La professionnalisation et la formation des cadres dans le champ socioculturel (1) ont connu un demi-siècle de transformations que nous retraçons ici.

Dans le secteur socioculturel comme dans d'autres champs des secteurs marchands et non-marchands, la " professionnalisation " et la " formation " sont intimement liées. En effet, qu'il s'agisse de l'éducation, des soins de santé, ou encore de la socioculture, la formation, dans son acception large, a souvent constitué à la fois un des leviers et un des supports essentiels à la " professionnalisation " des pratiques et des actions. C'est en ce sens qu'il nous est apparu important, dans ce dossier, de revenir sur le remarquable travail de recherche historique et d'analyse mené en 1996 par Vincent de Coorebyter sur la professionnalisation et la formation dans le secteur socioculturel, dont nous vous proposons quelques éléments de synthèse ci-dessous.

 

D'abord les maisons de jeunes
La professionnalisation des agents du secteur socioculturel remonte à la fin des années 50, date à laquelle des moyens financiers sont pour la première fois octroyés aux maisons de jeunes afin de leur permettre de recruter du personnel. Historiquement, le secteur des maisons de jeunes fut en effet le premier à prendre acte du fait que l'enthousiasme, le dynamisme et le sens de l'organisation des cadres bénévoles ne suffisaient plus à garantir une pratique socioculturelle attractive pour les jeunes. Ce secteur négociera à ce moment avec plus d'insistance que d'autres une subsidiation quasi totale des salaires ainsi qu'un véritable système de formation des animateurs responsables, mené en partenariat avec la Communauté française. Dans un même temps, dans les organisations de jeunesse, à partir de 1958, on parlera de " mise à disposition " ou de " détachement " d'éducateurs spécialisés. Le vote de la loi de 1965 impulsée par Henri Janne permettra quant à lui de détacher des enseignants dans ce type d'organisations. Pour V. de Coorebyter, selon toute apparence, l'objectif est alors de renforcer les équipes de bénévoles issues de milieux défavorisés par des professionnels dotés de compétences utiles au plan culturel et administratif. Jusqu'au décret de 1980, la plupart des permanents resteront dans les organisations de jeunesse soit des détachés pédagogiques, soit des travailleurs sans réel statut, faute de subsides suffisants.
En 1970, l'arrêté royal sur les centres culturels, placé sous l'égide de l'éducation permanente, positionne dans ce secteur le souci de démocratiser et de décentraliser la culture, de développer la création locale, et place au cœur de son dispositif à la fois la fonction d'animation culturelle et le statut spécifique d'agent professionnel de médiation culturelle. Pour la première fois, l'État subordonne la reconnaissance d'asbl culturelles à l'engagement d'animateurs professionnels dont il prend une part de la rétribution à charge. Selon V. de Coorebyter, ce changement traduit une prise de position selon laquelle la culture n'est ni seulement affaire d'excellence individuelle, ni seulement affaire de multiplication des supports de diffusion, mais bien aussi affaire de professionnels dont les mé-thodes d'action doivent s'affiner. Ces professionnels se voient ainsi également assigner une mission d'encouragement à la participation et à l'implication citoyenne, qui leur permettra, dans la foulée de mai 1968, d'infléchir leur fonction dans un sens plus politique et social.

Acteur de changement social
C'est en effet en 1975 que Marcel Hicter rassemblera l'ensemble des pratiques socioculturelles sous le terme d'animation, tout en précisant l'objectif majeur de ce secteur : amener le public à une meilleure compréhension et à la maîtrise de l'environnement humain. En d'autres termes, le secteur socioculturel a bien pour mission non pas d'offrir des produits à un public passif, mais de contribuer à l'éducation, l'évolution, l'implication des sujets citoyens dans leur environnement et leur histoire. Dans cet esprit, les personnes engagées dans ce secteur défendront fermement le postulat selon lequel la démarche adoptée dans l'action, quand elle ne constitue pas l'objectif même de celle-ci, importe bien plus que l'offre finale livrée au public. Dans les années 70, les débats (souvent remis à l'ordre du jour encore aujourd'hui) portent alors d'une part sur la place de l'animateur et de son rôle de médiateur ou d'acteur de changement social, et d'autre part sur une reconnaissance progressive de son véritable rôle dans la définition des programmes d'action portés par les organisations dans lesquelles il est engagé.

