Dans son travail de fin d’études, Anne Marie Trivier part d’une expérience rencontrée dans le cadre de son ASBL. A partir de l’expérience de l’accompagnement d’une famille vivant dans la grande pauvreté, elle va déconstruire la manière dont notre société envisage la pauvreté. Elle nous propose une vision plus complexe, où la société dans son ensemble trouve sa responsabilité. Ce ne sont plus « des personnes pauvres responsables de leur situation » mais une responsabilité attribuée à la collectivité. Son argumentaire se fonde sur l’observation que les services sociaux classiques en charge des familles pauvres, tels que les CPAS, les services logements, etc. ne parviennent pas – plus ? – à répondre aux cas les plus précaires. Pour A. M. Trivier, ces services sociaux sont inappropriés à la profondeur de la précarité sociale que rencontrent ces familles et qui touchent l’ensemble des sphères de la vie : sociale, culturelle, politique, symbolique, économique, etc. Ceci, dans un contexte renforcé par une crise du logement et d’un « mal être » des familles, qui les rendent méfiantes et inaccessibles. L’objectif à long terme d’A. M. Trivier est de « faire émerger, d’encourager et de porter des revendications collectives au niveau politique ».

 

La liberté de « choix »

Dans notre société actuelle, où le concept de « liberté » et celui de « choix » sont prépondérants, elle s’interroge sur les conditions de cet exercice. « Comment parler de « liberté de choix », de « demande explicite d’aide » ? Ces personnes se trouvent en dessous du seuil minimum de garantie vitale pour être « sujets libres et autonomes ». Il est nécessaire de se poser collectivement la question de savoir si les personnes qui vivent l’exclusion peuvent encore faire preuve de discernement ou si il n’est pas de la responsabilité collective de mettre en place les conditions préalables à l’effectivité de la liberté. Pour A. M. Trivier, il s’agit bien évidemment de faire confiance à l’humain pour exercer des choix qu’il juge adéquats. Toutefois, il est primordial de s’assurer que les conditions sociales, culturelles et économiques de la personne soient suffisamment stables pour que ceux-ci puissent être opérés rationnellement. « Ce qui nous heurte particulièrement, c’est de savoir que, au nom de la liberté de l’individu, et de la non-ingérence qui s’en suit, on laisse vivre des gens dans des conditions désastreuses et chuter dans des formes de désaffiliation graves pour lesquelles les solutions après-coup seront d’autant plus improbables ». Afin de mieux appréhender la notion de « liberté » dans un contexte d’exclusion sociale, A. M. Trivier nous propose de distinguer la « liberté comme droit fondamental » de la liberté dans un contexte de fragilité psychique, et d’inégalités sociales et économiques. « La garantie offerte par la loi contre les abus n’offre pas la contrepartie sociale en termes de « capabilités » à exercer effectivement cette liberté ». Pourtant, au nom de cette liberté de l’individu, si une demande d’aide en bonne et due forme n’est pas formulée, les acteurs sociaux et les institutions se désolidarisent des enjeux que peuvent vivre les personnes en grandes difficultés. A. M. Trivier a choisi une phrase de Vincent de Gaulejac pour l’exprimer : « le rôle du système social pourrait – devrait – être de soutenir les individus lors de ses crises, de leur donner les moyens de trouver ou retrouver une place, plutôt que de rendre leur rupture irréversible ».

 

Une fonction sociale de « repoussoir »

Contrairement à ce que l’on pourrait penser spontanément, A. M. Trivier montre qu’il n’existe pas forcément de soutien ou de reconnaissance d’une même situation de vie entre personnes issues de la pauvreté. Cette observation est illustrée par une pétition de locataires de logements sociaux qui refusent la venue dans leur cité d’une famille. Celle-ci a été catégorisée de « sale ». Ce mécanisme renvoie, d’après A. M. Trivier, à un imaginaire social moralisant vis-à-vis de « l’inconnu » qui pourrait déranger les « bonnes mœurs ». Cette désolidarisation entre personnes exclues a pour effet de renforcer les injustices sociales tout en « évacuant leur commune appartenance au groupe des nouveaux exclus de la société d’abondance ». Son expérience est une confrontation au phénomène appelé NIMBY (Not In My Back Yard) où, à l’image de déchets radioactifs, on ne veut pas d’un certain groupe de personnes dans son quotidien. « Cette pétition inscrivait de manière visible, dans le champ social et symbolique, la ligne de démarcation entre les bénéficiaires en place et les nouveaux venus ». On observe donc au sein des exclus, une forme violente d’exclusion.

 

Agir en amont des conditions qui provoquent la misère

L’auteure du travail creuse davantage pour tenter de percevoir où se trouvent les causes et effets réels de la pauvreté. Son explication va à l’encontre des schémas classiques : « ce que l’on croit être la cause de leurs problèmes, ce ne sont en fait que les effets visibles d’une situation objective sur laquelle ni la famille ni les intervenants sociaux n’ont plus prise : c’est la désinsertion, la désaffiliation, la fragilité des ressources et capacités personnelles pour faire face à l’adversité ». Ces familles sont dans une telle accumulation de facteurs de désaffiliation qu’ils n’ont plus aucune prise sur leur vie. C’est en cela que la responsabilité n’est plus individuelle mais collective. En leur permettant de pouvoir ré-accéder aux conditions d’une vie digne, ces familles retrouveront une réelle capacité d’exercer leur liberté. La misère n’est pas la cause mais plutôt l’effet de conditions de vie désastreuses. « Ceux qui les dénigrent pour leur apparence et leurs comportements se trompent en les condamnant pour une situation que la famille subit, dont elle n’est plus responsable ». L’exclusion est un phénomène complexe : il relève d’une pluralité de facteurs et notamment d’un enchevêtrement de la sphère culturelle/symbolique et de la sphère socio-économique.  A. M. Trivier considère que les reproches n’apportent pas une solution structurelle au problème de la pauvreté.

