Elle allait avoir dix ans cette année !

Non, je ne vous parlerai pas de ma fille. Elle vient tout juste d’avoir quatre ans. 
Je vais, dans un premier temps, vous raconter l’histoire d’une vieille dame deux fois centenaire. 
Pourquoi raconter cette histoire ? 
Parce qu’une conception de l’action sociale, du travail politique traverse le secteur de l’aide à la jeunesse. Elle est cousine de certaines démarches d’éducation permanente. Dans les suites des carrefours de l’aide à la jeunesse organisés en 2005 par l’actuelle ministre de tutelle, Catherine Fonck, certains esprits pessimistes (ou réalistes et visionnaires) annonçaient la mort d’anciens métiers.
Lorsque d’anciens métiers sont voués à disparaître ou de nouveaux métiers, de nouvelles professions sont en train de se faire 1, il faut en parler. Il faut parler de ce qui les fonde, de ce qui les démarque, les exporte ou les nie. Il faut parler de ceux qui les exercent, de ce qu’ils font. Ces métiers répondent à un besoin social incontestable. Ils méritent d’être connus. 
Pourquoi raconter cette histoire maintenant ?
Parce qu’une organisation officielle bruxelloise, le CAAJ , arrive en fin de règne. Nous pouvons craindre là aussi une disparition pure et simple de cette organisation emportant dans son histoire, ses pratiques, ses travaux et ses textes, dont un texte fondateur profondément polémique, une charte écrite, il y a dix ans, en 1996. Bon anniversaire fillette.
Outre cette charte et une autre plus ancienne encore, je vais ensuite relire avec vous, deux articles de loi, l’article 13 de l’arrêté d’application du 15 mars 1999 des services d’aide en milieu ouvert et l’article 21 du décret de l’aide à la jeunesse de 1991. En soi rien de passionnant. Pourtant, ils sont la mémoire d’un choix politique posé par certains. Ces derniers ont voulu inscrire et conforter, par des textes législatifs, des politiques sociales et des métiers voués à disparaître aujourd’hui. 
Donc, dans ce premier article, je vais vous retracer rapidement l’histoire de l’aide à la jeunesse. Derrière cette histoire se cache avant tout une histoire de la pauvreté et de la marginalité. 
Ensuite, je vous présenterai quelques acteurs clefs du secteur et je vous dévoilerai les dessous des articles 13 et 21. Ce sera l’objet d’un second article 3, “Portés disparus”. Enfin, je livrerai quelques secrets de fabrication de ces métiers dont je redoute la disparition dans un troisième et dernier article , “Une riposte manquée, l’illisibilité des pratiques”.

Une vieille dame presque deux fois centenaire ! 
Une histoire de la pauvreté et de la marginalité
Au XIXe siècle, l’enfant devient une réalité sociale. 
De 1830 à 1880, le législateur distingue les enfants des adultes incarcérés, des vagabonds et des mendiants. L’enfant devient une réalité sociale.
Il est reconnu capable de discernement dès l’âge de 16 ans et est susceptible d’être incarcéré en prison. Soulignons que c’est un des moyens dont une société dispose pour se défendre. Elle met à l’écart toute personne adulte, âgée minimum de 16 ans, représentant un danger pour sa cohésion.
Elle crée en 1840, le premier pénitencier pour garçons à Saint-Hubert et en 1848, le premier pénitencier pour filles à Liège. 
Dans la suite de la loi sur le vagabondage naissent des écoles pour enfants vagabonds et mendiants.
En 1870, suite à une enquête de l’académie de médecine sur les conditions de travail des femmes et des enfants dans les mines, on voit poindre les premières réglementations du travail des femmes et des enfants.

Première moitié du XXe siècle, l’enfant est protégé, soigné et puni. 
En 1912, la loi sur la protection de l’enfance est votée. On y retrouve le recours à la déchéance de la puissance paternelle au civil pour protéger l’enfant contre un mauvais usage de la puissance du père. On y retrouve aussi l’aggravation des peines au pénal pour les adultes abusant d’enfants. Toujours dans la logique de protection de l’enfant, le tribunal des enfants est créé avec l’apparition du juge des enfants et de mesures particulières à l’égard d’un mineur traduit en justice. Avant 16 ans, le mineur est présumé irresponsable. 
C’est le juge des enfants qui prend des mesures (réprimandes, placements). Un pas important est posé. C’est l’intérêt du mineur qui prime et non la gravité des faits. 
C’est aussi l’époque de la création des établissements d’observation et d’éducation surveillée en 1913, à Mol pour les garçons et en 1922, à Saint-Servais pour les filles. Apparaîtront par ailleurs les premiers placements en famille d’accueil, en institutions privées et en institutions publiques. 
En dehors de ce qu’on appelle aujourd’hui le secteur de l’aide à la jeunesse, sera votée, en 1914, la loi pour une scolarité primaire obligatoire et gratuite. Et, après la guerre, en 1919, s’organise l’aide aux enfants victimes de la guerre par la création de l’œuvre nationale de l’enfance (ONE).
En 1940 s’organisent les premières plaines de jeux, les colonies de vacances, et les auberges de jeunes.

