Analyse générale
Dans la société industrielle, l'éducation populaire était clairement liée aux combats du mouvement ouvrier pour l'égalité et la solidarité. En matière de culture, par exemple, les revendications touchaient tant à la démocratisation qu'à la démocratie culturelles, leviers indispensables et nécessaires pour légitimer et développer la culture ouvrière.
Dans notre société, l'éducation permanente, fer de lance de la vie associative, doit jouer un rôle encore plus central, alors que paradoxalement son importance est moins reconnue et ses actions moins soutenues.
Aujourd'hui, il importe en effet de prendre en compte des luttes nouvelles, mais aussi de percevoir les liens entre des problématiques trop souvent séparées.
Si l'éducation permanente est ainsi porteuse d'engagements en matière d'égalité sociale et économique, en matière de liberté de choix et d'auto-détermination, ainsi qu'en matière d'attention à l'environnement, la vision socialiste se différencie par le souci d'articuler systématiquement ces trois dimensions.
Les combats pour l'égalité sont en effet plus que jamais nécessaires (puisque les inégalités se sont creusées), la défense de la solidarité également (la recherche du profit particulier maximum conduirait plus d'un à demander le détricotage de la sécurité sociale).

Par ailleurs, il convient de prendre la mesure de l'importance déterminante jouée désormais par le capital culturel. Le développement s'appuie en effet de plus en plus sur les connaissances, la recherche, sur la création, ainsi que sur des ressources " subjectives " comme la confiance que l'on inspire ou que l'on accorde. Mais ces ressources nouvelles ne peuvent être confisquées par une élite ni instrumentalisées à des seules fins économiques. Le recul réflexif et critique, le droit à être le créateur de son existence, la capacité de résistance au formatage des besoins et des désirs par les industries culturelles, l'investissement dans la participation sont  des éléments clés d'un " pouvoir agir citoyen "sans lequel la démocratie n'a pas de sens. 
Enfin, le rapport à l'environnement nécessite une attention urgente, si l'on veut éviter des phénomènes irréversibles. Mais ce défi ne peut pas être séparé de luttes pour l'égalité ni de questions "  culturelles " au sens large : le rapport au corps, le rapport à l'altérité déterminent de façon significative le rapport à la nature. L'éducation permanente doit jouer un rôle prépondérant non seulement dans ces trois domaines, mais aussi dans la prise en compte de leurs relations ; seule cette prise en compte " croisée " constitue à nos yeux un véritable projet de société.
Encore faut-il évidemment que cette capacité d'articulation de domaines trop souvent séparés soit favorisée dans le type de soutien qui est accordé au développement de la vie associative, par exemple en favorisant la transversalité.


Cinq priorités pour que l'éducation permanente joue pleinement son rôle
Pour permettre à l'éducation permanente de jouer pleinement son rôle et d'affronter les défis qui sont désormais les siens, il convient de réussir cinq transformations.


a) Résister à la marchandisation larvée
Les actions associatives sont de plus en plus souvent mises en concurrence non seulement entre elles, mais aussi avec des entreprises marchandes. C'est le cas de la formation des adultes par exemple. Par ailleurs, les modèles de gestion marchande, à l'instigation du niveau de pouvoir européen, sont de plus en plus imposés aux associations (après les services publics) : modèle " client ", " qualité ", etc. On peut s'étonner d'une telle imposition contre-nature.
La spécificité des dynamiques associatives doit au contraire être reconnue, respectée et promue.


b) Rejeter l'imposition de normes technocratiques
Il arrive que les pouvoirs publics eux-mêmes imposent un modèle de justification technocratique aux associations, peu compatible avec l'efficacité propre de leurs actions : la légitimité de l'action (et la décision de soutien public qui en dépend) est jugée à l'aune d'une capacité à rationaliser, programmer, planifier, quand il s'agit au contraire de se rendre capable d'une écoute des sans-voix, de répondre souplement à des demandes imprévisibles, complexes ou tout simplement imprévues. 
Même si le modèle du " cadre logique ", qui impose aux ONG fédérales de tout planifier constitue sans doute un extrême, l'obligation pour les associations d'entrer dans une logique similaire tend à se répandre.


c) Reconnaître le poids et le rôle du champ associatif
La Belgique doit être à l'initiative, pendant sa présidence européenne, de l'adoption d'un statut européen de l'association (reconnaissance d'une spécificité associative irréductible, harmonisation minimale, droit à l'action associative menée dans d'autres pays (et pas seulement pour les industries culturelles), définition d'un modèle de développement incluant la promotion massive, pour les individus et les groupes, de la  réflexivité et de l'autonomie critique.
Par ailleurs, cette reconnaissance implique que soit poursuivie chez nous la mise en oeuvre effective de la charte associative, avec une attention portée au droit d'association et à la garantie absolue de l'autonomie critique ; il ne conviendrait pas que celle-ci, qui est une des conditions de la démocratie, soit diminuée par des " clauses de loyauté " abusives, voire assimilée à des comportements terroristes. 
Enfin, la reconnaissance du poids du secteur associatif dans le champ socio-économique (1) impose que les employeurs associatifs soient plus équitablement représentés sur le banc patronal dans tous les Organismes d'Intérêt Public.


d) Favoriser l'engagement de l'éducation permanente dans les luttes
Cette priorité s'incarne notamment dans le droit qui doit être garanti au secteur de soutenir toutes les actions militantes, en lien avec les forces sociales, mais aussi en lien avec les enjeux culturels au sens large, comme la dimension du genre ou la dimension interculturelle, et enfin en lien avec les actions oeuvrant pour la préservation de l'environnement. Il conviendra aussi de favoriser la prise en compte de la transversalité de ces luttes.
Ce droit à l'engagement n'aurait toutefois que peu de sens si les mesures prises par les pouvoirs publics envers les citoyens n'étaient pas en cohérence avec lui. Il importe par exemple d'éviter les mesures stigmatisantes , ou de reporter les enjeux collectifs sur les individus eux-mêmes, particulièrement les moins favorisés.


e) Donner à l'éducation permanente et au secteur associatif tout entier le soutien public qu'il mérite
Ceci implique notamment un financement approprié. Nous demandons l'application à 100% des engagements pris dans le cadre du nouveau décret.
Par ailleurs, une réflexion approfondie doit être engagée sur le soutien qui doit être accordé aux associations qui n'entrent pas (ou plus) dans les nouvelles conditions de reconnaissance, mais qui développent des pratiques culturelles en amateur ou favorisent les loisirs actifs.

Ces cinq priorités sont indispensables si l'on veut inventer un nouveau modèle de développement (c'est-à-dire un modèle de développement inspiré par des choix de gauche) , dont la crise financière actuelle montre l'urgence. 
Une telle invention ne sera pas possible si on ne reconnaît pas le rôle du pôle associatif aux côtés et à jeu égal avec le pôle public et le pôle marchand, si on ne le protège pas, si on ne lui assure pas l'autonomie sans laquelle il ne peut ni exister ni produire ce qu'il faut bien considérer (puisque nous parlons notamment de capital culturel) comme les conditions de toute production.
La commission de politique culturelle " Education permanente et vie associative " du PAC.


Serge NOEL
Directeur du CESEP

(1) Voir à ce propos les travaux du Centre d’Economie Sociale de l’Université de Liège (http://www.ces-ulg.be/index.php?id=240&L=1%2Findex.php%3Fc...3Fcfg%5Bpath%5D%5Bcontenido%5D%3D%20%20%2F%2Fcontenido%2Fincludes%2Finclude.newsletter_jobs_subnav.php%3Fcfg%5Bpath%5D%5Bcontenido%5D%3D)