Synthèse réalisée par Cécile Paul sur base du travail de fin de formation BAGIC de Carmen Gayo Raton: Création d'une coopérative: « Travaux d'aiguille » Cesep, 2008.

 

Origine des coopératives
La naissance des premières coopératives est identifiée au XIVe siècle, en France, dans le Jura, ou des producteurs de lait s’unirent pour produire du gruyère de comté. Les « fruitières » sont nées de cette pratique de coopération, et le système a ensuite été étendu notamment au raisin,via la vinification, puis aux bijoutiers.... Il s'agissait dans ce cas de coopératives de « production ».
C’est en 1844 que 28 ouvriers tisserands de Manchester fondèrent la Société des équitables : pionniers de Rochdale. Ils ignoraient alors qu’ils entraient du même coup dans l’histoire. Ils s’étaient associés pour constituer une coopérative de consommation : il s’agissait de mettre fin à des pratiques de prix usuraires.  Les quatre principes de base des pionniers de Rochdale sont toujours, après plus d’un siècle et demi, les fondements du mouvement coopératif : Règle d’égalité, un homme, une voix; Règle de liberté, chacun peut adhérer ou s’en aller; Règle de justice, la répartition des bénéfices se fait au prorata des activités de chaque membre; Règle d’équité, la rémunération des apports en argent est limitée.

En 1864, Friedrich-Wilhelm Rraiffeisen fonde à Heddensdorf en Rhénanie la première société coopérative de crédit mutuel. Il ne s’agissait même pas de collecter l’épargne des uns pour les prêter aux autres, mais seulement d’offrir aux banques prêteuses des cautions mutuelles, de sorte que les plus démunis, ceux qui n’ont pas de patrimoine à offrir en garantie, puissent malgré tout accéder au crédit. Ce n’est qu’ultérieurement que les caisses se mirent à collecter l’épargne, en vue d’instaurer des « circuits courts » entre sociétaires, les uns prêtant, les autres empruntant, tous étant solidaires en cas de non remboursement. 
En 1893, en France, cet exemple incite Louis Durand, un catholique conservateur, à créer une caisse rurale et ouvrière sur le même modèle et en 1894, le Crédit agricole mutuel est créé.  
La première coopérative agricole française, la laiterie coopérative de Chaillé naît en 1888. Des coopératives d’habitation, de commerçants, de transport, d’artisans, de marins ou d’armateurs viendront s’ajouter peu à peu à ces dignes ancêtres pour former ce qui constitue aujourd’hui le mouvement coopératif : divers, parfois même bigarrés, mais rassemblés autour de principes communs de base, ceux de Rochdale.

 

En Belgique

L’exemple des tisserands anglais ne touchera la Belgique que bien plus tard. Dans la première moitié du XIXe siècle, ce sont les doctrines françaises qui seront répandues dans notre pays. Des associations à l’esprit coopératif voient le jour sous forme d’ateliers coopératifs (1849), d’unions de crédit (1848), de boucheries (1850), de brasseries (1850), de boulangeries (1855). Mais ces premières initiatives seront éphémères. L’idée coopérative ne conserve bientôt plus que quelques adeptes dans une élite de la bourgeoisie. Il faudra attendre la reprise du mouvement démocratique et socialiste d’après 1860 pour que la question des sociétés coopératives revienne à l’ordre du jour. Parallèlement aux thèses coopératives, une réponse à la misère s’organise. À la base  cette réponse prend la forme de caisses ou d’associations de secours mutuel, souvent issues de milieux d’artisans (tradition de gildes et compagnonnages).Dans la foulée des grands mouvements ouvriers, l’idée coopérative/mutualiste fait son chemin. En 1864 sont fondées à Liège la première banque populaire et « l’Équité », société pour l’achat d’approvisionnements; en 1868 apparaissent une coopérative de consommation à Fayt-lez-Manage, des restaurants économiques. Très vite deux tendances s’affrontent : les uns veulent s’en tenir à la fourniture de marchandises au meilleur rapport qualité/prix, les autres veulent faire de l’action économique un support de l’action politique. Cette deuxième tendance aboutira, en 1880, à la création du Vooruit Gent. Cette coopérative socialiste apportera quelques correctifs aux principes de Rochdale. Considérant la coopérative comme moyen et non comme but, elle consacrera une partie de ses bénéfices à des actions de propagandes visant à favoriser l’émancipation du prolétariat. Dans un contexte juridique adéquat, la loi sur les coopératives date de 1873, le mouvement coopératif va prendre son essor et d’autres initiatives apparaissent à Bruxelles, à Verviers, dans le Borinage …

