Henry Ingberg
Henry Ingberg est, depuis 1996, Secrétaire général du ministère de la Communauté française-Wallonie-Bruxelles, responsable de l'Enseignement, de la Culture et de l'Audiovisuel. Le point avec lui sur l'évolution de la politique culturelle dans une réalité de mollesse des liens sociaux.

 

Au cours des douze dernières années, depuis disons 1995, y a-t-il eu modification des enjeux publics de politique culturelle de la Communauté française ?
Il y a à la fois des éléments de continuité dans l'affirmation de certaines valeurs, comme la démocratie culturelle, et évidemment un changement de contexte à caractère radical tant sur le plan technologique que sur le plan social. La combinaison de ces changements a une induction directe sur les politiques publiques menées. Le cas de l'audiovisuel est le plus évident mais ces changements sociaux n'en agissent pas moins sur le travail des associations 
d'éducation permanente issues du mouvement ouvrier et qui sont désormais confrontées aux phénomènes d'exclusion sociale ou d'immigration. Tous ces éléments amènent inévitablement à redéfinir les politiques publiques en des termes différents d'il y a quinze ans.

N'y a-t-il pas des axes à maintenir à tout prix, par exemple la notion d'action culturelle qui ne se réduit pas à la diffusion de connaissances mais qui poursuit une visée d'émancipation sociopolitique ?
Je pense qu'il faut préserver une tradition d'ouverture du champ, d'approche large de la culture qui soit à la fois la culture savante et la culture technologique. Mais en même temps, je pense aussi que la culture a marqué des points. Quand on voit le discours politique aujourd'hui, la culture est moins souvent traitée de façon accessoire et marginale et de plus en plus comme un problème de fond, y compris dans le secteur économique, avec la place qu'y occupent les industries culturelles. On constate que la culture fait désormais partie du débat politique. Il y a une approche du développement social général qui est bénéfique pour la culture sans pour autant nuire à sa spécificité. La reconnaissance des ressorts spécifiques de la culture est absolument indispensable pour animer des politiques de développement.

En disant cela, sous-entendez-vous que les phénomènes d'exclusion culturelle sont en régression dans notre société ?
Que du contraire ! Je pense que malheureusement les phénomènes d'exclusion sont en extension. Cela fait partie du changement social et les statistiques le montrent. Il y a le chômage et plus généralement la précarisation de ceux qui ont un emploi dans des conditions matérielles difficiles, les difficultés liées au logement, etc. Je veux dire que dans l'ensemble des questions traitées par les autorités politiques, la dimension culturelle et éducative au sens noble est de nos jours une dimension spontanément présente. On ne se contente pas de chercher à répondre aux difficultés financières, mais on pose le problème de l'accès à l'éducation - comme dans le cas des personnes sans papiers. Le fait de jouer un rôle dans le mouvement social est également tributaire d'une connaissance et d'une ouverture culturelles. De plus en plus, on entre dans le domaine de l'immatériel et de l'inventivité. Dès lors, la culture ne peut être que par définition au centre de l'attention. 
Tout cela, qui représentait, il y a quelques décennies encore, un discours littéralement incompréhensible pour les responsables politiques, fait désormais partie de notre réflexion. C'est là que nous avons gagné du terrain. Mais nous sommes aussi placés devant des situations devenues de plus en plus dures. Être conscient de l'importance accrue de la culture ne signifie pas avoir une vue en rose de l'évolution de la société.

