Il existe 13 centres culturels régionaux en Communauté Française. Selon le décret de 1992 régissant le secteur, la mission d'animation régionale consiste à « encourager et organiser la coopération des centres culturels locaux, à initier et coordonner des projets de développement socioculturel avec les associations de l'entité ». Cette mission, qui s'ajoute aux quatre missions traditionnelles que doivent remplir l'ensemble des centres culturels, se concrétise différemment d'un CCR à l'autre. Chaque centre a cherché (ou cherche toujours) ses réponses en fonction de son terrain, de son histoire, de ses acteurs, ... afin de trouver son équilibre. Elaborer une politique régionale cohérente et la mettre en œuvre représente en tout cas pour chacun un défi. Je travaille pour ma part comme animatrice à la Maison de la Culture Famenne-Ardenne où je suis chargée depuis 4 ans de la coordination régionale sur 14 communes. A la MCFA aussi, nous questionnons cette mission d'animation régionale. Nous n'avons pas encore trouvé toutes nos réponses. Voici, en attendant, quelques éléments de la réflexion que nous menons.

Après quelques années d'expérience, j'ai pu constater combien les partenariats entre acteurs culturels d'une même région rencontrent des difficultés. Sur le terrain, la coopération n'est pas du tout évidente. Même si chacun est de bonne volonté, il n'est pas facile de collaborer avec d'autres associations. Même si des actions ponctuelles les relient, si des liens positifs se tissent, il existe souvent entre associations un rapport de concurrence. Chacun travaille à ses projets de son côté, cherchant prioritairement à remplir ses propres missions … tout en constatant la difficulté que cela représente d'y parvenir seul.  Chacun s'accorde au départ sur les bienfaits qu'apportera sans doute la collaboration mais il est rare de clôturer celle-ci sans que des rancœurs, des incompréhensions, des frustrations ne viennent gâcher le partenariat.

On peut expliquer ce climat de concurrence et ces difficultés à collaborer en éclairant la situation du secteur des centres culturels et, plus largement, socioculturel en Communauté Française. 
L’évolution de ce secteur s’est fait de façon non planifiée, sans supervision générale. Les centres culturels se sont développés en fonction de l’initiative locale (politique ou associative) sans aucune logique d’équilibre géographique de la zone. On arrive en Wallonie à des zones de surpopulation de centres culturels qui peu à peu entrent en concurrence. Soumis au même décret, ils initient en effet des actions similaires à quelques km l’un de l’autre. Cela se marque principalement dans les actions de diffusion car le « marché des spectacles » est restreint : les petits spectacles pas trop lourds techniquement, pas trop chers, sympas, avec un chouette fond et assez attirants pour le public… ne courent pas les rues. Les centres se les arrachent alors qu’il n’est pas toujours pertinent de diffuser le même artiste plusieurs fois dans la même région à quelques semaines d’intervalle. Le public ne peut se déplacer en masse à chaque représentation au grand désespoir des programmateurs. L'absence de public, ou la difficulté à le mobiliser, se pose également lors de stages, d'expos, de concerts... on se l'explique souvent en accusant d'autres organisateurs, ce qui n'est pas forcément vrai mais qui contribue à créer un climat de concurrence.

Il faut ajouter que les centres culturels ne sont pas les seuls à assurer une action socioculturelle. De nombreuses associations, reconnues par la Communauté française ou non, sont également actives : Syndicat d'initiative, bibliothèques, académies, musées, coordinateurs extrascolaires, Maisons des Jeunes, animateurs divers attachés aux administrations communales, AMO, CPAS, ACRF, Femmes Prévoyantes, Ligue des Familles, seniors et 3 X 20, plannings familiaux, associations diverses … Que ce soit par des bénévoles ou des professionnels, on ne compte plus les concerts, les expos, les stages, les spectacles, les formations, les brochures, qui sont mis en œuvre avec des objectifs artistiques et/ou d'éducation permanente. Chacun fait souvent un peu la même chose que son voisin mais pas tout à fait. Les missions sont en partie similaires mais différentes, ce qui permet dans certains cas de mener des projets en commun mais entraîne souvent des déceptions en cours de réalisation lorsqu'on prend conscience des différences.