Seconde moitié du XXe, apparition d’un nouveau groupe social : les jeunes !
Dans les années 50-60, émerge donc un nouveau groupe social, la jeunesse, les jeunes dont certains seront dits “inorganisés”. On fermera Saint-Hubert et au nom de l’épanouissement de la personnalité du mineur délinquant, on créé Wauthier-Braine, un établissement pilote d’éducation surveillée.
1965, la loi sur la protection de la jeunesse fait la distinction entre un mineur en danger et un mineur délinquant. On protège par une assistance éducative des parents et des enfants. Les mesures prises sont susceptibles d’enrayer les “déficiences” familiales et la délinquance juvénile. Le comité de protection de la jeunesse a pour missions la prévention générale et la prévention spéciale. Retenez ce concept de prévention générale. C’est un concept clef dans l’histoire des futurs CAAJ et services d’aide en milieu ouvert . 
La protection judiciaire relève de l’autorité du juge et de ses délégués. Les compétences du juge sont étendues par un contrôle sur la puissance paternelle à l’aide d’outils comme la tutelle sur les allocations familiales ou l’assistance éducative, la surveillance...

Dans les années 70, une révolution culturelle a lieu. 
Les jeunes revendiquent des droits. On voit émerger le concept de “jeune-sujet”. Apparaissent les premiers animateurs en Centres de jeunes. Et, en 1973, 12 organisations conventionnées dans le cadre d’une recherche-action innovent par un travail éducatif dans le milieu de vie du jeune, cherchent de nouvelles formes d’action sociale, de développement communautaire. C’est la première phase expérimentale du “travail en milieu ouvert”. Ces expériences seront menées au départ des CPAS et d’initiatives privées .
1977, les auteurs du “Livre blanc de la protection de la jeunesse” dénoncent d’une part, le recours abusif au placement des jeunes et préconisent un travail de prévention dans son/ses milieu(x) de vie comme alternative à leur enferment. Ils dénonceront aussi les dérives et l’ingérence de la justice au détriment de l’intervention des CPJ et services sociaux de l’aide sociale. 
Nous verrons poindre deux enjeux majeurs pour le secteur, la désinstitutionalisation et la déjudiciarisation.
Les droits des jeunes sont reconnus dont, entre autre, le droit à l’aide spécialisée. On distinguera les droits de l’enfant 0-14 ans et les droits des jeunes 14-21 ans. 
En 1979, La Gerbe et SMAEI forment les premiers travailleurs en milieu ouvert. L’APAMO est la première fédération des équipes d’action en milieu ouvert et définira dans sa charte ce qu’est précisément l’action (et non l’aide) en milieu ouvert. Nous y reviendrons.

Année 80, la crise économique se confirme . 
C’est la recherche des boucs émissaires, les étrangers, les vieux, les jeunes, les femmes, les handicapés,… C’est aussi le relâchement des solidarités et le repli sur soi et tout ça, en Belgique, sur un fond de réformes institutionnelles, de communautarisation et de restrictions financières, l’état est endetté.
1981, l’arrêté royal signe le passage des AMO de la Direction générale de la jeunesse et des loisirs (Communauté française) à l’office de protection de la jeunesse (Justice/Fédéral). Nous ne parlerons plus jamais de ce conflit non résolu. L’AMO passera de “la culture” à “la justice” en s’arrêtant début des années 90 “dans le social”.