Dans le secteur de l'éducation permanente, on entend parfois une critique de la demande des pouvoirs publics de le faire contribuer à l'insertion socioprofessionnelle, à la formation technique, etc., bref à des savoir-faire qui sont sans doute des pré-requis pour trouver un emploi mais qui ne relèvent pas d'une action culturelle proprement dite.
Je vous dirai inversement que le grand défi auquel nous sommes confrontés est la disparition du lien social. C'est particulièrement vrai dans le domaine de l'éducation permanente bâtie sur une histoire d'initiatives de solidarité. Nous sommes confrontés à des situations de mar-ginalisation sociale sur plusieurs générations, qui créent des situations d'isolement calamiteuses. C'est là une des pertes par rapport à ce qu'a été le mouvement ouvrier, qui était confronté à des conditions de travail épouvantables mais qui, dans le domaine de la lutte sociale, se basait sur la reconnaissance d'un lien collectif, sur l'établissement d'une solidarité active. Aujourd'hui, l'individualisation et la dilution du lien social sont des dangers actuels extrêmement préoccupants. On s'aperçoit que le milieu associatif ne parvient pas toujours à pallier dans d'autres domaines l'absence de socialisation qu'on pouvait trouver dans le lien de travail.

À partir des années 70, il y avait une figure de l'animateur culturel ou socioculturel caractérisée à la fois par une insistance sur sa professionnalisation et par son aspect militant. C'était une figure composite, professionnelle et militante. N'est-elle pas en train de disparaître ou de s'estomper en fonction des nouvelles exigences posées au secteur ?
Je voudrais d'abord revenir sur votre question sur l'insertion. Je n'aime pas beaucoup cette manière d'opposer les choses. Je trouve qu'acquérir des compétences techniques qui permettent de s'insérer dans un contexte de travail n'est pas quelque chose de superficiel, d'accessoire, sans lien avec l'ensemble des activités culturelles.
C'est pourquoi j'ai insisté sur le lien social. On ne dit pas aux gens : " Arrêtez de lire, faites uniquement de l'utilitaire ". Évidemment tout travail de formation qualifiante est axé sur un développement personnel et pas sur le fait de mettre de la main-d'œuvre à la disposition des entreprises. Bien sûr les entreprises bougent, elles évoluent et il y aura sûrement un travail d'adaptation à faire. En outre, être confronté comme aujourd'hui à des situations où existent à la fois des offres d'emploi mais personne pour y répondre, c'est quelque chose dont il n'y a pas lieu de se vanter sur le plan culturel. Poser cette question n'a rien d'obscène, ni n'entraîne une déviation de la profession. 
Je trouve au contraire, pour revenir à votre dernière question, que la personnalité de l'animateur-militant n'est pas du tout en opposition. Militant, pour moi cela veut dire quelqu'un qui est mû par un objectif, qui a une vision et qui s'y engage. J'aimerais bien être environné - j'espère l'être - de collègues qui soient non seulement des fonctionnaires, des bureaucrates, mais qui soient aussi des militants de l'action qu'ils mènent ici en tant que service public. Donc je ne pense pas du tout que ce profil soit voué à la disparition, au contraire, je pense qu'on aura plus que jamais besoin de ce type d'approche.

Cela soulève le problème de la formation que suit cet animateur. Il existe de plus en plus de formations courtes et de moins en moins de formations de longue durée, avec une philosophie intégrée. N'y a-t-il pas une cohérence qui risque de disparaître faute d'outils ?
Il existe une formation initiale à temps plein. Son rôle est un élément essentiel et ce n'est pas tout à fait par hasard qu'on a voté un décret " culture et école ". Cela faisait longtemps que la relation entre l'école et la culture était discutée et ce décret illustre ce que je disais : les respon-sables politiques sont désormais beaucoup plus attentifs à la dimension apportée par la culture que ce n'était le cas auparavant. Bien sûr, un décret ne résout pas tous les pro-blèmes… En second lieu, les personnes, après leur formation initiale, peuvent se perfectionner, par exemple avec l'enseignement de promotion sociale, avec un certain nombre de formation ou de dispositifs qui permettent à des gens de se relancer. De plus en plus, on essaye de valoriser des formations acquises dans tel ou tel domaine, à diverses occasions de la vie, et le fait pour une personne de pouvoir capitaliser l'ensemble des formations qu'elle a pu suivre ajoute une plus-value, à condition de pouvoir se greffer sur une structure de base.