations prioritairement axées sur la médiation vers le livre pour des publics déjà acquis à la lecture à des animations à destination de publics non acquis, que l'on demande aujourd'hui aux bibliothé-
caires de planifier stratégiquement à moyen et long terme sur un territoire et avec des partenaires identifiés! Ce n'est pas une mince affaire! Le changement principal reposant quant à lui sur un enjeu de taille: faire prendre conscience aux bibliothécaires, ainsi qu'aux pouvoirs organisateurs d'ailleurs, que le public bénéficiaire vers qui s'adressent les actions est bien l'ensemble de la population (comme c'est le cas pour les centres culturels notamment) et non quelques publics lecteurs en particulier auxquels est rendu un service, quelle que soit la grande qualité de celui-ci. De même, la bibliothèque, comme d'autres acteurs locaux, est aujourd'hui repositionnée au centre de questions qui ne s'arrêtent pas à la question de l'accès aux livres et à la culture, mais qui reposent en certains endroits des questions d'ordre parfois économiques, sociales, éthiques essentielles. Il s'agit d'une conception fondamentalement différente, et je pense qu'il faut le dire, progressiste de la place de ces institutions qui n'est pour l'heure pas forcément encore valorisée et défendue partout en Europe et dans le monde.

 

C.P : A titre personnel, comment vois-tu l'avenir du projet " bibliothèque de rue " à Tournai ?
P.R : Au moment où j'ai fait la formation de cadres au Cesep, mon souci était de savoir comment passer du mode " consommation " d'un service de mise à disposition de livres au mode " participation " à la mise en place d'initiatives de lecture locales. Aujourd'hui, j'essaie d'amener ma réflexion et l'action au niveau supérieur: j'aimerais passer du mode " participation " au mode " responsabilisation ". Concrètement, l'enjeu serait de passer le relais en terme de sensibilisation et d'autonomiser les professionnels et les partenaires par rapport à leurs propres pratiques d'intégration des questions d'accès à la lecture avec leurs publics. C'est-à-dire qu'à chaque fois qu'un animateur de maison de jeunes aborderait une activité avec son public par exemple, il aurait le réflexe de passer par le support " lecture " pour l'agrémenter. Avec pour objectif final que cela devienne un réflexe professionnel de donner une place aux livres et à la lecture dans les activités quotidiennes proposées à différents publics sur le territoire. A voir donc dans quelques années...

 

Propos recueillis par Cécile PAUL

 

 

 

 

1. Formation certifiante - Formation en Conduite de Projets Culturels et Sociaux
Cette formation permet l'obtention du Brevet d'aptitude à la coordination de projets d'organismes culturels et socioculturels - BAGIC - délivré par le Ministère de la Communauté française