D'autre part, les acteurs culturels travaillent pour la plupart dans des petites structures relativement fragiles : peu de moyens financiers, peu d’infrastructure, peu de personnel. Ils font plus que ce qu’ils sont capables de faire dans l’espoir d’obtenir à terme plus de moyens. Cela est lié au système de subsidiation de la Communauté française qui augmente les subventions ou finance les projets après que ceux-ci aient fourni leur preuve. Pressés comme des citrons, ils ont tout juste le temps et l’énergie de s’occuper de leur association, peu de temps à consacrer à un enjeu qui dépasserait celle-ci. Le manque de moyens budgétaires dans le secteur contribue à rendre la situation difficile à vivre. Pour assurer leur survie, les acteurs culturels ont besoin de reconnaissance autant au niveau de la Communauté française qu’au niveau local. Pour cela il faut multiplier les actions qui renforcent l’image de sa propre association… l’investissement d’énergie dans un projet doit rapporter en terme d’image. On ne privilégie pas la participation à des projets dans lesquels on n’est que peu visible, qui ne se passe pas au sein de notre localité, qui n’ont pas de retombées aux yeux de notre CA, … Cela est renforcé par la pression des CA locaux – autant politique qu’associatif – qui envisagent souvent les actions dans un horizon très réduit : la visibilité que leur assurera un projet au niveau local conditionne souvent leur implication/approbation.

Enfin, le secteur socioculturel est un secteur où le travail bénévole est à la base de nombreux projets. Une partie des acteurs culturels sont des bénévoles œuvrant au sein d’associations, de comités, etc. autres que les centres culturels. On rejoint là la problématique du travail avec des bénévoles et de l'évolution de l'engagement bénévole : moins disponibles, disponibles pour ce qui les accroche uniquement, pas toujours au courant des enjeux plus larges, … on ne peut leur demander plus que ce qu’ils veulent bien donner, sans aucune obligation de leur part de répondre. Leur fiabilité au sein des projets est toujours relative car il est difficile pour eux de s'engager dans la durée, leur activité bénévole n'est pas forcément leur priorité et ils ne sont pas forcément compétents pour la mener. De plus, comme dans tout le secteur, on constate une baisse des bénévoles ainsi qu'une envie de leur part de se professionnaliser, ce qui complique les relations.

Le manque de moyens des associations, leur besoin de reconnaissance, le développement peu planifié de structures similaires très proches géographiquement, l'implication de nombreux bénévoles…, font qu'il existe maintenant une multitude d'acteurs culturels qui travaillent sur un même territoire sans toujours se connaître et en fonctionnant différemment. Cette situation est source de difficultés lorsque l'on veut collaborer à plusieurs sur un projet. Paradoxalement, c'est aussi ce contexte qui rend nécessaire la collaboration et les partenariats ! En effet, vu le manque de moyens et l'ampleur du travail, il est de plus en plus difficile de mener des projets seuls. C'est en s'associant, plutôt qu'en se dispersant, que l'on parvient à des résultats. Faire en sorte que ces partenariats se passent le mieux possible pourrait être une mission d'animation régionale en soi. D'autre part, si chacun agit de son côté, ne serait-ce pas non plus parce qu'il n'existe pas de projet culturel global partagé? Existe-t-il un projet qui rassemblerait les différents acteurs de la région, qui les mobiliserait à agir dans un sens déterminé ? Chez nous, ce n'est pas le cas. Il manque une sorte de dénominateur commun qui rassemblerait au delà de la diversité des missions de chacun. Sur ce niveau-ci également, il y a matière à réfléchir en tant qu'animatrice régionale.

Il est nécessaire de travailler ensemble mais c'est source de difficultés… les difficultés rencontrées, nous venons de le voir se posent à plusieurs niveaux. Comment y répondre ?

Au niveau opérationnel tout d'abord, chaque acteur culturel fonctionne selon son propre mode. Les projets seront menés différemment, de manière plus ou moins professionnelle, plus ou moins lente, plus ou moins rigoureuse, précise, … Les rythmes et méthodes diffèrent selon les personnalités des travailleurs et les contraintes liées à chaque association, autant dire qu'ils varient à l'infini. On ne peut changer cela, par contre, on peut en prendre conscience. Or, il y a une méconnaissance du paysage socioculturel par les acteurs de ce secteur. Ceux-ci ne connaissent pas bien ce que font leurs voisins. Lorsqu'on travaille avec une autre structure, c'est parfois sans prendre la peine de se demander quelle est sa raison d'être, sa hiérarchie, son public, etc. Ignorant que telle action fait partie des missions d'un autre, il arrive parfois qu'on perde beaucoup de temps à mettre sur pied quelque chose qui existe déjà. Il serait parfois plus rationnel de se baser sur l'expérience de quelqu'un plutôt que de repartir de zéro à chaque fois. Pour cela il faut savoir que cette expérience existe, d'où l'importance d'une connaissance du paysage, et savoir qu'elle peut être partagée. Or, chacun de son côté amasse des ressources qu'il a tendance à garder pour lui. On couve jalousement ses fichiers d'adresses, sa formule de subsidiation, son piston promotionnel, son bon plan pour communiquer, sa liste d'animateurs de stages, son super mode d'organisation, etc. 
Je crois qu'il serait possible de faciliter les collaborations entre acteurs culturels en améliorant la visibilité de chacun face aux autres et en les faisant se rencontrer afin qu'ils se connaissent mieux, sachent ce qui est fait dans la région, comment, par qui, pour qui… Le but étant d'arriver à terme à une mutualisation des ressources et compétences.