Centres d'expression et de créativité
Dans un même temps, les centres d'expression et de créativité sont reconnus en application d'une circulaire ministérielle de 1976. Sauf exception, les animateurs y sont des vacataires prestant de manière occasionnelle, tandis que les permanents subsidiés par la Communauté française sont employés à temps partiel. Les centres d'expression et de créativité font également appel aux emplois issus des programmes de résorption du chômage et à d'autres sources de financement. La professionnalisation de ces structures est parfois supportée par une institution mère (bibliothèque, musée, centre culturel…). En raison de leurs faibles moyens, d'une tradition de plus courte durée et de leur statut ambigu entre bénévolat et professionnalisme, créant par ailleurs peu d'emplois, les centres d'expression et de créativité ne joueront néanmoins jamais un rôle majeur dans la professionnalisation du champ socioculturel. Pour V. de Coorebyter, l'originalité de ces centres constitue néanmoins depuis plusieurs dizaines d'années un support essentiel à l'action socioculturelle : en remettant à l'honneur la création artistique au sein du champ dans son ensemble, en associant des créateurs spécialisés dans un moyen d'expression à des animateurs rompus au public de la petite enfance ou aux adultes issus de milieux défavorisés, les centres d'expression et de créativité contribuent à resserrer l'articulation socio/culturelle et à effacer certaines barrières entre pratiques artistiques et objectifs de cohésion sociale. D'où, dans les centres d'expression et de créativité, un profil professionnel particulier des animateurs, où la qualité de la relation nouée avec le public ne peut être distinguée des capacités à développer le potentiel de création.

Des professionnels militants
La professionnalisation des mouvements d'éducation permanente connaît quant à elle son véritable essor avec le décret de 1976. Dans ce cadre, les permanents se définissent d'abord comme des militants rémunérés prestant à temps complet et, à l'instar des organisations de jeunesse, les mouvements engagés considèrent leurs employés comme des bénévoles salariés qui partagent les valeurs défendues par l'ensemble de la structure, au lieu de les définir d'abord comme des techniciens efficients. Le secteur de l'éducation permanente considèrera ainsi longtemps sa professionna-lisation bien plus comme le moyen de renforcer sa liberté politique et son potentiel de transformation sociale, que comme une étape incontournable dans la mise en œuvre d'une politique culturelle de l'État. Selon V. de Coorebyter, l'analyse de la professionnalisation du secteur de l'éducation permanente fait néanmoins apparaître les constats suivants : d'une part, dans ce secteur, la multiplication des postes de permanents sera parfois le reflet de l'ancrage historique et des capacités d'entraînement d'importants mouvements (Ligue des familles, réseaux chrétiens …) qui ont multiplié les antennes régionales et locales en fonction de l'implantation acquise avant la professionnalisation du secteur, et qui comprennent à la fois les équipes de salariés les plus étoffées et les plus vastes réseaux de bénévoles. D'autre part, alors que la fonction militante, socialisante et pédagogique des organisations ouvrières s'accommode de tous les dégradés entre bénévoles et spécialistes de la médiation socioculturelle, les groupes de pression et d'étude qui travaillent de manière pointue sur des thèmes demandant un haut niveau intellectuel et une capacité d'expertise doivent s'appuyer sur un travail continu de recherche et de diffusion. À ce titre, la dépendance à l'égard de la professionnalisation dans ces organisations d'éducation permanente est très importante, et l'autonomie de gestion et de décision acquise par ces équipes atteste de leur pleine légiti-mité comme professionnels, fût-ce au prix d'une distance involontaire à l'égard des principes originels de l'éducation permanente. Enfin, un nombre important d'organisations d'éducation permanente reconnues n'occupent presque aucun personnel rétribué sur base des subsides de la Communauté française. Il s'agit principalement d'associations à caractère récréatif ou artistique, surtout répandues dans le monde rural.
Depuis la fin des Golden Sixties, au fil des années, les domaines couverts par le champ socioculturel se sont considérablement élargis. Dans un même temps, dans le contexte précité de professionnalisation d'un certain nombre d'acteurs du champ, mais aussi de fra-gilisation des statuts et des budgets, les agents socioculturels se sont multipliés en se distinguant les uns des autres, non seulement par leur situation professionnelle, mais aussi par l'infinie variété des degrés et des filières de leur formation initiale. 
Ayant pris conscience de cette diversité, les mouvements et les associations ont peu à peu développé une formation interne des bénévoles, des militants et des cadres, tandis que la professionna-lisation du secteur ouvrait par ailleurs un marché pour des formations externes spécialement conçues pour le champ socioculturel.