En 1886, un premier congrès des œuvres sociales est cautionné par l’évêque de Liège. D’autres congrès aboutiront aux premières associations chrétiennes et à la naissance du Boerenbond. Du coté socialiste, l’action politique des coopératives trouvera son apogée dans la création, en 1885, du parti Ouvrier Belge. L’affiliation automatique des coopératives au syndicat, au parti et à la mutualité donnera au mouvement socialiste son homogénéité et aboutira à ce qui sera l’actuelle Action Commune.

 

L’efficacité du modèle

Loin d’être une économie de deuxième ordre, le mouvement coopératif s’est avéré particulièrement efficace et novateur dans la première moitié du XXe siècle. Partant d’une base locale, l’organisation coopérative est passée rapidement à un fonctionnement régional puis national. D’autres secteurs d’activités tel que l’alimentation, les pharmacies, les banques, et les assurances vont émerger de cette motivation de coopération. Après la 2e guerre mondiale, les coopératives de consommation vont diversifier leurs activités, étendre leurs gammes de produits. Au cours des années 50, le « self-service » fait son apparition, les grands magasins et les grandes surfaces s’implantent dans des endroits géographiquement stratégiques. Dès la fin des années 70, le renouveau de l’économie sociale va toucher la Belgique et plus particulièrement la Région Wallonne. Les effets de la crise économique ont été catalyseurs de ce mouvement : l’emploi se fait rare et le danger d’exclusion définitive du monde du travail pour une partie de la population se précise. Face à cette situation, une dynamique va se développer, avec des objectifs précis : se créer un emploi autogéré; renforcer la solidarité entre les acteurs économiques et diminuer les inégalités entre ceux-ci; répondre à des besoins nouveaux et/ou non satisfaits, en particulier ceux de certaines populations réputées peu solvables; créer un intérêt pour l’environnement, le recyclage de matériaux; instaurer la démocratie et la responsabilisation collective...Diverses initiatives se développeront à partir des années 80 dans cette dynamique.

 

Et aujourd'hui ?
D'un point de vue idéologique et politique, le concept de coopération reste actuel sur différents points: Par les valeurs qui caractérisent le fondement du mouvement coopératif d’hier, à savoir  les principes des pionniers de Rochdale; Par la pensée et les principes que certains utopistes de la fin du XIVe siècle exprimaient au travers de la mise en œuvre de ces structures: « celle-ci ne se limite pas au seul champ économique. Sa finalité est collective. Son activité n’est qu’un moyen. Le but est éthique », allant même jusqu'à la surnommer « L’Émancipatrice, la Fraternelle ».

Par ailleurs, de manière idéale, la coopérative est  un moyen pour créer un collectif, un espace ou le citoyen s’auto construit, mais également un lieu où l’expérimentation fait partie intégrante du projet. On s'y rejoint mais bien de se réunir à partir de savoir-faire que l'on maîtrise et/ou que l'on désire perfectionner. La coopérative a pour but d'amener à une solidarité citoyenne. Comme le dit Jean-Pierre Nocent, « C’est la pratique de prise de parole qui apprend à prendre la parole dans la cité comme dans l’entreprise ». 25

Les valeurs propres au concept de coopérative défendues encore aujourd'hui sont susceptibles de rendre tout à fait possibles ces processus d’émancipation, donnant in fine aux individus la capacité de changer et de transformer le monde.

 

 


25 Extrait du texte « À propos de l’Éducation populaire », de Jean-Pierre Nossent, président de l’IHOES.