Les années 90-2000, la précarité sociale est mise sous surveillance. 
Si c’est l’époque de la majorité et du droit de vote à 18 ans, de la fin du service militaire obligatoire, de la prolongation de l’obligation scolaire,… c’est aussi une décennie très dense pour les acteurs de l’aide à la jeunesse, le vote du décret du 4 mars 1991 qui fera date dans l’histoire de l’aide à la jeunesse, la radioscopie de 1994, la réforme de 1999, le vote et l’application des 16 arrêtés du gouvernement de la Communauté française dont deux précisent les principes généraux et 14 définissent les conditions particulières d’agrément et de subvention de 14 types de services de l’aide à la jeunesse.
On se trouve alors dans un contexte économique et une évolution structurelle des politiques sociales qui visent avant tout à mettre la précarité sociale et économique sous surveillance et ce particulièrement dans les grandes villes. Cette volonté dépasse largement la petite Communauté française, voire la petite Belgique, dont on dira dans un écran témoin de l’époque, qu’elle n’est que le ventre mou de l’Europe.
Les effets pervers de telles volontés politiques sont énoncés, dénoncés à différents niveaux et ce y compris dans des travaux produits en 1996 pour le Conseil de l’Europe.
Une lame de fond progressiste dans le secteur de l’aide à la jeunesse tente d’enrayer cette logique d’enfermement et de protection charitable de l’enfant coupable de ses origines sociales et culturelles. Il est difficile certes de lutter à contre courant. Il suffit de revoir la genèse du décret de l’aide à la jeunesse, 13 ans pour le voir naître en 1991. Un avant-projet relatif à l’éducation en milieu ouvert existait déjà en 1978. 
Une autre lame de fond plus puissante encore viendra telle une plaque tectonique percuter le secteur. Dans le début des années 2000, à Bruxelles, c’est l’évaluation des contrats de sécurité faite par le conseil de la région de Bruxelles-Capitale. Les membres des commissions “Finances” et “Affaires générales” conjointement avec la commission des affaires intérieures, à la veille de l’été 2000 évaluent et confortent le dispositif en le rebaptisant. La réforme dans l’aide à la jeunesse prend du retard. Le décret de l’aide à la jeunesse ne sera jamais appliqué à Bruxelles créant une discrimination entre les jeunes “bruxellois”, “flamands” et “wallons”… Les différentes instances du secteur, les CAAJ, le CCAJ 13 vont connaître de gros changements (désignation,…). Les dispositifs “Bandes urbaines” apparaissent dans certains quartiers de la ville. Plus tard, ce sera le vote du nouveau plan de sécurité et de politique pénitentiaire au Parlement fédéral avec l’idée d’une gestion intégrée et transversale de la sécurité qui se traduira par la création des centres fermés, des maisons de la justice entrainant en outre la confusion entre l’approche éducative de la délinquance en Communauté française centrée sur l’épanouissement du jeune, sur son éducation, sa responsabilisation,… de celle de la justice qui est sanctionnelle et répressive. C’est l’arrivée massive des travailleurs de rue aux uniformes multiples, les vestes mauves, jaunes,….et ceux qui l’occupaient déjà tentent de dénoncer la mise sous haute surveillance d’un lieu possible de construction du “vivre ensemble”. Ils n’étaient plus très nombreux à s’indigner du nombre de vestes de couleur qu’on pouvait rencontrer dans les rues, particulièrement à Bruxelles. Aux côtés du policier, se trouvait le gendarme (réforme des polices oblige), mais se trouvaient aussi les vigiles, les surveillants urbains, les assistants de prévention et de sécurité, les gardiens de parc, les gardiens scolaires, les agents de la brigade du milieu,… D’autres s’opposeront à l’ouverture des écoles pour caïds (sic du ministre de tutelle de l’époque) et aujourd’hui à la mise en place de sas pour hors-la-loi scolaires.

Retenons de ces presque deux siècles de l’histoire de la pauvreté et de la marginalité, qu’au XIXe siècle, l’enfant était coupable de sa misère sociale et économique. Il était enfermé et la société était protégée. L’histoire de ce qu’on appelle aujourd’hui l’aide à la jeunesse a ensuite été émaillée d’étapes : la criminalisation au XIXe, la décriminalisation et la judiciarisation au début du XXe, la déjudiciarisation (avortée dans la pratique) dans les années 60, la déjudiciarisation et la désinstitutionalisation début des années 90 et il est trop tôt pour parler de la criminalisation du XXIe siècle.

Aujourd’hui, trois logiques de politiques sociales s’interpénètrent : l’aide sociale générale, l’aide supplétive aux mineurs en danger ou en difficultés et la protection des mineurs délinquants. Trois niveaux de pouvoir au moins sont concernés : le pouvoir fédéral, la Communauté française et les communes. C’est sans compter l’ensemble des dispositifs régionaux et fédéraux. Cette profusion, cette confusion des interlocuteurs rendent bien souvent illisibles les pratiques et les logiques fondatrices à l’œuvre. Certains se dotent d’outils de pilotage de leurs actions : le code de déontologie de l’aide à la jeunesse, des conventions de partenariat précisant les limites tolérables ou infranchissables… Ces outils leur permettent de préciser la nature et les limites de leur coopération qu’elle soit conjoncturelle (la participation à des réunions de concertation locale, le relais entre des intervenants pour des situations individuelles de jeunes ou familiales,…) ou structurelle (la mise à la disposition de personnel, de subsides de fonctionnement,…). D’autres fléchissent et s’adaptent. D’autres enfin résistent ou disparaissent. Seuls restent alors des articles de lois ou des chartes qui méritent d’être exhumés (suite dans le numéro 70).