 

La nécessité d’une revendication collective

Les améliorations effectives des situations de pauvreté sont généralement la conséquence d'actions au niveau individuel et interpersonnel. Elles restent donc ponctuelles et fragiles. Ces avancées sont bénéfiques pour les familles parce que celles-ci bénéficient directement d'un changement de leur situation. Cependant, cela ne signifie pas un progrès vis-à-vis de la pauvreté de façon plus générale. Elles relèvent généralement de « coups de pouce » et très rarement d’avancées aux niveaux organisationnels et institutionnels. « L’enjeu de l’action collective est bien de dépasser la co-existence passive ou agressive entre individus pour arriver à un débat, une confrontation sur les insatisfactions d’aujourd’hui. […] La portée de la confrontation étant tournée vers l’avenir et la capacité d’imaginer des réponses valables pour tous, améliorant la vie de tous, autant les « Nous » que les « Autres » ». C’est au travers de cette revendication collective et de la rencontre mutuelle que l’on parviendra à dépasser le « Not In My Back Yard ». « C’est bien cette reconnaissance fondamentale entre êtres humains qui nous semble dangereusement fragilisée ». Parler de ses aspirations, dénoncer des injustices subies et formuler des attentes, « c’est en quelque sorte l’amorce d’une parole capable de créer du commun et de se retrouver engagés dans une action collective ».

 

Une conception constructiviste de l’exclusion

La conception d’A. M. est de type « constructiviste ». Cela signifie que la société n’est pas perçue comme un quelque chose qui existe « en soi », elle est construite par les individus et la collectivité. C'est la réalité, de façon plus large, qui est socialement construite. Lorsque l'on adopte cette manière de réfléchir les phénomènes sociaux, on conçoit également l'exclusion comme un phénomène construit. Le processus d'exclusion serait le suivant: « Le rejet rend effectivement celui qui le subit conforme à l'image négative qui lui est appliquée. D'où l'impasse de l'aide sociale quand on voit les assistés entretenir et renforcer, par leurs comportements, leurs refus, leurs attentes [...] leur passivité, exactement cela qu'on leur reproche ».

 

L'éducation permanente comme « construction sociale choisie »

Pour A. M. Trivier, l'éducation permanente doit être pensée comme un projet de société, qui sous-tend des valeurs particulières. « C'est un faisceau d'actions qui prennent la forme d'un processus ayant pour finalité le développement d'une société démocratique tant du point de vue social, culturel que politique et économique ». Dans ces perspectives, l'éducation permanente a trois objectifs essentiels, à la fois centrés sur l'individu et sur le collectif, qui sont de « comprendre leur situation personnelle dans les contextes plus larges, de garder prise sur l'évolution de la société et de produire de nouvelles formes de rapports politiques, sociaux, culturels et économiques ». Cependant, ces objectifs ne peuvent se concrétiser qu'à travers une participation active d'individus s'associant dans une action collective. Pour l'auteure, l'enjeu de l'éducation permanente est de concevoir trois versants interdépendants: l'individu, la société et leur articulation dans une perspective de justice sociale, de démocratisation en profondeur et de réelle égalité des chances pour tous et toutes.

 

Concrètement, dans le milieu rural où elle a développé un service d'écrivain public ouvert à tous, elle envisage de mener, en parallèle, conjointement, plusieurs types d'action susceptibles d'enclencher une dynamique sur ces trois versants indissociables. A travers des spectacles de marionnettes donnés en place publique, elle envisage une cristallisation symbolique et une reconnaissance mutuelle des uns par les autres autour des vécus d'injustice. Un moment collectif peut de la sorte être amorcé et poursuivi par des échanges et des groupes de parole. La participation des acteurs sociaux et politiques de l'entité y est favorisée, d'autant que ceux-ci subissent aussi à leur manière les dures limitations à leur intervention. La réputation et l'ancrage du théâtre de marionnettes dans cet environnement villageois faciliteront d'autant la pertinence de ce projet.

Pour les individus exclus et fragilisés, un travail de parole auto-réflexive sur son histoire de vie est indispensable pour permettre de reprendre pied et ressaisir son propre rôle actif et passif dans le détour subi des événements traumatisants. Ici, c'est davantage la confiance et le soutien personnalisé offerts par l'écrivain public, en marge des réseaux officiels de services sociaux, qui pourront assurer l'entame d'un tel questionnement de fond et l'ouverture à une dynamique collective de prise de parole.

Il s'agit bien d'un pari sur l'avenir, non programmable, sans garantie de réussite, à fortiori quand il s'agit de liberté humaine et des paradoxes dont celle-ci est faite. Mais c'est bien là aussi l'enjeu propre à l'éducation permanente.

 

Ce travail fait explicitement référence aux travaux de Majo Hansotte, Vincent de Gaulejac, Véronique Guienne, Robert Castel, D. W. Winnicott, entre autres.

 


[1] Sur base du travail de fin de formation Bagic (CFCC 2005-2007) de Anne-Marie TRIVIER : « Les uns avec les autres ».