Au niveau de la finalité de ces collaborations d'autre part. Chaque acteur culturel mène ses projets en fonctions de ses propres missions pour tendre vers une finalité qu'il s'est définie. Lors de collaboration sur un projet concret commun, des divergences peuvent apparaître si on ne s'est pas mis d'accord sur les missions poursuivies via ce projet ou sur la finalité que l'on veut servir. Le problème apparaît si des finalités différentes s'opposent mais aussi s’il n'y a pas du tout de finalité commune définie, ce qui semble parfois être le cas. Les collaborations ne seraient-elles pas plus pertinentes si elles s'inscrivaient dans le cadre d'un projet culturel global qui rassemblerait les différents acteurs de la région ? L'animation régionale doit-elle alors viser à l'élaboration d'un tel projet ?

Pour envisager une action régionale qui réponde à ces deux dimensions, un détour par le concept de réseau peut être éclairant. De nombreuses réflexions sont menées actuellement autour de cette notion. En considérant les acteurs culturels d'une région comme les membres d'un réseau, il est possible d'appliquer au secteur culturel les résultats des recherches dans ce domaine. Le réseau peut lui aussi exister à plusieurs niveaux.

Ainsi, dans le cadre de l'action régionale d'un CCR, renforcer le réseau d'acteurs culturels au niveau opérationnel est important. Les membres sont pour la plupart fragiles et isolés. Les aider à se rencontrer, à partager leurs expériences, peut permettre une régulation de la concurrence et une gestion stratégique des ressources de chaque membre du réseau. Cette gestion plus efficace des ressources est aujourd'hui indispensable. En Communauté Française, il est impossible d'envisager des actions socioculturelles seul, sans collaborer avec d'autres structures tant la situation est difficile financièrement et humainement. L'animation régionale pourrait avoir comme objectif de concrétiser le réseau existant, de multiplier, faciliter les liens entre ses membres et d'améliorer la qualité de ses connexions. Cependant, si le travail à ce niveau améliore la mobilisation, il faut être conscient que c'est à court terme, que l'on reste dans une dimension utilitaire pour chacun des partenaires.

Il paraît donc important de dépasser ce niveau. L'animation régionale devrait permettre dans un second temps de travailler aussi à la formulation d'un projet collectif, à l'élaboration d'une identité collective autour d'une valeur partagée. C'est là le véritable enjeu de la mission. Si on arrive à mettre en œuvre un projet culturel commun pour la région, si on arrive à porter ensemble des revendications communes, alors l'animation régionale atteint son objectif. Elle aura permis d'amener les acteurs culturels de la région à imaginer une solution collective et à la défendre ensemble plutôt que de travailler chacun dans leur coin à mettre en place des solutions individuelles. Portés par tous, ce projet, ces revendications auront beaucoup plus de chances d'aboutir. En effet, le réseau, s’il est réellement représentatif de l'ensemble des acteurs culturels de la région, aura un poids que n'atteindront jamais les associations seules. De plus, si ce projet n'est pas élaboré par nous, les acteurs culturels de la région, il risque d'être imposé par d'autres. On passerait alors à côté d'un autre enjeu, démocratique celui-là. Si un espace vide est encore à conquérir, profitons-en pour en faire un lieu de construction du débat public, un lieu ouvert où la parole de chacun est prise en compte. N'est-il pas indispensable pour une région de construire son propre projet culturel, de se réfléchir un avenir auquel chacun pourrait apporter sa pierre ?

 


A côté des fonctions d'espace d'innovation sociale et d'espace démocratique, la gestion stratégiques des ressources est une des 3 fonctions type dégagées par L. Fraisse, S’organiser en réseau : une mutation de l’espace public associatif, in Conduire le changement dans les associations d’action sociale et médicosociale, sous la direction de J. Haeringer et F. Traversaz, Dunod, pp. 117-134