Deux types de formation
En ce qui concerne plus particulièrement la formation des cadres du secteur socioculturel, au cœur de ce dossier, de manière synthétique, deux types de formation ont coexisté et coexistent toujours : les formations dites " courtes " et les formations " dites " longues. L'analyse menée par V. de Coorebyter permet de montrer que depuis de nombreuses années, les formations courtes dispensées aux travailleurs du secteur socioculturel se présentent de manière extrêmement dispersée, au regard tant de la multiplicité des opérateurs, des publics cibles, de leurs attentes, de leur formation initiale, de leur expérience professionnelle, des thèmes abordés que, plus fondamentalement, des fonctions à remplir par la formation elle-même. Tout cela contribuant à en assurer la diversité des contenus et des pratiques pédagogiques. Selon V. de Coorbyter, cette dispersion s'accompagnait néanmoins très généralement encore à la fin des années 90 de démarches globalement partagées, dont le principal souci était d'effacer les clivages entre professionnels et militants ou entre formateurs et formés.

Pédagogie horizontale
Au même moment, cette constance dans les pratiques apparaît d'autant plus dans les formations longues qu'à l'exception de certains opérateurs, les principaux initiateurs de celles-ci appartiennent au champ socioculturel (ISCO, Cesep, Interfédérale des centres de jeunes, CBAI…) ou s'y placent en position de partenaires privilégiés (Provinces, Communauté française, Universités). De manière générale, en terme pédagogique, qu'il s'agisse d'ailleurs de formations de courte ou de longue durée, les initiatives prises par ces opérateurs se démarqueront fondamentalement d'une conception verticale de la formation, plaçant le rapport au savoir au sein d'une relation construite sur la hiérarchie (enseignant, enseigné ; érudit, ignorant…) et la contrainte. Selon V. de Coorebyter, au fur et à mesure que le champ socioculturel a gagné en indépendance, les pratiques de formation, et plus particulièrement les pratiques de formation de cadres ont ainsi imposé un modèle pédagogique fait de relations horizontales et d'autonomie, surmontant le dualisme formateur/formé. S'il est clair qu'un contenu y est diffusé, les connaissances y importent ainsi moins que la capacité à s'en emparer et à les moduler.

Pour clore cette introduction historique, il est important de si-gnaler que jusqu'à aujourd'hui, dans le secteur socioculturel, les formations sont le plus souvent sanctionnées mais rarement reconnues, l'exception majeure concernant les filières spécifiques d'enseignement secondaire, de promotion sociale et/ou universitaires. De manière générale, les effets de la légitimation des procédures d'homologation ou de l'éventuelle reconnaissance par la DGCC notamment des titres délivrés par des orga-nismes de formation socioculturelle sont jusqu'à présent restés cantonnés au champ socioculturel lui-même. Même si cette reconnaissance engage effectivement l'organisme public, à savoir la Communauté française, qui l'accorde, les titres délivrés sont ainsi encore souvent intrinsèquement dénués de valeur aux yeux de bon nombre d'autorités (enseignement…) et d'employeurs. Comme le note V. de Coorebyter, lorsqu'il existe une sélection ou un label associés à ces titres, ceux-ci sont surtout utiles dans un champ défini auquel appartiennent aussi bien les organismes qui les délivrent que ceux qui les distinguent. Ils ont une portée locale qui n'ouvre généralement aucun droit à des équivalences, mais qui peut constituer une première étape sur la voie de la reconnaissance d'un titre par exemple.
Comme le montre la synthèse présentée ci-dessus, depuis la professionnalisation d'un certain nombre d'acteurs du champ, la question de la formation préalable et continuée des professionnels décline donc ses enjeux propres. Les travaux de V. de Coorebyter permettent à cet effet de montrer combien ceux-ci sont nombreux, et combien ils croisent fondamentalement, à la fois la question de la professionnalisation du secteur, de l'emploi, du statut des travailleurs, mais aussi celle du développement, en tant que telle, de l'action socioculturelle à moyen et long termes.

 

Cécile PAUL
Sociologue et formatrice au CESEP

 

 

 

 

(1) Cette première partie du travail synthétise une part de la recherche menée en 1996 par Vincent de Coorebyter sur la formation et l'emploi dans le champ socioculturel, éditée par le Centre socialiste d'éducation permanente en collaboration avec le ministère de la Communauté française.